L’inconnu d’aujourd’hui (dimanche 17 décembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce texte tiré de l’évangile de Jean -et non plus de Marc, déjà-, nous l’avons rencontré deux fois. Comme il est recomposé à partir de deux textes distincts (ce qui est une grave manipulation, disons-le), j’ai commenté le premier de ces textes la première fois, Faire advenir la parole, et le deuxième la deuxième fois, Naître dans la nuit. Cette fois, je suis frappé et retenu par ce petit passage du deuxième texte : « Moi, je baptise dans l’eau. Mais au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas….« 

  Une petite remarque pour commencer : à regarder le texte grec, je ne vois aucune formulation ni aucun mot qui justifie ce « mais« . Or c’est là un mot qui crée une opposition, on aurait d’une part Jean qui baptise, d’autre part et en contraste Jésus (non encore nommé) qui est au milieu. Tel n’est pas le texte. Et la traduction qui nous est donnée augmente encore cette opposition par l’effet d’un point, séparant en deux phrases les deux affirmations. Mais le texte grec porte un « point-en-haut », qui correspond plutôt soit à un point-virgule, soit aux deux-points. Il n’y a pas d’interruption. Je vous propose donc plutôt : « Moi, je baptise dans l’eau : au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas….« 

  Il est maintenant temps de nous souvenir que ce passage est une réponse. Après lui avoir demandé qui il était, et avoir surtout obtenu d’entendre qui il n’était pas, les envoyés des pharisiens surpris ont demandé à Jean pourquoi alors il baptisait. Saisissons bien la pointe de leur question : ils ne sont pas saisis par la réalité du baptême, mais par la personne qui le fait pratiquer ! Ils ne sont pas saisis par la réalité du baptême, de l’immersion, parce que c’est une réalité qu’ils connaissent déjà. Rien n’est moins neuf, en effet, et les livres du Lévitique (1115) et des Nombres (19) en décrivent l’institution : il s’agit d’un bain de purification, prévu dans les pratiques rituelles de la Loi. Il est vrai qu’à l’époque dont nous parlons, celle des évangiles, cette pratique s’était même multipliée pour devenir quotidienne chez les Esséniens, un groupe religieux dont Jean-Baptiste aurait bien pu être proche. Ils vivaient dans les lieux écartés, les déserts, et attendaient l’imminence de la fin des temps : d’où cette pratique quotidienne du baptême, en vue d’être purs pour le jugement final. Le baptême (tebila) avait même pris chez eux un accent pénitentiel, exactement l’accent qu’il prend chez Jean-Baptiste.

  Ainsi donc, les envoyés des pharisiens ne sont pas surpris de cette pratique du baptême, elle est légale et s’est même répandue, notamment chez les Esséniens, et peut-être ailleurs sous leur influence. Mais Jean-Baptiste ayant déclaré qu’il n’était pas le Messie, qu’il n’était pas Elie (élevé au ciel sur un char de feu et, pour cela, dont le retour est attendu pour la fin des temps) et qu’il n’était pas l’un des prophètes, leur question sur son titre à baptiser est légitime, leur étonnement tout-à-fait explicable. Et c’est là que l’explication donnée par Jean à son baptême prend, à mon avis, toute sa résonnance.

  Et je comprends sa réponse comme celle d’une portée symbolique ou révélatrice donnée à son baptême. « Moi, je baptise dans l’eau : au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas…. » Comme s’il disait : moi, je vous immerge au milieu des eaux, parce qu’un autre s’immerge au milieu de vous, un que vous ne connaissez, ou ne reconnaissez pas. C’est un baptême, au sens propre, apocalyptique : un baptême de révélation ([apokalupsis] signifie dévoilement, révélation). Jean n’est pas le Christ attendu. Mais il n’est pas non plus un des prophètes, chargés d’annoncer qu’un jour il y aura le Christ attendu. Il a une position très particulière, unique. Il est là pour dévoiler que le Christ est là. Ainsi, selon Jean (l’évangéliste, cette fois), son baptême s’explique d’une double manière : il est bien baptême rituel de purification, il est aussi baptême moral de pénitence, mais il est aussi acte symbolique de dévoilement et de prise de conscience. Prise de conscience que le Christ est là, quelque part, un de ceux qui sont là dans le peuple. Le peuple n’est déjà plus un peuple en attente, il est un peuple habité par celui qu’il attend.

  C’est une affirmation qui pèse lourd. Elle change totalement la perception et le regard que nous portons sur ceux au milieu desquels nous vivons : Jésus est là, au milieu d’eux. Saurons-nous le reconnaître ? Nous ouvrirons-nous à sa présence ? Elle change notre attente : nous n’attendons pas quelqu’un à venir, nous n’attendons même Noël le vingt-cinq décembre, nous avons déjà celui que nous attendons. Saurons-nous nous ouvrir déjà à la joie de cette présence ? Saurons-nous nous convertir au présent et chercher dans ce présent la présence tant désirée ?

  Tout ceci n’est pas une petite affaire. Nous pouvons toujours donner à l’avenir, même proche, la forme de nos désirs. Nous faisons ce que nous voulons de l’avenir : il n’existe pas. Mais le présent, lui, s’impose avec ses douceurs mais aussi sa dureté, avec ses apports mais aussi ses vides, avec ses présences mais aussi ses absences. On ne fait pas ce que l’on veut du présent, c’est nous qui devons nous faire à lui. Notre présent es fait de rencontres, de labeurs, de pertes, de deuils, de guerres, de luttes, etc. Or le message de l’évangéliste Jean, qu’il personnifie dans la personne du Baptiste, c’est que c’est dans ce présent-là que se tient « celui que vous ne connaissez pas« . Nous sommes en ce moment même en présence de l’inconnu, de ce que nous ne connaissons pas. Cela rejoint ce qui nous était dit la semaine dernière sur la nouveauté. Il nous est impossible de reconnaître ce que nous ne connaissons pas. Mais l’acte de foi, ce qui peut changer nos cœurs et nos vies (il s’agit bien de conversion), c’est de prendre à plein bras l’inconnu d’aujourd’hui en croyant que s’y tient « Celui » qui vient nous sauver.

Commencement et changement (dimanche 10 décembre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voilà cette fois avec les tout premiers versets de l’évangile de Marc. J’avais essayé d’en faire un commentaire général en 2017, Et si on commençait ?, et je m’étais, en 2020, attaché spécialement aux premiers mots, Un grand élan de nouveauté.

Je suis frappé de deux choses à relire ce passage cette année. La première, c’est ce titre. Vous me direz que je l’ai déjà abordé dans les deux premiers commentaires : oui, mais pas forcément comme je le vais le faire à présent. D’autre part, je l’avoue, je ne m’en lasse pas, je ne cesse de m’en émerveiller, et cela donne peut-être une idée lointaine de ce que sera notre bonheur, notre béatitude, dans l’au-delà : contempler des réalités si merveilleuses, si éblouissantes, qu’on ne s’en lasse jamais, que jamais on ne peut dire : « Bon, ça y est, j’en ai fait le tour. »

Et qu’a-t-il donc, ce titre ? « Commencement : de l’évangile, de Jésus, de Christ, de fils, de dieu. » Ce qu’il a ? C’est que nous ne le voyons pas comme un titre ! Nous avons l’habitude de lire, sur la couverture du livre : Evangile selon Saint Marc, ou Evangile de Marc. C’est tout de même un peu fort, alors que lui, Marc, s’est donné la peine de donner un titre à son œuvre ! Et nous, nous en avons fait la première ligne de son texte. Belle infidélité, coupable entêtement. Non, non, non : cet ouvrage qu’on a au Moyen-Âge dénombré en seize chapitre, cet ouvrage qui rapporte l’itinéraire de Jésus depuis la première prédication du Baptiste jusqu’à la fuite des femmes et leur silence consécutif à l’apparition de l’ange au tombeau vide (tout le monde s’accorde maintenant à dire que les versets 9 à 20 du Chapitre Seize sont d’une autre main, rajoutés après coup), cet ouvrage porte un nom : « Commencement….« . Tous ces évènements sont un commencement.

Alors ce que me dit ce titre aujourd’hui, cette année, et particulièrement dans les circonstances que je traverse avec d’autres, c’est que même la mort est un commencement, et que même la résurrection est un commencement. Si ce l’est pour Jésus même (et c’est le cadre, et la force, et l’essence, du témoignage de Marc), c’est vrai pour nous. Pour la résurrection, c’est assez évident qu’il s’agit d’un commencement. Mais pour la mort, elle ne nous apparaît pas ainsi, au contraire. Et Marc nous dit : elle est aussi un commencement. Comment ? A nous de le découvrir.

Commencement pour celui qui meurt, car on n’apprend pas à mourir. C’est une expérience unique, qui ne sera pas répétée. On n’apprend que ce qui va être renouvelé, mais on ne meurt qu’une fois. Celui qui meurt, quelles que soient les manières dont il s’est préparé, dont il a voulu « répéter », commence une expérience vierge, qui se révèle à lui en même temps qu’il est révélé par elle. Et si ce peut être dans une oblation de soi, comme ce fut pour Jésus et comme je l’ai vu là, c’est un commencement de beauté immaculée. Mais commencement aussi pour ceux qui entourent celui qui meurt, car on n’apprend pas à laisser partir celui qu’on aime, on n’apprend pas à vivre avec ce déséquilibre soudain, on n’apprend pas la blessure définitive au cœur. On apprendra à vivre avec, oui, c’est autre chose cela ; mais ce commencement vécu par tous est une vraie communion entre celui qui meurt et ceux qui « restent ». On ne peut pas dire qu’on meurt ensemble, mais on commence ensemble. Oui c’est un commencement, et dans la foi c’est un commencement : « de l’évangile, de Jésus, de Christ, de fils, de dieu« .

Mais une autre chose me frappe à la lecture de cet évangile cette année, c’est l’affirmation finale de Jean : « moi je vous ai baptisé d’eau, lui vous baptisera en esprit saint. » Comme on l’a déjà dit bien des fois, [baptidzéïn], c’est « plonger« . L’eau est certes un symbole et un moyen de vie, quand on la mesure : boire ce qu’il faut (en tirant l’eau), arroser ce qu’il faut (en dosant juste), cela fait vivre, et même est nécessaire. Mais quand on parle de plonger, ce sont les grands moyens. Pour qui sait nager c’est un plaisir, autrement c’est soit pour un grand nettoyage, soit… pour un grand danger ! Dans la Bible, l’eau en grande quantité est une réalité qui fait très peur, et les Hébreux en ont une véritable phobie. Et tous ceux qui viennent de vivre des submersions de leur territoire, à cause des pluies et des débordements de rivière, partagent la même phobie. Alors la plongée d’eau choisie par le Baptiste est redoutable, et ne peut pas ne pas apparaître à ceux à qui elle s’adresse autrement que comme un symbole de passage par la mort, une mort à sa vie précédente, à ses modes de vie, à ses priorités antérieures, etc.

La plongée proposée par le Baptiste est marquée par toutes les ambivalences des conditions de notre expérience présente : nous pouvons passer d’une chose à une autre, nous pouvons changer : dans un sens, dans un autre… Nous prenons des voies, nous en faisons l’expérience, nous prenons conscience qu’elles ne sont pas souhaitables, nous changeons, nous voulons nous ré-orienter,… et puis nous retombons malgré tout dans nos premières ornières, nous nous battons plus ou moins fort, plus ou moins mollement, nous sommes changeants… Nous voyons bien que le changement est possible, et même souhaitable, et nous le désirons. Mais quant à nous y inscrire durablement, c’est une autre chanson. Ce n’est pas facile. Nous changeons effectivement, mais un peu tout le temps, un peu dans toutes les directions, parfois de manière résolue et réfléchie, parfois à notre corps défendant, parfois par manque de vigueur ou par lâcheté. Comment faire ?

En énonçant les choses ainsi, le Baptiste est manifestement conscient de la précarité de ce qu’il propose -ou du moins, Marc l’est, qui met ces mots dans la bouche du Baptiste. Le véritable changement n’est pas le sien, même s’il a sa valeur, même s’il révèle les intentions et les batailles du cœur. Le véritable changement est celui qui se profile dans un futur proche : « Un plus fort que moi vient derrière moi… », plus fort, précisément. La force qui manque, c’est elle qui vient. Et celui qui vient est capable de nous stabiliser fermement dans les choix, « il vous plongera dans l’esprit saint. » Le premier membre de phrase contenait un datif de moyen, ce second membre de phrase contient une préposition, « dans« , et il ne faut surtout pas traduire ces deux membres de phrase dans un parallélisme parfait, que volontairement Marc n’a pas choisi. Il a voulu au contraire montrer la disparité, le côté incomparable.

Ce qui est promis, ce qui vient, c’est justement le souffle qui manque. Nos choix manquent de souffle pour être fermes et durables. Mais c’est le souffle qui va être donné, et c’est dans ce souffle que la plongée sera faite, l’acte de nous plonger sera un acte soutenu et formé et accompli dans le souffle. Ce sera l’avènement de la vraie liberté, celle d’ancrer nos choix et de les réaliser. De faire qu’ils soient fermes et posés dans la réalité. De passer effectivement à une nouveauté, celle d’une vie choisie. Ce souffle est un souffle d’incarnation : il pose dans une vie de femme ou d’homme une autre réalité, qui n’est plus seulement souhaitée, désirée, touchée du doigt, mais qui devient vécue.

Une veille d’intensité (dimanche 3 décembre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce texte nous fait quitter l’univers de Matthieu, que nous avons fréquenté toute une année encore, et nous transporte dans l’univers de Marc : avec ce temps de l’Avent, avec ce cycle autour de la fête de Noël et du mystère de l’Incarnation, nous commençons de vivre avec lui, avec le témoignage qu’il construit pour dire le mystère de Jésus. Le texte qui nous est donné en ce jour, nous l’avons déjà rencontré deux fois : Ouvrir l’oeil et Disponibilité et promptitude.

Gardons bien à l’esprit, pour commencer, que ce texte n’est pas au début de l’évangile de Marc ! Au contraire, il est presque à la fin, à la charnière entre le ministère public de Jésus qui s’achève sur ces mots, et le récit de la passion, de la mort et de la résurrection de Jésus. Peut-être nous rappelle-t-il ainsi que nous sommes au seuil de la mort et de la vie, toujours. Et son appel à la vigilance, à la veille, résonne fort à cette aune.

Le Maître nous a confié une tâche dans sa maison. « C’est comme un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail… ». Ce n’est pas seulement une activité, une chose à faire. C’est une manière de nous confier sa maison ; car de la manière dont chacun s’acquitte de sa tâche dépend la bonne marche de sa maison, et si un s’en acquitte mal, les autres, aussi attentifs soient-ils, ne pourront pas faire merveille, ou jusqu’à un certain point seulement. Notre solidarité est aussi celle-là, faire par notre engagement personnel, même très humble, même peu visible ou non spectaculaire, que d’autres puissent aussi accomplir leur tâche et que la maison du Maître soit toujours en état. Dans notre humble tâche, c’est toute la maison sur laquelle nous veillons.

Et quelle est cette maison ? Le contexte qui précède, passant du Temple de Jérusalem à l’évocation de l’univers entier, laisse à penser que la maison du Maître, c’est la totalité de la créature, l’univers tout entier. La manière dont nous accomplissons notre tâche dans le monde, comme le battement de l’aile du papillon, a le pouvoir d’apporter ou de porter préjudice au monde entier.

Nous sommes donc invités à la vigilance : « Veillez donc, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison,… » Comme nous l’avons déjà vu dans le précédent commentaire du même texte, ce n’est pas le portier seulement qui doit veiller, ce sont tous les serviteurs, tous les membres de la maisonnée. La manière de veiller propre au portier, c’est d’être aux aguets de jour comme de nuit, sans bouger de son poste. La manière de la plupart des autres, c’est d’être actifs et mobiles, tout à leurs missions, durant le jour, puis de bien dormir la nuit afin d’être le lendemain en mesure d’œuvrer à nouveau. La même vigilance peut faire adopter suivant les moments des attitudes diamétralement opposées, qui ne se comparent pas.

Notre texte est traduit : « S’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! » Mais le verbe [kathéoudoo], ici traduit par « endormi » ou « couché« , et qui semble alors dire exactement le contraire de ce que je viens d’écrire -je suis alors un mauvais commentateur !-, veut aussi dire « inactif« , et je pense que c’est ainsi qu’il vaudrait mieux le traduire. Il est tout simplement impossible de ne jamais dormir, ou alors c’est la mort assurée à brève échéance. Si le retour à l’improviste du Maître entraînait de ne jamais dormir, j’ai bien peur qu’il trouve une maison entièrement vide de serviteurs, tous morts d’épuisement. Ce ne peut être le sens. En revanche, qu’il nous trouve tous actifs, au sens de « engagés dans l’action », que ce soit en faisant quelque chose ou que ce soit en prenant le repos légitime pour être en mesure de poursuivre cette action, il me semble que c’est cela qui est souhaitable.

Mais apparaît ici la notion de l’improviste : « comme il se trouve« , « si ça se trouve » littéralement. C’est l’idée qu’on ne sait pas. Il y a de l’inconnu, de l’imprévu, de l’imprévisible. Et les choses peuvent être imprévisibles parce qu’on n’y pense pas, elles peuvent aussi être inenvisageables, inadmissibles. On les sait « en théorie », mais on ne croit pas à leur survenance. Ainsi de la mort. Or ces mots sont dits par Jésus à la veille de sa propre mort : tout va s’enchaîner très vite, après. Ce n’est pas que lui ne sache pas qu’il va mourir, il en a suffisamment prévenu ses disciples, à plusieurs reprises. Il ne sait pas forcément quand, mais il sait que cela va mal finir. Et là, les controverses successives avec les responsables religieux ne peuvent que le rendre très conscient que la chose est imminente. Ce n’est donc pas pour lui-même qu’il parle d’imprévu ou d’improviste.

Mais pour les autres, pour ceux qui l’entourent, il peut y avoir cet imprévu. Depuis qu’il les prévient, il se rend bien compte qu’ils n’admettent pas, qu’ils n’entendent pas. Or il me semble que notre attitude les uns envers les autres n’est plus la même, quand on se rend compte de la précarité et de la brièveté de nos vies. Quand on s’aperçoit que la vie est scandaleusement courte, que tant de nos projets ne verront jamais le jour, resteront à jamais à l’état de désir. Bien sûr, il ne s’agit pas de s’aborder les uns les autres comme de futurs morts, ce serait horrible et inhumain ! Mais il me semble que nous vivons les choses avec une intensité toute différente, quand nous sommes habités du sentiment unique et irremplaçable de l’instant. Le moindre sourire, la moindre histoire partagée, la moindre chose faite ensemble, nous la goûtons à plein, nous voulons en tirer tout le suc. « Au fond de cette coupe où je buvais la vie, peut-être restait-il une goutte de miel ? » écrivait Lamartine.

Il me semble, au début de ce temps de l’Avent, que l’invitation à la veille pourrait être celle-là : s’engager à fond dans ce qui nous est donné à faire, ou à vivre, avec le souci de faire avancer le monde un peu plus, un peu mieux, aussi humble soit notre tâche. Mais aussi, s’engager intensément dans les choses, comme si elles étaient uniques, comme si elles ne se reproduiraient jamais, comme si l’occasion ne s’en reproduirait plus. Et vivre nos relations avec la conscience que la vie est brève et que tout est précieux de ceux dont nous avons la grâce de faire la rencontre.

Rencontre révélatrice (dimanche 26 novembre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai dit qu’il y avait trois paraboles, et je me suis trompé. Il y a bien trois récits consécutifs au « discours apocalyptique » de Jésus, mais le troisième, celui que nous avons cette semaine, n’est pas une parabole : en effet, il n’est introduit ou conclu par aucun mot de comparaison. C’est donc bien plutôt une description qui nous est faite. Nous l’avons déjà rencontrée deux fois. J’ai essayé la première fois d’en donner un commentaire assez général, Faire ou ne pas faire, telle est la question, ; puis la deuxième fois de faire ressortir qu’à l’arrière plan du texte était présupposé que nous n’étions jamais seul pour agir et faire le bien, L’unité est un consentement.

Je suis frappé cette année par l’opération initiale qui est décrite dans cette scénographie grandiose et impressionnante : nous avons pris comme orientation, à cause du discours qui précède nos trois textes, le thème de la rencontre. Et ici, il semble bien qu’il s’agisse d’une rencontre générale, car tout commence par une assemblée générale de « toutes les nations ». D’un côté, on a « le fils de l’homme » qui siège « sur son trône de gloire« , mais il n’est pas tout seul : il a avec lui « tous les anges« . « Ange » signifie d’abord « messager« , et c’est ainsi que, dans les premiers écrits bibliques, ces êtres apparaissent. Dans plusieurs récits très anciens, « l’ange de Yahvé » est même parfois Yahvé lui-même, mais en tant qu’il fait une annonce à un humain, qu’il lui fait passer un message. C’est le judaïsme tardif et le courant de l’apocalyptique qui vont multiplier ces êtres célestes, avec notamment le propos d’augmenter par contraste la transcendance du dieu : plus il y a d’êtres intermédiaires pour aller au dieu, plus haut est celui-ci. On voit ici une scène directement issue de ces inspirations, le « fils de l’homme » est présent avec la totalité des êtres célestes qui l’entourent et le servent, il y paraît d’autant plus grand et unique. Par contrecoup, la rencontre implique tous les habitants des cieux sans aucune exception.

Et de l’autre côté, donc, on a le rassemblement de toutes les [éthnè]. Que sont ces [éthnè] ? Le premier sens qui vient à l’esprit est celui de « nations« , et surtout au sens « religieux » c’est-à-dire tout ce qui n’est pas « Israël », car en général la Bible distingue Israël et « les nations« . Faut-il donc dire qu’Israël est exclu de ce grand rassemblement final ? Ce serait très étrange ! Mais cela veut alors dire que [éthnè] est pris ici dans un sens plus général qu’habituellement dans la Bible, qu’il désigne en quelque sorte tous les peuples, y compris le peuple d’Israël. Mais cette fois, ce n’est pas l’assemblée générale des Nations Unie, qui est, en un sens, symbolique : les nations sont représentées par un ou plusieurs délégués ou ambassadeurs ; ici, l’on sent bien que ce sont numériquement la totalité des nations qui sont là. Tous les êtres humains, comme on a aussi tous les être célestes.

Et n’y a-t-il que les humains ? A vrai dire, le texte ne s’oppose pas à ce que tous les être créés soient également présents, même si les humains vont être sous peu particulièrement l’objet de la suite du texte. On peut imaginer que la convocation générale de la terre et des cieux est une convocation de tout le monde créé, de toute la créature. Lorsque la Genèse pose en titre « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre« , elle veut, par cette présence des « contraires », indiquer la totalité. On pourrait traduire très justement (mais moins poétiquement) « Au commencement, Dieu créa toutes choses. » Cela veut dire que cette rencontre est aussi l’apparition de chacun dans sa dimension cosmique, en lien avec les autres réalités créées. Cette référence aux origines murmure qu’il va y avoir là à rendre compte du rôle qui nous a été assigné dès l’origine.

Or [éthnè] désigne plus largement encore tout ce qui se rattache à une même origine, tous les « genres » (car ce mot est de la même famille que « engendré » ou « génération », et c’est exactement le sens de [éthnè]). Et ici apparaît une difficulté. Car nous pouvons être rangés par genre (homme ou femme, ou encore autre…), nous pouvons être rangés par famille (mais les généalogistes vont vite demander laquelle), nous pouvons être rangés par région d’origine, nous pouvons être rangés par famille de pensée, nous pouvons … que sais-je encore ? Et si toutes ces [éthnè] sont combinées, sont présentes en même temps, il apparaît vite qu’aucun des humains ne peut être exclusivement dans l’une ! Alors que veut dire le texte ? Il me semble qu’il veut dire que, de même que nous somme présents dans notre relation au cosmos tout entier, nous sommes aussi présents dans l’enchevêtrement de nos relations des uns aux autres, et dans ce qu’elles ont de génétique. Aucun d’entre nous ne doit à lui seul d’être ce qu’il est, le « je me suis fait tout seul » est un grand mensonge ou une ignorance grave. Non, nous serons présents à cette ultime rencontre mais avec la manifestation à tous de ce que nous nous devons les uns aux autres, de ce qui nous vient des uns et des autres.

Notre rassemblement est donc une rencontre absolument générale de tous avec tous. Et l’on voit que comme nous appartenons tous à plusieurs [éthnè], parce qu’on peut nous ranger de bien des manières, nous nous appartenons tous les uns aux autres. C’est l’extraordinaire continuité de la créature qui va apparaître là. Jamais rencontre n’aura été à ce point intense : car dans une rencontre, que vivons-nous ? N’est-ce point un échange, ou la possibilité d’un échange ? Or là, nous serons manifestés dans la totalité et la richesse de nos liens, de nos appartenances, de nos relations réelles.

N’ai-je pas tiré un peu trop du seul mot d'[éthnè] ? Il semble que non, car voilà que dans la scénographie de la rencontre, se passe quelque chose d’inattendu, « il séparera…« , [aphoriséï]. Le mot signifie d’abord séparer par une limite, ce qui ne laisse pas de surprendre, quand on voit tout ce que nous avons précédemment fait remarquer. Et si l’on s’en tient là, la rencontre serait étrange, quand elle consiste en une séparation !! Mais le mot signifie aussi déterminer rigoureusement, ou distinguer ou mettre à part : c’est précisément ce qui se fait après dans la métaphore du berger avec les brebis et les chèvres. Traduit et compris ainsi, notre mot vient confirmer très fortement ce que nous avons dit précédemment : chaque être est distingué des autres, pris dans son inconfusible individualité. Le jugement -car c’en est un- qui précède la sentence est une opération intellectuelle de distinction ; et dans cette assemblée universelle, dans cette rencontre générale, il n’y a, il n’y aura, pas qu’une grande foule où l’on se perd, il y aura une rencontre personnelle de chacun pour ce qu’il est.

Ce serait donc que tous les hommes, dans l’intrication indécelable de leurs relations et de leurs appartenances multiples, sont pris chacun distinctement, et manifestés ainsi. La rencontre est à la fois générale et profondément personnelle. Ce ne sera pas comme ces grands rassemblements où l’on est finalement plutôt seul : pas de plus grand isolement que dans une foule ! Mais l’on verra, chacun verra pour lui-même, en même temps qu’on verra pour les autres, à quel point nous constituons chacun une convergence unique de relations, à quel point nous influons et sommes influencés, à quel point nous apportons et recevons, à quel point nous aimons et sommes aimés.

La rencontre, si elle est une grande rencontre générale, est une rencontre de chacun avec le Fils de l’homme, une rencontre à la face des autres. Une rencontre pleine de surprises, et d’abord à propos de soi : « mais quand donc t’avons-nous vu avoir faim et t’avons-nous nourri ? » Tous ces gestes, considérés comme des « petits gestes », dont nous ne gardons pas le souvenir et dont nous disons, quand on nous les fait remarquer : « C’est rien. C’est normal. », tout cela n’est pas perdu mais sera alors révélé. Nous nous verrons à notre vraie grandeur (ou petitesse), en même temps que nous découvrirons celle des autres.

Et dès à présent, tressaillant déjà de cette perspective, nous pouvons regarder les autres, dans nos rencontres, comme porteurs d’une profondeur et d’une richesse incomparable.

Rencontre par anticipation (dimanche 19 novembre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce texte fait immédiatement suite à celui de la semaine passée. Nous l’avons déjà rencontré deux fois. La première, j’ai essayé de préciser la situation dans laquelle se trouvaient mis les esclaves du maître, S’investir, croire qu’on a toujours quelque chose à donner ; la deuxième, j’ai essayé de mieux comprendre l’action attendue des mêmes esclaves, Le risque de l’autre. Nous avons dit précédemment que ces trois paraboles venaient pour répondre à la question des disciples : « Quel sera le signe de ton avènement et de la fin de [cet] âge ?« , après avoir écarté de leur esprit qu’il s’agissait d’une catastrophe et en cherchant à y installer la conviction qu’il s’agit d’une rencontre. Nous avons vu, dans la parabole des Dix Jeunes Filles, comment il y avait (ou pas) « rencontre ». Et que nous dit cette parabole-ci sur ce thème ?

Fondamentalement, nous voyons que pour chacun des trois esclaves, il y a le même schéma d’une rencontre double, ou en deux fois. Chaque esclave rencontre son maître, mais la fiction qu’est la parabole décompose en quelque sorte cette rencontre en deux « moments », ou deux dimensions différentes.

Le premier moment est celui où le maître, de sa propre initiative, donne à son serviteur une part de son héritage (je me suis expliqué sur le choix de ces mots pour traduire le texte dans les commentaires précédents). Que ce don soit caractérisé comme un héritage les lie étroitement à la mort du maître, mais en fait aussi une dévolution définitive, sans retour. Ce qui est largement souligné par la suite de la parabole : à aucun moment le maître réclamera-t-il la restitution de ses biens, ce ne sont plus ses biens mais ceux de ses serviteurs. Lui, leur a tout donné. Ce don est proportionné à chacun : non pas à des préférences du maître, non pas non plus à des manœuvres du serviteur pour obtenir plus ou moins, mais à ce que chacun des serviteurs est en lui-même, à sa puissance de vie et de croissance. Ce don enfin est une mission, mais une mission qui n’est pas dite, qui n’est pas formalisée dans des paroles : ce sont ceux qui l’auront ainsi compris qui se verront loués et récompensés.

Le deuxième moment de la rencontre est celui où le maître, là encore de sa propre initiative, en un temps qui ne dépend que de lui seul et qui peut surprendre d’autant plus que ses dons ont été caractérisés comme « héritage », revient et demande des comptes. Il ne demande encore une fois aucune restitution de l’héritage, qui est donc bien confirmé comme tel. Et celui qui ne l’aura pas compris ainsi, celui qui n’aura pas cru à la réalité du don et à son aspect définitif, est le seul pour qui les choses se finissent mal : car cela a entraîné pour lui de mauvais choix, mélanges de méfiance et de paresse. Or ce moment n’est pas seulement celui des comptes, il est avant tout celui des récompenses : pour chacun il y a la déclaration publique de son inspiration profonde (« tu as été bon et fiable« , « mauvais esclave, et nonchalant« ), guide de ses actions, assortie pour les uns d’une nouvelle promesse et d’une invitation : « sur peu tu as été fiable, sur beaucoup je t’établirai ; entre dans la joie de ton seigneur« , pour l’autre d’un reproche et d’une injonction de rejet faite à d’autres (autrement dit, ce n’est plus à lui que s’adresse la parole).

Cette rencontre à double dimension est donc caractérisée par le don, gratuit et immense, qui donne à chacun une nouvelle dimension, et qui aboutit à la mise en évidence de la puissance vitale et secrète de chacun, de l’inspiration profonde de sa vie. C’est une rencontre qui fait passer l’esclave au niveau du maître : d’abord par l’attribution des biens propres du maître et finalement par l’accueil dans le domaine qui est propre à celui-ci, dans la [kharis] c’est-à-dire à la fois la grâce et la joie, la source qui provoque le don, la gratuité elle-même qui le constitue, et le redébordement spontané qui comble celui-là même qui pourtant donne. C’est un parcours extraordinaire. Et c’est là le signe de son avènement et de la fin du régime propre à ici-bas, à ce monde. Non pas l’anéantissement du monde, encore une fois, non pas son explosion, mais sa transposition plus haut, son passage avec le maître en son lieu propre.

Mais ce que je trouve encore plus extraordinaire -si c’est possible-, c’est que ce double moment forme dans cette rencontre entre le maître et son serviteur comme un espace, une distanciation : dans cette rencontre même, toute la dimension du temps s’installe, et celle du travail, qui en reçoit une dignité infinie. Car ce travail, celui des serviteurs, de ceux qui ont compris (ils sont la majorité, tout de même !), c’est un investissement, c’est une valorisation de ce qu’ils ont reçu. La bonne manière de recevoir, c’est de redonner : car il n’y a pas à cette époque de mouvement bancaire qui permette de gagner beaucoup en un seul click, mais il y a des rencontres, des activités humaines, des initiatives, une confiance faite, des prêts accordés, des rendements aléatoires suivant les succès des uns et des autres, des pertes, des gains, des espoirs partagés ou déçus, des risques, des succès, des joies partagées, tout ce par quoi « normalement » des biens peuvent être mis en valeur et augmenter celle-ci.

Autrement dit, après le départ du maître (donc au lieu même où se distinguent les deux dimensions de la rencontre avec lui), le serviteur se retrouve vis-à-vis des autres, et pour peu qu’il ait pris au sérieux le don et la mission qui lui ont été faits, dans la situation qu’avait le maître avec lui. Il apprend à être le maître, même bonté, même confiance, même richesse à confier -à cette exception près, et ce n’est pas rien, que le serviteur ne donne pas son bien sans retour, il n’atteint pas, parce que c’est impossible, la gratuité totale et absolue du maître.

Ainsi, à l’intérieur de la rencontre fondamentale du serviteur avec le maître, s’inscrivent toutes les rencontres humaines faites dans le régime de ce monde, toutes les rencontres qui sont les nôtres un peu tous les jours : elles sont la préparation de la révélation finale, elles sont l’entraînement (au sens sportif) du nouveau statut que le maître prépare pour son serviteur. L’investissement de soi dans les rencontres est déjà l’imitation du maître, la matière révélatrice de la bonne inspiration du serviteur et la préparation à la joie finale. Décidément, notre parabole est un magnifique dévoilement de ce qu’est la « fin » : non ce qui termine mais ce à quoi aboutit, l’océan en lequel débouche le fleuve et le flux de cette vie, laquelle anticipe dans la réalité cet océan de joie. ll me semble que, même et peut-être surtout si nous vivons le temps présent dans la douleur ou la souffrance, nous percevons cela, nous percevons qu’il y a toujours le mystère des rencontres et que là sont les vraies joies, quand on se dépouille peu à peu de tout, quand on perd tout, quand on ne sait plus trop quoi espérer. La rencontre est toujours là, et elle porte à jamais la substance même de la rencontre plénière et définitive.

Pour qui es-tu présent ?(dimanche 12 novembre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous sautons encore un peu plus loin dans le texte de Matthieu et aujourd’hui, ainsi que les deux dimanches suivants, nous aurons trois paraboles qui se font suite : ouf ! Mais elles font elles-mêmes suite à un texte qui ne nous est pas donné, à savoir le « discours apocalyptique » mis par Matthieu dans la bouche de Jésus. Ses disciples l’ont en effet interrogé sur « la fin », parce que Jésus, en voyant leur admiration pour le bâtiment du Temple, leur a dit que ce Temple serait détruit. Ce fait, pour eux épouvantable, est équivalent dans leur esprit à la fin des temps, à la fin du monde. Et tout le discours dit « apocalyptique » de Jésus vise à dissocier dans leur esprit ces deux choses : l’avènement de catastrophes et la fin du monde. Puis il y joint trois paraboles, dont nous avons aujourd’hui la première, et qui répondent peut-être bien à la question qu’ont posée les disciples, celle des signes de la fin. Et bien sûr, si la fin n’est pas une destruction (du Temple et du monde entier) mais plutôt une apparition, une rencontre (celle du « Fils de l’homme »), les signes vont en être fort différents !

Lorsque nous avons précédemment rencontré cette première parabole, celle dite « des Dix Vierges », j’ai essayé la première fois d’en dégager le sens général, en la replaçant dans le contexte du mariage dans cette culture et en cherchant à interpréter le sens de cette fameuse lampe, Faiblesse et intelligence. La deuxième fois, je me suis étonné du fait que la comparaison soit faite non avec les cinq sages, mais bien avec les dix jeunes filles ! Et j’ai cherché à comprendre quelle bonne nouvelle cela nous donnait, Venez comme vous êtes.

Cette fois-ci, je m’étonne de cette phrase : « Amen je vous le dis : je ne vous connais pas« . Au premier abord, cette phrase m’a toujours paru dédaigneuse, déniant à celles qui frappent à la porte tout titre à entrer. Comme on dit aujourd’hui « t’es qui, toi ? » à une personne à qui on dénie le droit à la parole, à intervenir dans une conversation. Et j’avoue que l’interprétation galopante que je donnais à cette parabole, voyant dans l’époux le Christ et dans son épouse l’Eglise, me faisait voir dans le maître de maison la figure du père, et je ne voyais pas comment le père pouvait dire à aucune de ses créatures « je ne vous connais pas » ! Et il y a bien là de quoi s’indigner, et il y a bien là de quoi être révolté : comment ?! Le père n’est-il pas présenté par ailleurs comme toujours accueillant et miséricordieux ? Comment peut-il dire à quelqu’un « je ne vous connais pas » ? Mais voilà, il s’agit bien là d’un manque de rigueur dans la lecture, où le va-et-vient entre le texte et l’interprétation qu’on en donne produit des effets d’incompréhension…

Revenons donc à notre texte, et replaçons cette phrase dans son contexte : nos cinq jeunes filles qui frappent à la porte sont celles qui sont dénommées [mooraï], insensées. Le mot, et tous ceux de sa famille, n’exprime pas la notion de la folie en tant que possession délirante (ce qui se dit [-mania]), mais l’hébétude, l’abrutissement, la sottise, la nigauderie. Matthieu a déjà employé ce mot d’une façon significative, juste après les Béatitudes, lorsque le discours de Jésus se poursuit : « Vous êtes le sel de la terre, mais si le sel devient [moora], dans quoi se re-salera-t-il ? » Il s’agit clairement d’une perte de consistance, d’une perte du caractère propre. Elles n’ont pas pensé à prendre d’huile en réserve, elles n’ont pas non plus réfléchi au bizarre conseil donné par les « réfléchies » d’aller en chercher « chez les marchands » en pleine nuit. Et les voilà en retard, qui frappent à la porte.

Le problème, pour elles, est justement et finalement ce retard ! Remettons-nous dans le contexte nuptial de l’époque : le marié va chercher sa femme en pleine nuit. Lui est accompagné de tous ses compagnons, elle attend avec ses amies. Et tout ce beau monde revient en un seul cortège dans la maison paternelle, où se célèbre la fête. Certes le marié, qui a continué de fréquenter sa femme pendant l’année depuis la signature du contrat de mariage, connaît sans doute bon nombre des amies de sa femme, peut-être pas toutes cependant, car il est évident que pour l’occasion unique de la célébration de son mariage, sa femme va faire signe aux amies proches, mais aussi moins proches. Quant à son père, il ne les connaît pas, c’est à peu près sûr ! Autrement dit, ce qui légitime leur entrée dans la salle de noces, c’est le fait qu’elles arrivent dans le cortège de sa belle-fille. Mais quand il leur dit : « je ne vous connais pas« , c’est tout simplement la vérité ! Ce n’est pas une formulation condescendante ou méprisante, les mots mis sur un rejet volontaire, mais tout simplement l’énoncé d’une réalité… Il ne les connaît pas. Peut-il aller se renseigner auprès de sa belle-fille ? Non, puisqu’elle est en ce moment même avec son fils dans la chambre nuptiale. Il n’y a pas d’autre solution que de leur fermer la porte.

Reprenons maintenant ce que nous disions au début : la « fin » du monde n’est pas une catastrophe mais une rencontre. A l’aune de cette première parabole, il s’agit d’abord d’une rencontre d’amour. Mais ce qui est l’essentiel pour y participer, pour être du lot, c’est d’abord une question de « timing », et celui-ci à son tour dépend entièrement d’une question de priorité. En y réfléchissant, la priorité des priorités est d’être avec l’épouse. Pas avec l’époux : ce n’est pas cela que dit la parabole. On ne sait jamais si on est avec l’époux, on désire sa venue, mais c’est une réalité nocturne, pas claire. Sois avec l’épouse, avec cette amie bien concrète, bien repérable, de chair et de sang. Ton amie t’a invitée à ses noces ? Sois présente. Présente à elle. L’attente est longue, trop longue, pour toutes et tous. Tout le monde s’endort durant cette attente. Tu n’y avais pas songé ? Qu’importe, reste avec ton amie. Tu n’avais pas idée des délais ? Qu’importe, reste avec ton amie. Tu n’as plus les moyens d’assurer ta fonction (tu n’as plus d’huile) ? Qu’importe, reste avec ton amie. Elle part ? Part avec elle, marche avec elle, aussi loin qu’elle aille. Alors, même si tu la laisses au seuil de la chambre nuptiale, tu seras entrée dans sa maison, et tu y seras pour toujours, et tu seras de la fête sitôt que les époux reparaîtront.

Dans le fond, ce qu’il y a de vraiment insensé chez les « insensées« , c’est de perdre le sens de leur présence, d’oublier qu’elles sont d’abord là pour une autre, avec ce qu’elles sont, y compris tous leurs manquements. Ce qui nous dispose avant tout à la grande rencontre de la fin, c’est cela : avec qui es-tu ? Pour qui es-tu présent(e) ?

Tête et corps (dimanche 5 novembre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Voici qu’après avoir été mis à l’épreuve par ses interlocuteurs, Pharisiens et prêtres, Jésus les a fait taire. Et il s’adresse maintenant aux foules et leur parle de leurs chefs. J’ai essayé de montrer déjà, dans ce texte, quelle attitude il suppose de notre part à l’égard des Ecritures : une écoute attentive et une recherche personnelle pour les traduire dans notre vie, avec une confiance faite à l’Esprit qui nous a été donné, Nous avons tous de quoi changer le monde. Mais je voudrais cette fois m’attarder sur l’attitude qu’il suppose à l’égard des responsables.

Il a cette phrase inaugurale : « Toutes les choses, donc, s’ils vous les disent : faites et gardez ; selon leurs agissements cependant ne faites pas -car ils disent et ne font pas. » Et le reste de ce long discours, dont nous n’avons que le début, sera véritablement à charge contre les pharisiens et les scribes, avec pas moins de sept « malheur à vous » en les qualifiant d’ « hypocrites » (sauf une fois, où ils sont « guides aveugles« ). Ils sont donc situés comme des relais verbaux, mais non comme des références de vie.

Je dois avouer que je suis assez fâché (une fois de plus, me direz vous) que les auteurs du lectionnaire ne nous donnent pas la totalité de ce discours, qui a pour but de permettre aux auditeurs une distance critique, d’autant plus importante dans l’intention de l’évangéliste qu’il y revient sept fois, nombre si symbolique, et d’autant plus précise qu’elle est détaillée sur plusieurs agissements, attitudes ou points de vue. Or l’actualité brûlante nous fait voir à quel point cette distance critique est nécessaire !

Je dis bien « nécessaire », pas seulement utile. Oui elle est utile, quand chaque semaine nous apporte son lot de manquements parfois très graves (parfois moins) des responsables religieux. Mais pour avoir une telle place dans l’évangile, il faut que cette attitude soit partie de l’attitude de foi que l’évangéliste tient à nous transmettre. Il le dit d’ailleurs d’une manière positive, « Vous n’avez qu’un seul maître, le Christ« , autrement dit : c’est lui seul qu’il faut suivre et imiter. Toute autre imitation blesse la foi elle-même. Nous avons tous des personnes que nous admirons, pour des raisons très défendables et justes. Et pourtant la foi nous impose ce renoncement : n’imiter que le Christ, et personne d’autre.

Certains adages sont à cet égard choquant, ou du moins devraient l’être si nous étions d’authentiques croyants, et s’ils ne nous choquent plus, c’est un indice qu’il y a quelque chose à reprendre dans notre manière de croire. Par exemple, le fait que nous appelions si facilement « père » des frères dont la fonction est justement de… nous transmettre authentiquement la parole ! Et si facilement ceux-ci se laissent faire, voire y invitent. (J’avoue qu’il m’arrivait de laisser faire, dans le ministère, mais combien je préférais qu’on m’appelle simplement pas mon prénom, c’est tellement suffisant ! Avons-nous besoin d’autre chose que de savoir clairement à qui on s’adresse ?). Cela se traduit souvent par le fait de ne demander conseil pour sa vie qu’au seul prêtre : mais plus nous aurons de voix, plus nous serons aidés à entendre ce que l’Esprit nous dit au cœur et à décider ce que nous allons faire ! S’en tenir à un seul avis, s’y conformer en tout point, n’est pas évangélique. C’est renoncer à chercher soi-même, au fond renoncer à être un disciple, en croyant l’être plus entièrement.

Par exemple, l’adage qui veut que « le prêtre [soit] un autre Christ » : eh bien non ! Justement pas ! Car il n’y en pas d’autre. Comment ! Le magistère ecclésiastique ne dit-il pas depuis le concile de Trente que le prêtre, quand il célèbre, agit « in persona Christi » ? Ma foi, la référence n’est plus ici directement à l’évangile, mais admettons. Et constatons qu’il a fallu corriger la formule dans les documents d’un autre concile (Vatican II) en « in persona Christi capitis« , en la personne du Christ-tête. Et pourquoi ? Parce que dans la même célébration, toute l’assemblée agit aussi en la personne du Christ-corps. C’est l’unique et seul Christ qui agit partout et en tous. Les fonctions sont distinctes, mais là s’arrête la distinction. Et elle ne vaut que dans le cadre symbolique d’une célébration, où se déploie dans l’ordre du signe (qui a donc besoin de contrastes, de variété) l’unité essentielle du mystère. Dans le cadre de cette même célébration, quand quelqu’un prêche, que les autres écoutent activement (en réfléchissant, en cherchant à comprendre, en pensant éventuellement autre chose que le prédicateur au sujet de tel ou tel commentaire de la parole, en voyant comment conformer sa vie à la parole reçue, etc.), se joue la même distinction : elle n’est que fonctionnelle, car le prédicateur doit lui aussi écouter la parole et en changer sa vie, et l’auditeur en l’écoutant activement devient en quelque sorte son propre prédicateur !

Par exemple encore, le fait que le pape lui-même soit appelé « vicaire du Christ ». Pendant bien longtemps, le titre était « vicaire de Pierre« , indiquant ainsi que sa fonction était de tenir la place (en partie au moins) qu’avait tenue Pierre. Et puis au Moyen-Âge, dans la suite de la réforme de Grégoire VII cherchant à assoir l’autorité du pape plus haut que celle des rois et de l’empereur, Innocent III a changé ce titre en « vicaire du Christ« . On change de registre, nettement : il ne s’agit plus de tenir la place du disciple, mais bien du Maître !! C’est une prétention hallucinante, quand on y réfléchit un instant. Mais qui en est choqué ?! Eh bien nous devrions ! Et au nom de notre foi, pas moins, puisque c’est l’évangile lui-même qui nous demande de ne jamais mettre sur le même pied le Christ avec aucun de ses disciples.

L’évangile nous dit donc : « Toutes les choses, donc, s’ils vous les disent : faites et gardez ; selon leurs agissements cependant ne faites pas -car ils disent et ne font pas. » Les autorités religieuses sont bel et bien à respecter, car leur fonction essentielle et première est bien de transmettre la parole. Et c’est la parole qui est l’objet de vénération : si le dieu consent à nous parler, l’attitude de foi est dans son fondement même une écoute de cette parole, une recherche de cette parole. Mais la distinction que fait Matthieu est capitale. L’autorité de la parole pour le croyant ne se confond pas avec une autorité de celui qui la transmet. Bien au contraire, la gratitude et le respect pour ceux qui la transmettent ne se transforme jamais en autorité de ceux qui la transmettent. Cette confusion est toujours au détriment de la parole, c’est pourquoi elle blesse la foi. La parole, il faut chercher à l’entendre, à la comprendre, à l’assimiler (c’est-à-dire à lui devenir semblable, pas moins). Or cette parole est vivante, elle est créatrice de ma différence, de ma personne, elle s’inscrit dans mon histoire, elle ne peut le faire comme dans l’histoire d’un autre. Pas d’autre modèle, donc, que le seul Christ, qui est le seul « universel concret ». Et le rejet des autres modèles, aussi grands, aussi saints soient-ils, est nécessaire pour être comme après la transfiguration « avec Jésus seul« .

Maintenant, cette distance critique vis-à-vis de ceux qui transmettent la parole est en fait vitale pour le collectif, pour la vie de la communauté. C’est l’attente et la soif de la parole de la part des auditeurs qui tire le meilleur de ceux qui la transmettent. Mais aussi, c’est l’exigence et la réception collective de la parole qui édifie la communauté. Quand je dis collective, je ne veux pas dire le compromis plus ou moins a minima sur lequel on s’est accordé : ainsi, quand par exemple pour le synode en cours, bien des demandes de fidèles ont été écartées des synthèses diocésaines sous prétexte qu’elles étaient « minoritaires », ce n’est pas une réception « collective » de la parole. Mais ce que chacun entend à partir de son point de vue, ce qui est original, ce qui ne ressemble pas à ce qu’entend un autre, c’est cela-même qui constitue le bien collectif : ce qui n’a pas encore été dit, compris, déployé, de la parole.

Ainsi, si l’on déplore que la construction de l’Eglise ne soit pas en tous points conforme à la parole évangélique, ce n’est pas seulement « la faute » des responsables qui auraient « pris le pouvoir ». C’est bien une responsabilité collective de tous ceux qui ont laissé faire, c’est un attiédissement de la foi de tous ceux qui n’ont pas dit ce qu’ils entendaient dans la parole qu’on leur transmettait. Il ne faut pas laisser seuls les transmetteurs de la parole, il ne faut pas les laisser avec un « pouvoir » qui se constitue par le fait-même, et dont ils croient après être chargés -et c’est lourd ! « et tous vous êtes frères. » Nous sommes gardiens les uns des autres, gardiens aussi des responsables, dussions-nous leur crier ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre. Et aller peut-être jusqu’à leur « tenir tête » pour pouvoir « faire corps » avec eux, c’est peut-être bien dans la vie ordinaire être aussi à son tour le Christ-tête pour former son corps.

Aimer son prochain comme soi-même (dimanche 29 octobre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Voici un texte très connu, mais dont on se sert aussi un peu à tout propos, sans toujours vérifier qu’on ne lui fait pas dire ce qu’il dit en effet. J’ai essayé d’en donner un première fois un commentaire général en le replaçant dans son contexte, Il s’agit d’aimer, et une autre fois, par petites touches, d’en préciser quelques aspects Aimer est plein d’implications. Je voudrais cette fois-ci me concentrer sur le « deuxième » commandement, dont Jésus dit qu’il est « semblable » au premier : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».

Le mot qui m’arrête particulièrement est ce « comme », [hoos] en grec. Car nombreux sont ceux qui tirent de là qu’il faut aussi « s’aimer soi-même ». Et cela entre en résonance avec tant de recommandations de se préoccuper de soi, de s’occuper de soi, de veiller à son bien être… Et de dire que si on ne s’aime pas d’abord, on ne pourra pas aimer son prochain : forcément, si ce « comme » est un comparatif, l’amour de soi devient la mesure de l’amour du prochain.

Si l’on s’en tient là, on a une belle justification à une vie tournée principalement vers soi… ce qui est certes confortable, mais on se demande comment le prochain aura jamais une place : car il faut bien reconnaître qu’il est dérangeant. Et surtout s’il n’est pas très recommandable, s’il fait partie de ces gens qui ne vous rendrons jamais ce que vous leur donnez : s’occuper des « pauvres », comme on dit parfois, est loin d’être une sinécure, et tous ceux qui le pratiquent se demandent parfois pourquoi ils le font, tant cela est parfois rebutant ! Le risque est donc, en s’occupant d’abord de soi, de ne jamais en venir à aimer le prochain, ou à lui donner e moins en moins de place. Car je suis une choses assez encombrante, et je prends assez vite une grande place dans ma vie…

Alors on peut chercher à s’en sortir d’une autre manière : l’amour de soi n’est pas de l’ordre du bien-être, mais plutôt des besoins vitaux. On s’aime parce qu’on s’accorde ce qui est nécessaire à sa vie, c’est en quelque sorte l’instinct de survie. S’aimer, c’est aimer la vie et se vouloir en vie. Peut-être. Mais la difficulté que je vois alors est qu’il me paraît impossible d’aimer son prochain de cette manière-là : et comment me substituerais-je à l’instinct de survie de mon prochain ? Il n’est pas en mon pouvoir de lui donner la vie, ni même de la prolonger d’une seule seconde, quand bien même je désirerais ardemment de pouvoir le faire ! Et parfois, en effet, comme je voudrais avoir ce pouvoir… Mais je serai plus proche de mon prochain souffrant en partageant sa faiblesse dans mon non-pouvoir, qu’en l’écrasant de tout ce que je peux faire.

Il faut d’ailleurs faire une objection bien plus générale à tout cela : c’est que l’amour, par sa nature même, est extatique. Il ne vient pas d’abord de soi : il est un mouvement qui vient du dehors, d’un autre, prend appui et racine au plus profond de soi, pour nous tirer hors de nous-mêmes. C’est l’acte même de la transcendance, qui suppose un autre avant nous et nous ouvre à lui. Alors, quand on parle d’amour de soi… de quoi parle-t-on ? Peut-on vraiment et proprement parler d’amour de soi ?

Maintenant, revenons à notre « comme ». Et s’il ne s’agissait pas d’un comparatif, mais d’une simple conjonction, comme quand on dit : « j’ai parlé aux uns comme aux autres » ou « je fais de la course à pieds comme du vélo ». On voit bien qu’il ne peut s’agir de comparaison. Et le [hoos] grec a aussi cet emploi. Comprendre ainsi notre phrase à l’immense avantage de la remettre dans le sens où elle est énoncée : c’est aimer son prochain qui vient en premier. Cela est extatique -et, on l’a dit, pas forcément au sens du plaisir que cela procure !-, cela peut en effet être semblable à « Tu aimeras le seigneur ton dieu… », parce qu’il s’agit avant tout d’un autre.

Le « comme toi-même » fait alors figure de codicille. Quand tu aimes ton prochain, n’oublie pas aussi d’y ranger… toi-même. Mais pas ton « moi » : toi-même, comme un autre. Bernanos, à la fin du Journal d’un Curé de campagne, écrit : « Il est plus facile qu’on ne croit de se haïr, la grâce serait de s’oublier. Mais si tout orgueil était mort en nous, la grâce des grâces serait de s’aimer humblement comme n’importe lequel des membres souffrant de Jésus-Christ. » Il me semble qu’il touche dans ces lignes quelque chose de fondamental, un renversement qui change tout.

C’est finalement l’élan vers le prochain qui appelle la juste attention à soi, comme la juste estime de soi. La mère qui vit pour ses enfants a aussi besoin, pour eux, de temps pour elle, d’activités qui la détendent, de relations qui la nourrissent, etc. Mais en cas de crise, elle ne fera pas passer cela d’abord, tant pis, on verra une autre fois ! (Je dis bien « en cas de crise », qui est par nature une exception). Et c’est ainsi que l’amour du prochain a un véritable pouvoir de guérison : comme l’écrit Bernanos, « il est plus facile qu’on ne croit de se haïr », et cela a besoin d’être guéri. Et c’est l’amour de l’autre qui, en tirant de moi ce que je ne savais peut-être pas s’y trouver, qui va me révéler ce que je suis, qui je suis. « Je reconnais devant toi la merveille, l’être étonnant que je suis » (Ps.138)

Une parole critique (dimanche 22 octobre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce texte est de ceux où les adversaires de Jésus, à Jérusalem, cherchent à la piéger par une parole dite en public, dans le but de le discréditer, par là détacher la foule de lui, et avoir les mains libres pour lui faire un procès. Ce texte, nous l’avons déjà rencontré deux fois.

La première fois, j’ai essayé de montrer la nature du piège tendu à Jésus par ses interlocuteurs, et aussi de montrer comment le principe qu’il pose dans sa réponse, en distinguant ce qui se rapporte au dieu de ce qui se rapporte à César, donne sa pleine dignité et à l’un et à l’autre, en même temps qu’il purifie les domaines se rapportant à l’un et à l’autre Vive la laïcité. La deuxième fois, à travers plusieurs détails du texte, j’ai essayé de montrer ce que les adversaires de Jésus avaient en tête, quel était leur schéma mental, dans le but pour nous de tenter d’échapper à ce schéma évidemment, Halte au dogmatisme !

Je voudrais cette fois-ci prolonger par quelques observations ou réflexions les conséquences de cette parole fameuse dans la vie d’aujourd’hui, et singulièrement dans la vie de l’Eglise. Cela me semble on-ne-peut-plus légitime, dans la mesure où les interlocuteurs de Jésus, ceux auxquels il adresse ce fameux adage « Rapportez donc les choses de César à César, et celles de Dieu à Dieu. » sont les responsables religieux légitimes, et qu’il a toujours tenus pour tels. Ils font de tout une question religieuse (ici, la question du paiement du cens ou de l’impôt) : il les invite à ne pas en faire exclusivement une question religieuse. En fait, il y a dans cette question de l’impôt un aspect qui relève de César : c’est lui qui émet la monnaie, qui régule et supervise la vie publique, et donc la contribution à son trésor (et par là, la contribution à la vie publique) relève légitimement de lui. Mais un aspect relève aussi certainement de Dieu : considérer la vie des autres, faire preuve de solidarité, y compris dans le paiement effectif de ce qui permet de rendre réelle cette solidarité, cela relève aussi du précepte de l’amour du prochain.

Une chose qui me frappe souvent chez certains fidèles est une certaine absence de considération pour les règles du droit civil dès que certaines questions touchent au domaine « religieux ». Par exemple, une infraction, un délit, parfois hélas un crime, est commis dans un cadre ecclésial : le réflexe de beaucoup, singulièrement des clercs, est de vouloir régler cela « en interne ». C’est ce qui a occasionné tant de fois des déplacements de prêtres, comme si cette mutation réglait la question. Or, la formule « Rapportez donc les choses de César à César, et celles de Dieu à Dieu. » ne signifie pas qu’il convient de tracer une frontière entre certaines choses qui relèveraient exclusivement de César, et d’autres qui relèveraient exclusivement de Dieu : elle signifie au contraire que, pour la même affaire, il convient de voir ce qui relève de César pour la traiter en conséquence, et ce qui relève de Dieu pour la traiter aussi en conséquence. On parle bien de la même affaire.

Dans l’exemple sus-évoqué, le recours à la justice des hommes rapporte à César ce qui est à César. Ne pas le faire, c’est rapporter à Dieu ce qui est à César. Qu’il y ait lieu aussi de reprendre le frère qui a fauté pour le mettre aussi devant la perspective de la charge confiée au nom du Dieu, c’est certain : c’est là rapporter à Dieu ce qui est à Dieu. Attendre du tribunal qu’il fasse aussi la morale, voire qu’il statue sur le plan « religieux », ce serait rapporter à César ce qui est à Dieu. Le tribunal parlera depuis le droit, et dans ce cadre il pourra même parler d’abus spirituel : César aussi, en tant qu’homme, est capable de spiritualité ! Mais il le fait sous l’angle de l’humanité et de l’humanisme, de ce qui nous est à tous commun, non à partir de la révélation qui est affaire de foi.

Mais ceci nous entrouvre une porte : l’Etat peut-il intervenir dans la vie de l’Eglise ? La société des hommes, y compris des non-croyants, a-t-elle un mot à dire par la voix de ses représentants ou de ses responsables sur la société des fidèles ? Il semble bien que oui ! Car ces fidèles sont des femmes et des hommes, et leur société de fidèles est aussi une société de femmes et d’hommes. C’est ce qu’on oublie trop : sous un certain angle, la vie même de l’Eglise se rapporte à César. Qu’elle soit fidèle à sa mission, confiée par Jésus, cela ne relève pas de César mais bien du jugement de celui qui l’a mandatée. Mais elle a choisi de s’organiser et de se constituer en société, et là s’applique à elle ce que tous les hommes sont en droit d’attendre de toute société.

Peut-être faut-il ici se rappeler qu’une Eglise a pour ambition d’être « la communauté humaine, mais autrement ». Elle veut être à la fois l’exemple et le commencement (le noyau) d’une société humaine renouvelée par la parole divine. C’est pour cela aussi qu’elle se construit et s’articule d’après les articulations de la société humaine comme elle est : le diocèse de Bordeaux, ou de Laval, par exemple, s’appellent ainsi parce qu’ils veulent être l’exemple et le commencement de ce que serait la société des hommes à Bordeaux ou à Laval en étant animée par la parole divine. Les conditions de vie, les contraintes de vie, etc. sont exactement les mêmes, parce que les personnes sont les mêmes.

Mais ceci entraîne, par voie de conséquence, que lorsque la société humaine de Bordeaux ou de Laval voit au contraire dans l’Eglise de Bordeaux ou de Laval des faits ou des comportements qui ne sont pas acceptables dans la société humaine de Bordeaux ou de Laval (voire dans aucune société humaine), elle est en droit d’en demander compte : puisque c’est au fond la même société, que ce sont les mêmes personnes. Nous appartenons tous à de nombreux cercles, qui font la société humaine : pour aucun d’entre nous, l’appartenance à la seule société « Eglise » ne dit tout, ni même ne peut suffire. C’est ce qu’il faut se garder d’oublier jamais ! Les personnes qui appartiennent aussi (et pas seulement) à l’Eglise de Bordeaux ou de Laval doivent aussi rapporter à César certains aspects de cette vie sociale-là, comme ils doivent aussi -mais c’est assez évident- rapporter à Dieu d’autres aspects de cette vie sociale.

Du côté de l’Eglise catholique, il y a en ce moment-même des débats importants (ou du moins, espérons qu’il y a au moins débat !), dans le cadre d’un synode général, concernant l’organisation de l’Eglise, la manière dont l’autorité y est détenue et s’y exerce, la qualité des personnes qui en sont les dépositaires, etc. A ce niveau-là aussi, l’adage de l’évangile d’aujourd’hui « Rapportez donc les choses de César à César, et celles de Dieu à Dieu. » s’exerce. Bien des blocages dans l’évolution de l’Eglise viennent de ce que certains comprennent que si une chose vient de Dieu, elle est inamovible, irréformable. Aussi éternelle que le Dieu dont elle vient. Mais à ceux-là il faut maintenant faire observer plusieurs choses :

La première, que si la parole de Dieu est immuable et donnée une fois pour toute et en totalité, notre capacité d’y entrer et de la comprendre, et aussi de s’y conformer, est elle en évolution permanente (et, espérons-le, en progrès !). Donc, de ce point de vue, la réforme est non seulement souhaitable mais nécessaire, elle correspond à l’œuvre de l’Esprit qui, comme le dit cette fois l’évangéliste Jean, nous « conduit dans la vérité tout entière« .

La deuxième que tout dans l’Eglise ne vient pas que « de Dieu »… et donc ne s’y rapporte pas nécessairement ! Et pourrait bien au contraire se rapporter à César. Prenons par exemple le mode d’exercice de l’autorité dans l’Eglise : il est actuellement celui d’un épiscopat monarchique, c’est-à-dire qui concentre sur une seule personne l’ensemble du pouvoir de décision. Mais d’où vient ce schéma ? Vient-il de la parole du dieu ? Non, il vient des modes d’exercices de l’autorité à l’époque où l’épiscopat s’est constitué. Il n’est même pas l’unique mode originel d’exercice de l’autorité : nous avons des traces historiques d’épiscopat collectif. Et l’autorité qui confie le pouvoir à un homme et en fait un évêque ? La façon élective dont le pape accède à sa charge garde le vestige du processus premier : c’était le peuple de l’Eglise de Rome qui élisait son évêque ! Et puis le clergé s’est réservé ce choix (tout simplement par une prise de pouvoir) ; et puis ce clergé s’est vu à son tour évincé par un clergé symbolique, le « sacré collège » des cardinaux (qui restent symboliquement attachés à l’une ou l’autre des paroisses romaines), etc.

On voit que tout ceci se rapporte à César. Je ne veux pas dire qu’un Etat pourrait intervenir ici en tant qu’Etat, je veux juste dire que ces choses sont largement réformables, qu’elles ne sont pas du tout immuables, parce qu’elles viennent d’une imitation des pouvoirs « civils ». Et il en va de même d’une grande partie de ce qui fait l’Eglise aujourd’hui : l’institution telle qu’elle se présente à nous ne s’explique pas seulement à l’aune de l’Evangile. Et c’est pourquoi aussi la confrontation permanente avec l’Evangile est si nécessaire, pour adapter et même relativiser les structures en fonction de cette unique référent.

Je n’ai pas cette fois-ci exploré un texte, j’ai voulu plutôt faire le lien entre un passage auparavant situé et expliqué dans son contexte, « Rapportez donc les choses de César à César, et celles de Dieu à Dieu. », avec la vie d’aujourd’hui sur un plan institutionnel, et montrer comment l’Evangile peut permettre de regarder une réalité avec un regard critique. La conversion réclamée par l’Evangile est toujours de mise.

Invités par défaut ?(dimanche 15 octobre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Dans mon premier commentaire, j’ai essayé de montrer la « logique » de cette histoire qui tourne autour de la question d’un mariage imminent, mais aussi de souligner le rapport à la foule, différent chez Jésus et chez les chefs religieux qu’il affronte, L’immense foule des hommes. Dans mon deuxième commentaire, je me suis attaché à la formule conclusive, lapidaire et sibylline, souvent traduite « il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus« , pour conclure qu’elle se traduirait plutôt « La multitude est invitée, et très peu seront rejetés » : la parabole offre une vision optimiste d’un appel universel, en contrepartie duquel seule l’adhésion du cœur est demandée, Venez tous, ouvrez-vous à tous.

Je voudrais m’intéresser cette fois aux invités «  »de seconde main », si je puis dire, ceux qui se retrouvent effectivement dans la salle de noces. Justement parce que ce sont ceux-là qui y sont ! Sont-ils des invités « par défaut » ? La parabole est en effet une initiative de Jésus, adressée à ceux avec lesquels il est en discussion toutes ces dernières pages, à savoir « les grands-prêtres et les pharisiens » (Mt.21,45). Et jusque-là, la parabole est assez transparente à leur égard : ce sont eux qui sont les invités privilégiés, et peut-être pas seulement eux mais aussi tous ceux dont ils sont responsables. Les différents serviteurs qui sont venus les inviter aux noces sont, à n’en pas douter, les prophètes. Du message de ceux-ci, beaucoup se sont détournés, préférant aller « qui à son champ, qui à son commerce« . Et si les prophètes sont tous morts de mort violente, ce fut toujours du fait de leur condamnation par les responsables religieux. Autrement dit, la parabole pourrait fort bien s’arrêter à cette phrase : « Le roi se mit en colère, il envoya ses troupes pour perdre les meurtriers et pour incendier leur ville.« 

Et pourtant ce n’est pas le cas, la parabole ne s’arrête pas là. Le roi n’en reste pas là. « Alors il dit à ses serviteurs… » Il y a une nouvelle initiative. Ce « alors » résonne comme celui des prophètes pour parler des temps nouveaux, comme celui que Matthieu utilise un peu plus loin dans le « discours apocalyptique » (« alors, on verra le fils de l’homme … ») pour montrer un évènement qui n’est pas une conséquence de ce qui s’est passé précédemment, qui ne vient pas dans la chaîne, mais qui est une initiative totalement libre du dieu. Nous sommes dans la gratuité, dans un choix dont nul ne peut demander compte. Et que dit-il ?

« D’un côté la noce est prête, d’un autre côté les invités n’étaient pas dignes. » La noce est toujours d’actualité : le mariage ne se fait pas pour les beaux yeux des invités, son fils est en train de revenir chez lui avec sa femme et celles qui l’accompagnent ; et tout est prêt, les plats sont fumants, la table est mise, les tonneaux sont percés. Mais il faut bien constater un hiatus, qui est du côté des invités. Ils n’étaient pas « dignes » : [axios], c’est littéralement qui entraîne par son poids, et par suite qui a de la valeur, qui mérite, qui est digne, qui en vaut la peine. Il me semble que le sens premier, brut, est très révélateur et précieux ici : les invités du premier lot n’étaient pas invités seulement pour eux-mêmes. Ils l’étaient, mais ils étaient sensés avoir du poids, c’est-à-dire entraîner d’autres avec eux et à leur suite. Autrement dit, dans ce constat d’échec fait par le roi, ce n’est pas qu’un changement d’estimation de certaines personnes qui est indiqué, c’est un plan qui est mis en échec.

Ce petit mot nous dit que ceux qui étaient d’abord invités devaient en entraîner d’autres : en fait, à travers eux, c’était toute l’humanité qui était invitée aux noces, tout le royaume. Ils devaient venir les premiers, mais pas les seuls. Et là, ils n’ont pas tenu leur rang, ils n’ont pas honoré cette place qui leur était donnée, ils se sont comporté comme si eux seuls étaient concernés. Et par leur attitude, ils n’ont pas joué leur rôle. Le plan, comprenons-nous, n’a jamais été de n’appeler qu’un peuple, il a toujours été d’inviter l’humanité entière, mais par le biais d’un peuple entier -certes petit- qui devait l’entraîner. Découvrir cela est très important : ceux qui sont finalement dans la salle de noces ne sont pas des « pis-aller », ils ne sont pas là comme une solution de remplacement, ainsi qu’on pourrait le penser en lisant vite. Ils ne doivent pas leur présence à l’absence des autres, il n’y a pas concurrence de deux groupes qui s’excluraient l’un l’autre ! Mais ils sont plutôt ceux qui devaient aussi s’y trouver, entraînés par les premiers. Devant la déficience du premier peuple, de ses responsables meurtriers comme de ses membres inintéressés, la question du roi devient donc : comment adapter le plan, en gardant le même objectif ?

La solution choisie, devant la déficience des intermédiaires, est d’aller inviter directement ceux qui autrement ne sauraient même pas qu’il y a des noces et une invitation. « Voyagez donc sur les issues des chemins, et ceux que vous trouverez, appelez-les aux noces. » Le roi envoie ses serviteurs aux frontières de son royaume, là où aboutissent les chemins (le mot [diéxodos] signifie à la fois issue, débouché, et limite, frontière). Où naturellement seraient arrivés les premiers invités, s’ils avaient pris leur rôle à bras le corps. Là les serviteurs ont mission de marcher, de voyager, de pérégriner : ils ne vont pas faire que passer, une fois : ils vont se déplacer sans cesse mais toujours dans cette zone. Y a-t-il meilleure solution pour rencontrer rapidement le plus de monde possible ? Et ils vont appeler : comme pour les autres, c’est l’invitation qui est de mise, aucune contrainte. L’invitation ouvre à une réponse libre et volontaire.

La stratégie choisie, notons-le, vise à un résultat rapide : c’est qu’il y a urgence, les noces sont commencées, lancées. Nous avons un peu perdu le sens de cette urgence, alors qu’elle est clairement dans le texte (et dans d’autres). Nous pensons paresseusement avoir le temps, nous pensons que la mission est de longue haleine. Or ici, c’est comme s’il n’y avait pas le temps, comme s’il était très urgent de faire entendre et résonner l’invitation partout et au plus vite ! Et cela en se tenant sur les confins. Que sont-ils pour nous ? Y allons-nous ? Combien de disciples de Jésus se tiennent repliés sur des zones sécurisées pour leur vie et leur croyance, sans oser se situer aux zones frontières, là où l’on n’est plus sûr de grand chose, où la manière de vivre et les choix à faire sont loin d’être évidents. Là où bien souvent les humains sont seuls face à eux-mêmes, face à des grands et vrais questions qui engagent beaucoup.

Notons aussi au passage que notre roi n’a aucun intention hégémonique, il accepte parfaitement que son royaume ait des frontières, des limites, et à aucun moment il n’a pour propos de déplacer les frontières de son royaume. Loin de vouloir exercer son pouvoir, il veut seulement inviter : il se situe sur le registre de la gratuité, encore une fois. C’est un bel exemple pour les groupes d’aujourd’hui, qu’ils soient religieux, qu’ils soient une Eglise, ou d’une autre nature : le but n’est pas de « contrôler » et d’étendre son pouvoir ou son emprise (ceux qui exercent leur pouvoir, ce sont en toutes lettres ceux qui se sont saisis des serviteurs pour les molester et les tuer), on peut parfaitement accepter d’être ce que l’on est, avec ses limites, et néanmoins s’adresser à tous et offrir à tous ce que l’on porte.

« Et après être sortis sur les chemins, ces esclaves-là rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent les mauvais aussi biens que les bons : et le mariage est plein de convives. » Les « convives« , en grec [anakéïménos], désignent littéralement « ceux qui sont couchés (sur un lit de table) », mais pourrait aussi se traduire « ceux qui sont consacrés » ! Voilà en quoi sont transformés tous ceux qui grâce à ce nouveau plan se retrouvent dans la salle des noces. Une précision s’ajoute, extrêmement optimiste : « les mauvais aussi bien que les bons« . On voit à quel point les projets du roi sont indiscriminés : qu’importe le lieu d’où l’on vient, qu’importe l’état dans lequel on est, qu’importe le poids de son histoire et de ses actions : tous, nous sommes tous invités. Le consentement seul est demandé, manifesté par la robe de fête. Quelqu’un a dit : l’enfer, c’est d’être au paradis par hasard. Pas d’enfer ici : nul n’est là par hasard, et le seul dont c’est peut-être le cas est éjecté aussitôt. Oui décidément, tous sont appelés, et très peu sont rejetés : et plutôt qu’un rejet, c’est un respect de leur propre décision.