Se laisser modeler (dimanche 23 octobre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Luc a mis bout à bout deux histoires pour illustrer le même propos, à savoir que le royaume est « à l’intérieur de vous« .

La première de ces histoires, celle d’un juge sans justice qui finit par rendre justice à une veuve qui crie vers lui, tirait la conséquence qu’il faut demander et crier son désir plutôt que de se résigner à une situation qui fait souffrir, et c’est cela même qui fait advenir le royaume, tant du fond de celui ou celle qui crie que du fond de ceux que ce cri fait réagir : nous l’avons lue la semaine dernière.

La seconde en tire une autre conclusion, elle est adressée spécialement « à l’adresse de certains convaincus d’être eux-mêmes justes et ne faisant aucun cas de ceux qui restent. » C’est l’histoire d’un pharisien et d’un publicain qui montent en même temps au Temple pour prier. J’en ai fait déjà un commentaire, Ouverture en mineur. Je voudrais cette fois-ci, pour l’explorer à nouveaux frais, suivre la piste ouverte la semaine passée à propos du « juste », de la [dikè].

Nous avions la semaine dernière un juge sans [diké], un juge qui ouvertement n’avait aucun égard pour les règles et les coutumes. Sa situation était en quelque sorte revendiquée, assumée. Cette fois-ci, la parabole est dite « à l’adresse de certains convaincus d’être eux-mêmes [ dikaioï ]« , c’est-à-dire observants des règles. Le Pharisien qui monte au temple est le type de ceux-ci : il considère d’ailleurs que c’est « le reste des hommes » qui est constitué, entre autres, de [adikoï], semblables à notre juge de la première parabole. Pour lui, le monde est binaire : il y a ceux qui observent les règles et les coutumes, grâce à qui la vie ensemble est possible (et il est de ceux-là) ; et il y a les autres, « le reste« , ceux qui n’observent aucune règle et avec qui il n’est donc pas possible de vivre.

La conclusion de la parabole énonce pourtant un tout autre point de vue : « il descend, cet autre, justifié dans sa maison, inversement au premier« . C’est une double surprise. Première surprise, évidente : les rôles sont inversés. Ce n’est pas celui qui est « convaincu d’être [dikaïos] » qui revient chez lui « justifié », mais « l’autre« , celui qui fait partie du « reste« , avec lequel le premier estimait impossible de vivre. Deuxième surprise, moins évidente mais plus profonde, plus renversante : il est question d’être « justifié », [dédikaïooménôs]. Arrêtons-nous un peu sur ce mot.

Sa racine est toujours [dikè], c’est toujours la même idée des règles de la vie ensemble, d’un niveau très horizontal de la justice. Mais l’augment initial [de-] indique une chose réalisée, un aboutissement, une chose parvenue à son terme. Et la terminaison [-ooménôs] indique un processus, le résultat d’un ouvrage. On a exactement la même construction dans l’adresse de l’ange à Marie au début de l’évangile de Luc, il lui dit : « Salut, [kékharitooménè]« , où le radical est [kharis], la grâce, la gratuité, le charme, où l’augment initial indique l’achèvement et la perfection d’une réalité, et où la terminaison [-ooménè] (au féminin) indique un processus. Appelée ainsi, Marie est « celle-qui-est-modelée-par-la-gratuité-jusqu’au-bout ». De même ici, le publicain est « celui-qui-est-modelé-par-la-justice-jusqu’au-bout ».

Pourquoi dis-je qu’il y a là une surprise plus profonde et plus renversante ? Mais c’est qu’être « juste », [dikaïos], n’existe pas, sinon dans l’esprit du Pharisien ! Il n’y a pas de juste, il n’y a que des « justifiés ». Autrement dit, c’est l’œuvre d’un autre de nous rendre justes, nous ne le sommes d’aucune manière, et sûrement pas par nous-mêmes. De plus, il s’agit du terme d’un processus, c’est toute la vie dans sa durée qui est engagée dans ce sens, car il est évident que notre vie concrète, telle qu’elle se déroule, est bien le terrain en lequel se fait ce modelage par la justice.

Adam a été, selon l’image magnifique de Gn.2, modelé : et de même que nous ne sommes pas aussi humains au début de notre vie qu’à la fin (pourvu bien sûr que nous ayons opté pour l’humanité, et non pour l’inhumain), que nous gagnons en humanité, que l’humanité est le terme d’une processus, de même aussi, nous devenons plus justes au long de notre vie. Et si nous gagnons en humanité, c’est le fruit d’une coopération : les autres contribuent à nous modeler, soit par leur influence positive, soit à leur corps défendant. Les évènements que nous traversons contribuent à nous modeler, soit qu’ils nous portent, soit qu »ils révèlent le meilleur de nous-mêmes; et tout cela n’est vrai que parce que nous-mêmes cherchons cela, consentons à cela, coopérons à notre propre modelage. Et l’homme de foi dira que dans ce modelage, ultimement, c’est le dieu qui nous façonne à son image, avec une main extérieure au vase et dont la pression va vers l’intérieur, avec l’autre main intérieure au vase et dont la pression pousse vers l’extérieur : que ce soit dans les autres, dans les évènements ou ne nous, il est là et il opère lui aussi.

Ainsi donc, c’est une surprise : les choses ne sont pas du tout ce que le Pharisien croyait qu’elles étaient. Que nous apprend donc cette parabole sur la prière ? Car les deux montaient au temple (au même temple !) pour prier… Il me semble que celui qui est convaincu d’être juste, à cause de cette conviction, est tout rempli de choses toute faites, il ne laisse aucune place à la nouveauté, à l’action d’un autre. Il se paye un peu de mots et chante sa propre louange devant le dieu. L’autre est tout vide, comme la sandale du prodigue dans le tableau magnifique de Rembrandt : il n’est pas centré sur sa valeur, il supplie seulement (on retrouve le « cri » de la veuve) et attend d’un autre la décision d’être accepté, attend qu’on lui ouvre la porte. Ne considérant aucun « droit » qu’il aurait, il mendie sa place. C’est peut-être pour cela que le modelage en lui peut s’accomplir. Pourvu que nous gardions cette attitude profonde tout au long de notre pauvre existence…

Et dans cette ouverture, dans ce « vide » de soi, le royaume peut advenir, de l’intérieur. Car il est « à l’intérieur de vous« , et c’est de là qu’il advient.

Faut gueuler ! (dimanche 16 octobre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce texte a été précédemment commenté sous le titre Aller puiser à l’intérieur. J’ai essayé alors de le remettre dans son contexte, et je crois important de redire qu’il est un des « contes » rapportés par Luc dont le but est de commenter l’affirmation centrale faite aux Pharisiens que le Royaume du dieu est « dans l’intérieur de vous« . Je voudrais cette fois-ci envisager les choses à partir de la notion de justice, qui est fortement présente dans ce « conte ».

Heinrich Füllmaurer, Mômpelgarder Altar (ou Rétable de Montbéliard, détail), Polyptyque huile sur bois (vers 1540), Kunsthistorichen Museum, Wien.

Ce sont d’abord une série de mots qui me frappent, tous construits autour de la racine [dikè] : la veuve clame « [ekdikèson]-moi« , ce à quoi le juge finit par se rendre, « je vais la [ekdikèsoo]« . Dans la morale de l’histoire, « le dieu ne fera-t-il pas la [ekdikèsin] de ses choisis ? », oui, « il leur fera la [ekdikèsin], et vite ! » Voilà un mot qui revient tout de même quatre fois… Mais notre veuve réclame aussi « vis-à-vis de mon [antidikou]« . Et au début de la morale, le juge est dit [adikias]. Cette racine n’apparaît donc pas moins de six fois dans un passage somme toute assez bref : on peut parler d’insistance. Et le juge ? Lui, c’est le mot [kritès] qui est employé pour le désigner, tout-à-fait différent.

Qu’est-ce donc que cette [dikè] ? Il s’agit bien de justice, mais il s’agit d’abord de la règle, de l’usage. C’est à partir de là que l’on est conduit à la notion de justice, mais vue d’une manière avant tout humaine. La justice avec un caractère transcendant, celle qui implique les dieux, c’est la [thémis]. Il s’agit donc avant tout de la manière dont nous vivons collectivement, des règles que nous nous donnons pour un vivre ensemble, pour que la vie soit possible, pour qu’il y ait place pour tous. Le contraire de la [dikè], c’est la [bia], la violence. Cette justice-là n’a pas forcément de repères en-dehors du groupe des hommes qu’elle régit, elle est un ensemble de règles qui rendent possibles la vie ensemble, dussent-elles choquer des humains qui ne font pas partie de ce groupe-là. Dans ce contexte-là, commettre une injustice, c’est briser la bonne harmonie qui satisfait tout le monde, et rétablir la justice, c’est rétablir la vie collective comme elle a toujours été ici.

Que notre juge soit qualifié ici de [a-dikos], où le « a- » est privatif, est stupéfiant : son rôle est de rétablir la règle ou l’usage, mais voilà que lui n’a aucune règle ou n’observe aucun usage ! Par ailleurs, le [anti-dikos], c’est celui qui s’oppose à moi dans les usages ou les règles, autrement dit mon adversaire juridique. Mais si je parle de lui comme [anti-dikos], c’est que j’estime m’être bien conformé aux usages, et que je l’accuse lui du contraire. C’est ce que sous-entend la veuve, en l’appelant ainsi. Elle dit à quelqu’un qui n’a tout simplement ni règle ni usage qu’un autre a été à son endroit à l’encontre des règles et des usages. C’est parler turc à un sourd (et l’on comprend ici que mon turc est très pauvre…).

Et que demande-t-elle au juge ? [ek-dikéoo], c’est bien (re)poser la règle, (ré-)énoncer l’usage, mais augmenté de l’idée de « tirer hors de », [ek-] : ce sera donc, soit l’action qui fait sortir de la règle, « commettre une injustice« , soit l’action de la rétablir, « poursuivre » ou « punir d’une sentence« . On comprend aisément que c’est cette deuxième famille de sens que la veuve réclame et finit par obtenir.

Pour accomplir cette action, il y a un personnage, une fonction, tout-à-fait approprié, c’est le [dikastès]. Pourtant, Luc n’a pas choisi ce nom pour le juge, mais celui de [kritès] : cette fois, c’est l’idée de [krinoo], « séparer, trier, choisir, trancher, décider« . Ce juge-là n’est pas seulement quelqu’un dont la fonction est de dire ou redire la règle, il est là pour trancher, et quand on tranche on sépare. Il met en [krisis], en crise, c’est-à-dire que l’effet de son action est de mettre les gens et les valeurs en jeu sur la sellette, pour qu’une action décisive soit entreprise, une action qui change la situation.

Et maintenant que nous avons dit tout cela, que voyons-nous ? Nous voyons une veuve qui éprouve au fond d’elle-même un sentiment d’injustice, la conviction que quelqu’un a dérogé à la règle ou à l’usage et lui a ainsi fait du tort. Est-ce le cas ? L’histoire ne le dit pas ! Mais parce qu’il y a « à l’intérieur d’elle » cette conviction et ce sentiment, elle en appelle incessamment au juge. Que voyons-nous d’autre ? Un homme dont la fonction est de trancher, mais qui quant à lui se moque des règles et des usages. Pourtant, ennuyé par les appels incessants de la veuve, il va trouver « à l’intérieur de lui-même » des ressources non-éteintes pour poursuivre l’injustice. On ne nous dit pas que sa vie en sera changée, qu’il revient à lui-même et reconsidère son existence : non. Mais on nous dit que quelque indifférent qu’il soit aux règles et aux usages, il a toujours « à l’intérieur de lui-même » de quoi exercer sa fonction de telle manière que justice soit rendue.

Au fond, c’est l’œuvre de la veuve. Persévérante et obéissante à ce qu’elle avait « à l’intérieur d’elle-même », elle a obtenu qu’un autre puise à nouveau « à l’intérieur de lui-même » ce qu’il était peut-être le premier surpris d’y trouver ! Or « il leur dit une parabole sur ce qu’il faut toujours demander et ne pas rester dans une situation pénible » : qu’est-ce donc que cette demande ou cette prière incessante ? On voit qu’elle ne relève pas de l’obsession, mais en quelque sorte de l’obéissance : elle obéit à cette voix intérieure qui est peut-être même le cri de sa chair et de son sang.

Si « le royaume est à l’intérieur de vous », l’obéissance à ce cri intérieur est obéissance au royaume, action qui fait advenir le royaume. Quand ton cri intérieur se fait persévérant et constant parce que tu ne consens pas à entrer ou t’installer dans une « situation pénible » (c’est cela, [engkakéïn], souvent platement traduit par « ne pas se décourager« ), tu obéis au royaume, tu fais advenir le royaume. Et ton cri le fait advenir non seulement en toi-même mais en tous ceux auxquels tu lances ce cri, tirant de leur intérieur le royaume, fût-ce à leur insu. La prière n’est pas une formulation polie ou policée, savamment calculée ou énoncée pour rendre acceptable une demande mesurée ou proportionnée. Mais la prière est un cri qui défonce les oreilles, qui dérange, qui incommode, qui insupporte (et peut-être même celle qui pousse le cri !). Ce faisant pourtant, elle est avènement du royaume, accouchement dans le sang, les cris (et peut-être la douleur). Et quel bel enfant espéré -et dont on ne connaît pas encore le visage !

La veuve crie seule ici : mais « le royaume est à l’intérieur de vous« , et ce « vous » peut être un collectif. Ce sont tous les cris qui valent, du moment qu’ils viennent du profond de soi -jusqu’à être informulables. Et ces cris obtiennent de tous le meilleur. Conclusion : « faut gueuler » !!

Sa vie dans ses mains (dimanche 9 octobre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

On trouvera ici un premier commentaire de ce texte, A la source de l’émerveillement, où j’ai essayé notamment de bien faire comprendre la condition des lépreux. Je voudrais m’arrêter cette fois sur la manière dont, ici, Jésus guérit.

Car en fait, il ne guérit pas.

Regardons de près notre texte : il se rend à Jérusalem en passant en plein milieu de la Samarie et de la Galilée. La Galilée étant plus éloignée de Jérusalem que la Samarie, l’ordre des mots de Luc laisse penser qu’il prend son temps et qu’il est loin d’emprunter la ligne droite. Son but est plutôt de passer dans un maximum de lieux, de villages. Or c’est justement à l’abord de l’un d’entre eux que dix hommes l’interceptent. Ils ne viennent pas du village, la Loi l’interdit à leur condition de lépreux. Ils ne s’approchent pas non plus, ils n’en ont pas plus le droit.

Ils crient, et leurs mots sont vagues : « Jésus, Maître, aie pitié de nous ! » Ils demandent la pitié : ce n’est pas très précis. La pitié est ce sentiment d’affliction que l’on éprouve pour les maux et les souffrances d’autrui, et qui porte à les soulager. La compassion, pour être réelle, n’est pas forcément suivie d’action : il arrive que, saisi de pitié, on ne puisse rien. On n’en est pas moins sincèrement ému. Mais la vraie pitié est une émotion forte : si une action est possible, la pitié en sera le moteur, et sans grand délai.

J’ai dit que leur demande n’était pas très précise : au vrai, il faut sans doute le voir autrement. Ils ne se lancent pas dans une explication de leur condition : elle est par trop évidente. Que servirait d’expliquer ? Ils ne formulent pas non plus un résultat précis, et ce n’est pas rien : ils ne disent pas, par exemple, « Maître, guéris-nous ! » ou « Débarrasse-nous de notre lèpre ». Soit qu’ils aient perdu l’espoir que quiconque puisse la moindre chose à cet égard, soit qu’ils aient fait ce chemin intérieur de se déprendre d’une visée quelconque, ils s’offrent à l’émotion d’un autre et à ce que cette émotion provoquera chez lui, à l’action quelle qu’elle soit à laquelle cette émotion l’entraînera. C’est un vrai saut dans l’inconnu : l’autre peut ne s’ouvrir à aucune émotion, il peut aussi être très ému et pourtant ne rien pouvoir, il peut être entraîné par l’émotion à une action qui ne correspond ni aux besoins ni aux désirs profonds de ceux qui émeuvent… Tout est possible.

Que se passe-t-il ici ? Il les voit et leur dit : « faites le déplacement et présentez-vous vous-mêmes aux prêtres ! » De deux choses l’une : soit il s’agit de faire constater la maladie, soit il s’agit de faire constater la guérison. Car dans le premier cas, on va voir le prêtre : « Quand un homme aura sur la peau une tumeur, une inflammation ou une pustule, qui soit une tache de lèpre, on l’amènera au prêtre Aaron ou à l’un des prêtres ses fils. Le prêtre examinera la tache sur la peau de l’homme. Si à l’endroit malade le poil est devenu blanc, et que la tache va en profondeur dans la peau, c’est bien un cas de lèpre. L’ayant examiné, le prêtre déclarera l’homme impur. » (Lv.13,2-3) ; mais dans le deuxième cas aussi, on va voir le prêtre : « Voici la loi relative au lépreux au moment de sa purification. On le conduira au prêtre, et le prêtre sortira du camp. Si le prêtre, l’ayant examiné, constate que sa tache de lèpre est guérie, il ordonnera de prendre, pour l’homme à purifier, deux oiseaux vivants qui soient purs, du bois de cèdre, du cramoisi éclatant et de l’hysope…(suit la description -un peu pénible pour nous- du rituel de purification) » (Lv.14,2-4).

Que fait donc le Maître sollicité ? Rien d’autre que ce que prescrit la Loi, et sans qu’on sache si c’est pour qu’ils soient bien « en règle », officiellement déclarés « impurs », ou pour constater leur guérison. Aucun signe ne venant corroborer la seconde hypothèse, il y a fort à parier que nos suppliants entendent durement cette recommandation comme manifestant la première intention, être bien en règle, être des lépreux « déclarés ». Le Maître ne contrevient à la Loi que sur un point : dans les deux cas, ce sont d’autres qui devraient les amener ou les présenter au prêtre. Lui insiste pour qu’ils se présentent « eux-mêmes« . Soit qu’il ne veuille ou ne puisse se déplacer lui-même, soit qu’il veuille expressément les confier à eux-mêmes.

« Or il advint dans leur [hupagéïn] qu’ils furent purifiés », c’est-à-dire ici guéris. [hupagoo], c’est d’abord l’idée de conduire, mener (agoo) en-dessous (hupo-), de mettre une bête sous le joug et de la conduire ainsi. Dans sa forme intransitive, comme ici, le verbe peut signifier se retirer, s’éloigner discrètement, s’avancer peu à peu. Il s’agit d’une action en cours, mais Luc ne la décrit qu’à peine, il l’ébauche. Ils sont loin d’avoir « fait le déplacement » comme commandé, ils sont en train de bouger, sans qu’un œil extérieur puisse discerner s’ils se mettent néanmoins en train vers Jérusalem et le prêtre comme commandé, ou s’ils se retirent déçus pour aller ailleurs, chez eux ou vers un autre village… Pour maintenir ce flou, je traduirais bien : « Or il advint dans leur partance qu’ils furent purifiés« .

La suite est bien connue : l’un se rend compte qu’il est guéri, fait demi-tour et revient à grand bruit et à grande louange se prosterner devant Jésus. Et l’on découvre alors de la bouche de celui-ci que les dix ont été guéris. A l’adresse de celui qui est revenu, il dit seulement : « lève-toi et fais le déplacement (le même mot que dans l’ordre initial), ta foi t’a sauvé« , ce qu’on pourrait tout aussi justement traduire : « … c’est ta foi qui t’a sauvé« . Il révèle ce qui s’est vraiment passé -mais n’est-il pas venu pour révéler ?- et confirme ce que nous disions en commençant : il n’a rien fait. Cette fois-ci, il est bien certain que renvoyer l’homme pour « faire le déplacement« , c’est bien l’envoyer faire constater sa guérison. Mais cette guérison, qui l’a opérée ?

Jésus, ce me semble, insiste sur le rôle capital de la foi. Il ne dit pas qu’elle a, seule, tout réalisé, il ne dit pas que l’homme s’est guéri tout seul : mais il focalise l’attention sur ce qui appartenait à cet homme. Il fallait qu’il obéisse à la Loi, sans savoir les intentions de celui qui le lui rappelait. Il fallait qu’il ose aller se présenter lui-même, prendre le risque, donc, de se faire renvoyer, mais parce qu’il obéissait là à l’inflexion particulière que Jésus donnait à la Loi. Il fallait qu’il bouge, qu’il commence au moins, concrètement, à bouger. Cette ouverture à l’inconnu et cette bonne volonté mobilisatrice ont suffi. Elles ont vaincu le désespoir qui était peut-être derrière le « aie pitié » informe, et elles ont ouvert l’homme à une guérison (qui vient sans doute du dieu : l’action de grâce envers le dieu est nettement encouragée, et même attendue). Ces dix hommes ont vraiment eu leur vie dans leurs mains, et ils l’ont plus encore désormais. C’est une vraie résurrection.

Coup de chiffon sur le miroir (dimanche 2 octobre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le précédent commentaire du passage entier, Quand on commande, m’a permis de faire ressortir l’avertissement qui est donné à ceux qui sont placés comme responsables : avertissement qui interdit de se prévaloir d’un service spécial pour se situer comme supérieur. J’avoue que, dans le contexte synodal d’aujourd’hui ou une porte est peut-être ouverte à l’Eglise catholique pour se ré-inventer, il y a ici une piste fort intéressante et fructueuse qui inviterait les évêques et tous les fidèles chrétiens (car il s’agit d’un changement de mentalité chez tous) à distinguer nettement « ministère de l’évêque » (et donc des prêtres et diacres, qui y participent) et « pouvoir de gouvernement ». Les deux choses sont à présent, et depuis de longs siècles, entièrement confondues.

Mais je voudrais m’attarder aujourd’hui sur une expression récurrente chez Luc, à l’énoncé d’une parabole : c’est la formule [Tis ex humoon], « Qui d’entre vous…?« . Elle paraît anodine, mais il me semble à la considérer qu’elle est tout sauf cela. Nous l’avons rencontrée déjà par exemple à l’introduction de la parabole des cent brebis. Mais elle revient aussi, par exemple quand il est question de tirer une bête ou son propre enfant d’un puits le jour du sabbat. Qui d’entre vous ne ferait pas ceci ou cela ? Qui d’entre vous ne réagirait-il pas ainsi ?

Bien sûr, le premier rôle de cette formulation introductive est d’universaliser : nous sommes tous d’accord sur ce point, nous partons d’un consensus évident pour en tirer des conséquences qui devraient s’imposer à tous et devenir communes. Mais c’est justement cela que je trouve inévident et frappant aujourd’hui !

Car notre texte dit précisément : « Or qui d’entre vous ayant un esclave en train de labourer ou de faire paître [des bêtes],… » Mais nul d’entre nous n’a d’esclave !!! Et le reste de la parabole se fonde entièrement sur le fait qu’il y a consensus dans la manière de traiter l’esclave : quand il revient du travail qu’on lui a assigné aux champs, il est bien normal, n’est-ce pas, qu’il tienne encore son rôle d’esclave dans l’enclos domestique, qu’il serve encore son maître à table (ce qui veut dire monter des bûches, mettre le feu en route, aller chercher des victuailles, faire la cuisine, servir le repas, débarrasser, faire la plonge, ranger, etc.) avant même de manger lui-même. Pourtant cet esclave n’a pas ménagé ses efforts, sans doute : il a effectué des travaux de force, il s’est beaucoup dépensé, et sa nourriture est plus que légitime. Mais elle est retardée notablement, et cela…fait consensus !

Il y a quelques années, j’aurais dit qu’un tel texte s’inscrit dans la réalité sociale d’alors, et n’a pas peu contribué avec d’autres à faire changer celle-ci. Je pense que c’est toujours vrai, mais c’est un peu « botter en touche ». Car ces paroles du maître se veulent intemporelles : non pas au sens où elles ne connaîtraient pas l’influence des temps et des lieux où elles furent prononcées, mais au sens où leur influence veut être toujours actuelle, au sens où leur portée veut s’appliquer à tous les temps. Alors, y a-t-il quelque chose de valable pour tous les temps et toutes les situations dans ce « qui d’entre vous..?« 

Je pense que oui. Le maître trouve un consensus dans le cœur de ceux qui assument une situation à nos yeux condamnable et c’est cela-même qui me frappe ! Nous aurions tendance à penser et à dire qu’il n’y a pas grand-chose à sauver dans le cœur d’esclavagistes. Mais lui ne dit pas cela, il trouve au contraire des repères toujours valables même en ceux-là. Il trouve des mouvements, des réflexes, des attitudes, qui valent pour tous les temps.

Il me semble que c’est cela, la « bonne nouvelle » incluse dans « qui d’entre vous..? » : quelle que soit la noirceur de notre cœur, quelles que soient les habitudes contractées par nos mauvaises pratiques ou nos mauvais choix, il y a toujours suffisamment pour que de bonnes pratiques ou de justes pensées puissent renaître. Rien n’est jamais perdu. C’est en quelque sorte la structure du cœur et de la pensée qui demeurent solides, qui ne sont pas atteintes par nos errances quelque terrible qu’elles puissent être. Il y a en l’homme, quel qu’il soit et où qu’il en soit, quelque chose qui est toujours apte à trouver écho à la voix du dieu -ou à la voie du dieu.

La création d’Adam, Cathédrale de Chartres. Le deuxième visage, celui d’Adam, est un pur reflet du premier, celui du Christ.

C’est peut-être bien cela, « l’image de dieu » : « Dieu créa l’homme à son image ; c’est à l’image de Dieu qu’il le créa. Mâle et femelle furent créés à la fois. » (Gn.1,27) Cet acte créateur, qui est dit de la personne humaine exclusivement et qui concerne aussi bien la femme que l’homme, est aussi l’effet d’un acte unique : « Dieu dit: « Faisons l’homme à notre image, à notre ressemblance,… « , ce qui diffère beaucoup des injonctions qui ont précédé, du type « Que la lumière soit !« . Le dieu n’a pas créé l’homme dans une injonction mais dans une réflexion : quoi d’étonnant à ce qu’une réflexion produise un miroir, produise une image ? Il a réfléchit, il s’est réfléchi, et voici l’être humain. Et maintenant, il apparaît que le miroir peut bien être empoussiéré, peut bien être vieilli et terni, il reste structurellement apte à ce reflet. Cette image est comme réactivée dans ce « qui d’entre vous..?« .

Comme elle est belle, cette créature jamais obsolète qu’est la personne humaine. Et qu’il est bon ce créateur, toujours actif à redonner à son miroir sa fonction de le refléter.

Si loin, si proche (dimanche 25 septembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

On connaît bien, croit-on du moins, cette parabole parfois nommée « du pauvre Lazare » ou encore « Lazare et le mauvais riche ». J’en ai déjà donné un commentaire sous le titre Le bouché, et ses débouchés. J’avoue qu’en le relisant, je n’ai pas grand chose à ajouter… Ce que je voudrais approfondir cette fois-ci, c’est le message adressé aux Pharisiens.

Car il s’agit bien d’un message aux Pharisiens, de manière spécifique. La semaine dernière en effet, nous avions une parabole adressée aux disciples, qui mettait en relief l’aspect révélateur et engageant de notre usage des biens matériels, augmentée de quelques avis se concluant par la formule lapidaire : « Vous ne pouvez pas servir à la fois le dieu et l’argent ». Mais parmi les disciples, ou du moins à portée de voix, se trouvent aussi manifestement des Pharisiens : on a déjà vu que le message de Jésus sur l’intériorité, sur l’inscription de la Loi dans le cœur, était proche du leur.

Cette fois pourtant, cette parole sur l’argent (les biens matériels en général) provoque chez eux une réaction de défiance, et Luc ajoute à la suite, et immédiatement avant notre texte : « (14) Quand ils entendaient tout cela, les pharisiens, eux qui aimaient l’argent, tournaient Jésus en dérision. (15) Il leur dit alors : « Vous, vous êtes de ceux qui se font passer pour justes aux yeux des gens, mais Dieu connaît vos cœurs ; en effet, ce qui est prestigieux pour les gens est une chose abominable aux yeux de Dieu. (16) La Loi et les Prophètes vont jusqu’à Jean le Baptiste ; depuis lors, le royaume de Dieu est annoncé, et chacun met toute sa force pour y entrer. (17) Il est plus facile au ciel et à la terre de disparaître qu’à un seul petit trait de la Loi de tomber. (18Tout homme qui renvoie sa femme et en épouse une autre commet un adultère ; et celui qui épouse une femme renvoyée par son mari commet un adultère. (19) Il y avait un homme qui était riche, qui était vêtu de pourpre et de byssus… »

On voit dans cet ensemble (que le lectionnaire ne nous donne pas) que les versets (16), (17) et (18) semblent indépendants : le (16) porte sur la nouveauté établie à partir de Jean-Baptiste, le (17) sur la pérennité de la Loi, le (18) sur la pérennité des liens du mariage. Dans l’abondante matière recueillie par Luc au cours de son enquête, comme il le dit au début de son évangile, ces trois « dits » sans rapport évident les uns avec les autres ont été placés là par lui, et mériteraient pour cela chacun un examen indépendant. Mais pour notre propos, qui est de bien établir le contexte dans lequel nous nous trouvons avec notre parabole, on peut tout simplement les extraire, et celui-ci paraît alors plus clairement. On a d’abord une réaction des Pharisiens aux propos de Jésus sur l’argent, « Quand ils entendaient tout cela, les pharisiens, eux qui aimaient l’argent, tournaient Jésus en dérision.« , ensuite une première réaction verbale de Jésus, « Il leur dit alors : « Vous, vous êtes de ceux qui se font passer pour justes aux yeux des gens, mais Dieu connaît vos cœurs ; en effet, ce qui est prestigieux pour les gens est une chose abominable aux yeux de Dieu.« , suivie enfin d’une parabole illustrative, « Il y avait un homme qui était riche, qui était vêtu de pourpre et de byssus… », notre parabole.

Fiodor Bronnikov, Lazare dans l’entrée de l’homme riche (1886), Huile sur toile, Galerie d’Art Régionale, Tver (Russie). Le riche est loin de Lazare, inaccessible. Et l’esclave qui porte de l’eau dans cette immense gouffre ne trempera même pas son doigt pour lui adoucir la langue…

Voilà qui éclaire plus nettement la portée de notre parabole. Car d’abord, chez les Pharisiens, c’est l’amour de l’argent qui fait tourner Jésus en dérision. Par cette attitude et malgré eux, ils confirment la conclusion précédente, « vous ne pouvez pas servir à la fois le dieu et l’argent« . Mais il y a changement de point de vue, et Luc nous met maintenant du côté de ceux qui aiment l’argent plus que le service du dieu. Voilà qui invite manifestement à une explication supplémentaire. Car si (c’est notre texte de la semaine dernière) l’usage des biens matériels apparaît comme une première étape, décisive, dans l’apprentissage de la place de disciple, à condition d’entendre et de comprendre que ces biens, justement, sont peu au regard de ce qui est promis mais révèlent néanmoins le cœur de ceux qui en font usage, comment les choses se passent-elles pour ceux qui accordent plus d’importance aux biens matériels ?

Autrement dit, si les Pharisiens sont dans l’état d’esprit où ils pensent que les biens (l’argent) ne sont pas don du dieu mais choses qu’ils se sont acquis eux-mêmes, dans l’état d’esprit aussi où ils accordent une plus grande valeur aux biens et à l’argent qu’au service du dieu, tout en étant persuadés du contraire, y a-t-il pour eux une voie de conversion ? Car c’est bien là leur situation : « Vous, vous êtes de ceux qui se font passer pour justes aux yeux des gens, mais Dieu connaît vos cœurs« . Le dieu connaît leur cœur : mais eux, comment pourraient-ils le connaître aussi, de sorte qu’ils changent leur cœur ?

Et ici intervient maintenant notre parabole, qui est tout entière un programme constitué pour la conversion du cœur des Pharisiens, et de tous ceux qui situeraient mal l’échelle des valeurs. Et c’est ici aussi qu’elle nous rejoint, car peut-être nous aussi situons-nous mal l’échelle des valeurs ? Cette question ne peut pas être prise à la légère, parce qu’elle est objectivement difficile. En effet, si nous avons bien lu et bien compris le message de la semaine passée, l’argent et les biens sont situés comme peu importants au regard du service du dieu, et pourtant il ne sont pas d’importance nulle puisqu’ils sont le lieu ou nous apprenons d’abord à être disciple, avant que nous soit confié plus. C’est donc qu’il ne faut ni surévaluer la place de l’argent, ni non plus la sous-évaluer : équilibre difficile ! Si nous avions quelques repères, ce ne serait peut-être pas si mal…

Quels repères nous donne donc la parabole de l’homme riche et du pauvre Lazare ? L’homme riche est sans aucun doute celui auquel les Pharisiens (et nous) sont invités à s’identifier : « un homme était riche, il s’habillait de pourpre et de byssus, faisant chaque jour réjouissance, magnifiquement. » Les symboles de la réussite chers à ceux qui aiment l’argent sont tous réunis : richesse, apparence, opulence et situation sociale. Et c’est là ce qui est « prestigieux pour les gens« . Mais quel est le point de vue du dieu sur cette situation ? C’est la mort de cet homme riche qui le fait comprendre, en faisant passer de l’autre côté du miroir.

« Dans l’Hadès, il lève ses yeux, alors qu’il est soumis à la question, et aperçoit Abraham au loin et Lazare dans son sein. » Qu’y a-t-il de semblable et de différent dans la situation de l’homme riche, de l’autre côté du miroir ? Comme avant, il aperçoit Abraham de loin : Abraham était une lointaine justification de sa vie, lui qui se faisait « passer pour juste« , à présent il est bien là et au loin. Comme avant, l’homme riche n’a aucune considération pour Lazare : il ne le voyait même pas, alors que ce dernier était dans son atrium, dans le portail de sa maison, maintenant il ne s’adresse qu’à Abraham, qu’il estime être un interlocuteur approprié (entre puissants…), mais n’évoque Lazare qu’au service d’Abraham et de lui-même. Comme avant, « un gouffre immense est établi » qui empêche de passer de lui à Lazare ou inversement : la forme passive du verbe invite à se demander qui a établi ce gouffre. On pourrait penser que c’est une disposition divine, mais la comparaison précédente nous fait au contraire bien voir que ce gouffre a bien été établi par l’homme riche lui-même durant sa vie : ne voyant même pas Lazare, il ne voyait pas non plus le gouffre qui apparaît à présent.

Et quelles sont les différences ? J’en vois deux. La première est une inversion :  « Enfant, souviens-toi que tu as pris tes bonnes choses dans ta vie, et semblablement Lazare de mauvaises ; maintenant cependant lui est ici consolé, et toi à l’inverse tu souffres. » Rappelons-nous que dans cette histoire, la « mort » des personnages n’intervient que pour nous faire changer de point de vue, passer du point de vue de l’homme riche à celui du dieu. Ainsi, l’homme riche, de son point de vue, vit dans les plaisirs et l’abondance, il « prend les bonnes choses de la vie » selon son échelle de valeurs. Mais selon une autre échelle de valeurs, celle du du dieu, il est en fait « soumis à la question« , c’est-à-dire que sa vie est mise en jeu pour lui faire avouer quelque chose. Et quoi ?

La deuxième différence, c’est un aveu : « oh non, père Abraham, vient vers eux de chez les morts, ils changeront d’état d’esprit« . Le Pharisien, durant sa vie, jamais ne dirait qu’Abraham, Moïse ou les Prophètes sont de peu de poids, qu’il lui faut un autre témoignage. Autrement dit, jamais il n’eût avoué pendant sa vie que les autorités dont il se réclame sur le plan religieux sont en fait impuissantes à régler sa propre vie. Il affirme le contraire ! Et c’est peut-être cela, l’aveu que la torture, la mise à la question, lui arrache : la reconnaissance que l’échelle de valeurs dont il se pare comme défenseur de la religion authentique n’est pas son échelle de valeurs véritable, qu’elle n’est qu’un paravent qui cache la place principale donnée à l’argent et ses facilités. Or c’est cet aveu, ou cette prise de conscience, qui pourrait être le début d’un véritable changement.

Des critères se dégagent-ils, en fin de compte, pour constituer un itinéraire de conversion ? Oui, et le message de Luc est frappant pour un chrétien, qui a bien appris que la résurrection est la base de toute sa foi et l’objet premier de son annonce. Or ici, Luc dit : « ils n’obéiront à aucun qui ressusciterait des morts. » Non, les critères sont deux. En premier lieu Lazare, en second lieu Moïse et les Prophètes. D’abord il faut voir Lazare, il faut considérer Lazare. Il me faut ouvrir les yeux sur Lazare qui est à ma porte : où est ma porte ? Quels sont les lieux que je fréquente, dont j’entre et je sors, et qui se trouve là à cette entrée et cette sortie, de manière récurrente ? Qui est si proche de fait, et si loin de mes yeux et de mon attention ? Or c’est seulement si je vois Lazare, si je considère Lazare, si j’estime Lazare, si je partage un peu avec Lazare, que Moïse et les Prophètes deviendront pour moi porteurs de sens, et pourront réajuster l’échelle de valeurs de ma vie. Lazare a le pouvoir de me remettre à ma vraie place : il est urgent de le trouver.

L’enjeu de la gestion (dimanche 18 septembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Notre texte, qui fait directement suite à celui de la semaine dernière dans l’évangile de Luc, est toujours étonnant. J’en ai déjà tenté un commentaire : Accueillir et comprendre à tout prix. Mais à vrai dire, il joint des ensembles qui, une fois de plus, n’ont peut-être pas grand chose en commun à l’origine, et Luc a comme d’autres tenté d’organiser une matière abondante mais un peu en fouillis.

Je suis particulièrement étonné cette année par l’enchaînement qu’il réalise entre une parabole qu’on pourrait appeler « de l’intendant réfléchi » et une autre parole qui apparaît presque contradictoire à propos de l’usage de l’argent et du rôle de celui-ci pour éprouver notre fiabilité : « Qui est fiable dans ce-qui-vaut-peu, dans ce-qui-vaut-beaucoup est aussi fiable , et qui est injuste dans ce-qui-vaut-peu, dans ce qui vaut beaucoup est aussi injuste. Si donc dans le Mamon injuste vous ne commencez à être fiables, qui vous confiera le véritable ? Et si dans ce qui est à un autre vous ne commencez à être fiable, ce qui vous est propre qui vous le donnera ?« 

Cette dernière parole est placée par Luc après la parabole, de sorte qu’elle apparaît un peu comme sa conclusion -quoique la parabole ait déjà sa conclusion. Elle semble comme une autre conséquence que l’on tire de la même parabole. Et pourtant, dans cette « parabole de l’intendant réfléchi », ce dernier n’apparaît pas très fiable, puisque c’est la raison pour laquelle son maître lui demande des comptes et s’apprête à le renvoyer !! Alors quel est le rapport ? N’y a-t-il pas là une flagrante contradiction ? Luc ne se montre-t-il pas particulièrement malhabile à enchaîner ainsi des paroles, peut-être sous prétexte qu’elles parlent d’argent, quand à l’examen elle paraissent contradictoires ?

Considérons d’abord cette parole comme indépendante, ce qu’elle était peut-être à l’origine. Que veut-elle dire ? Il me semble qu’elle parle d’abord d’éprouver la fiabilité des personnes : il est sage de commencer par confier à une personne que l’on veut éprouver des choses de moindre importance, et suivant ce qu’elle va révéler d’elle, on lui confiera (ou pas) des choses de plus grande importance. C’est presque du bon sens. Intéressante est l’opposition fiable/injuste : se montrer [pistos], « digne de foi, de confiance« , c’est une relation positive avec celui qui mandate, une relation ouverte. Le mandant a l’initiative d’accorder sa confiance, et le mandaté fait effort pour mériter confiance. Se montrer [adikos], « injuste« , c’est plutôt une relation avec les autres, ceux au service de qui la mission est confiée. Ils peuvent être lésés par l’action et les pratiques du mandaté: celles-ci peuvent les mettre dans la gêne, créer une insécurité grave, voire précipiter leur situation dans la misère.

Cela fait voir que la relation n’est jamais une relation fermée, à deux, limitée à un face à face : il y a trois partenaires au moins (et le troisième est un collectif). Fiable est celui qui répond à la confiance que son maître lui a faite, parce qu’il fait ce que le maître attend au bénéfice des autres. Injuste est celui qui ne poursuit pas cet objectif du bénéfice des autres, et par conséquent le maître lui retire sa confiance. Nous commençons à retrouver tout-à-fait notre parabole. Des on-dits ont fait penser au maître que son intendant n’était pas fiable, mais la réaction de ce dernier est tellement au bénéfice des autres (et au sien en même temps, mais après tout ce n’est pas contradictoire, au contraire : l’évangile dit bien « tu aimeras ton prochain comme toi-même ») que le maître fait au contraire l’éloge de son intendant.

Et cela nous permet de mieux entendre la deuxième partie de la parole sur laquelle je me concentre aujourd’hui. Le « Mamon injuste« , c’est l’argent. Mamon est le dieu des richesses chez les Syriens : c’est le Ploutos des Grecs. Pourquoi injuste ? Peut-être parce qu’il est si inégalement réparti entre les hommes ?… En tous cas, il est question d’être fiable, pour commencer, avec le Mamon injuste : l’usage que nous faisons de la richesse est ce commencement, ce lieu où nous sommes éprouvés pour commencer. Comment allons-nous nous comporter avec l’argent, comment allons-nous nous situer dans cette relation à trois : le Maître, nous-mêmes et les autres ?

Cette manière de poser la question est en vérité une remise en cause profonde. L’argent n’est pas d’abord quelque chose que nous avons gagné, mais nous sommes invités à le considérer comme un bien de peu, tout de même confié à nous par le maître. Et l’usage que nous allons en faire, s’il cherche le bénéfice des autres, nous vaudra d’être considérés fiables. Dans le cas contraire, pas besoin de réclamer plus. La gestion financière, la gestion des biens, n’est pas une chose simple. Il y a ceux qui en sont les destinataires principaux, dont nous-mêmes en général, mais il y a aussi tous ceux qui en sont aussi les destinataires occasionnels, et la liste n’en est jamais établie une fois pour toutes ! Un juste équilibre de son usage entre toutes ces personnes n’est pas chose simple. Pour autant, une gestion injuste tombe souvent assez facilement sous le jugement commun, soit par dilapidation, soit par avarice, soit par négligence, soit par dissimulation… Je n’ai sûrement pas pensé à tout.

Il me semble au fond que s’il est ici question d’argent, il est question à travers lui de toute la dimension matérielle de notre vie. L’argent, c’est l’échange : c’est le moyen inventé pour dépasser le troc et donner plus de liberté aux échanges, et dans le temps, et dans l’objet. Grâce à l’argent, je ne sui pas tenu d’échanger les œufs que j’ai maintenant contre des pommes de terre que l’autre a maintenant. Mais la gestion de l’argent, c’est la gestion de toute la dimension matérielle de la vie, c’est-à-dire aussi tout ce qui lui donne sa réalité. Il est bien beau de prétendre qu’on aime quelqu’un, quand on ne va pas jusqu’à s’engager concrètement, réellement, donc financièrement, à son endroit. Tout ne se résume pas à cela, bien sûr : mais la dimension matérielle est loin d’être négligeable, au contraire même. Parce que nous sommes des êtres de chair et de sang. Et parce que les richesse sont limitées, donner de son bien revient souvent à se priver soi-même, à renoncer à quelque chose.

La « chute » de la parole que nous observons de plus près est aussi très intéressante, et se remarque d’autant plus qu’elle fait littérairement une rupture remarquable. A la fin, on n’a plus le verbe « confier » mais bien « donner ». Parce qu’il est question de ce qui ultimement nous est « propre », ce qui est nôtre. Jusqu’à présent, rien n’a été nôtre. Mais au bout du processus, ce qui nous est confié, ce que le maître veut nous confier, c’est ce qui nous est propre. C’est si précieux qu’il ne veut pas nous le donner d’emblée. Il attend. Nous sommes si précieux à ses yeux, qu’il hésite à nous confier à nous-mêmes ce qui pourtant nous est propre. Mais il veut le faire.

L’usage des biens n’est que le début d’une histoire, d’une histoire d’amour, dont le terme est la réception de ce qui est vraiment nôtre. Je ne peux penser qu’à ce « Nom nouveau que nul ne connaît sinon celui qui le reçoit« , notre être véritable, que le dieu travaille tout au long de notre vie à nous révéler, à nous confier. Nous ne savons pas qui nous sommes en réalité, lui le sait. Mais il travaille à nous dévoiler, à nous révéler la merveille de notre être profond. Ce travail de révélation commence déjà à l’occasion de la gestion des biens, de ce qu’elle révèle de nous dans notre rapport au dieu, aux autres et à nous-mêmes. Il y a là une bien belle histoire en jeu !

S’ouvrir à l’inespéré (dimanche 11 septembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai posté un commentaire de la mise en situation de ce texte et de sa troisième parabole, connue sous le nom de parabole du Fils Prodigue, sous le titre Manger, avec qui ? et un commentaire des deux premières paraboles, dites de la Brebis perdue et de la Drachme perdue, sous le titre Bouleversement social.

Je voudrais cette fois m’attarder sur l’attitude du père de la troisième parabole. Il nous est dit en effet que soumis à la famine, le plus jeune fils pense que les employés de son père ont, eux, de quoi manger, et qu’il va oser essayer, renonçant à sa qualité de fils, de se faire embaucher par son père lui aussi comme employé : de sorte qu’il aura à manger à sa faim. « Et il se leva et repartit vers son père. Mais alors qu’il était encore à grande distance, l’aperçut son père, et il fut pris aux tripes, et il courut et se jeta à son cou et il l’embrassait. »

Attitude saisissante ! Attitude qui n’est absolument pas celle qu’a anticipée le plus jeune fils (ni l’autre non plus, d’ailleurs !) : il s’attendait lui à ce que son père le prenne de haut et que la relation filiale ne soit plus de mise. Il a d’ailleurs préparé son petit discours en ce sens, « j’ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d’être appelé ‘ton fils’… » Il en est même si convaincu qu’il essaye, malgré la réaction totalement inattendue du père, de dire ce discours préparé, et le père l’interrompra en s’adressant à ses serviteurs.

Qu’est-ce que cela signifie dans le contexte ? Cela signifie que, si les pharisiens et les scribes (figurés par le fils aîné) sont d’abord surpris puis indignés par l’attitude de Jésus avec « les publicains et les pécheurs« , lesdits publicains et pécheurs (figurés par le plus jeune fils) ne sont pas moins surpris. Mais eux sont surpris, puis émerveillés. Sans comprendre, ils restent prisonniers de leur première réaction, de ce à quoi ils se sont préparés : car ils se sont préparés. Ils sont préparés au reproche, au mépris, au refus. Les catégories mentales qui s’imposent à eux, peut-être parce que ceux qui les ont réputés « pécheurs » les leur ont imposées, leur interdisent d’espérer une place de fils. Ils espèrent trouver un employeur nourricier, mais ils ne comptent certes pas sur un père aimant. C’est dire si la « conversion » dont il est question dans tout ce passage est peut-être avant tout une conversion de la pensée, un renouvellement profond qui s’ouvre à de nouvelles catégories mentales, et une ouverture à une espérance inédite. Se convertir, c’est peut-être au fond s’ouvrir à l’inespéré.

Rembrandt van Rijn, Le Fils Prodigue, (détail), Musée de L’Ermitage, Saint-Pétersbourg.

Je mets maintenant en regard ce passage avec les deux autres paraboles. Dans les deux autres paraboles, une fois constatées les pertes de la brebis ou de la drachme, le berger ou la maîtresse de maison se mettent à leur recherche « jusqu’à ce qu’il ou elle la retrouve« , l’expression se retrouve mot pour mot les deux fois. C’est une attitude active, très active, dont nous avons vu dans un commentaire précédent qu’elle mobilise toute l’attention et toute l’énergie de l’homme ou de la femme, et que son terme leur échappe mais appartient entièrement à la pièce ou l’animal perdus : la recherche ne cessera pas quand les chercheurs le décident, mais quand animal ou pièce auront été trouvés.

Dans cette troisième parabole, il pouvait sembler que le père restait passif. C’est peut-être parce que le narrateur nous faisait suivre l’itinéraire du fils puiné. Mais dès que la caméra se reporte sur le père, on le voit actif. Et quelle est son action ? Il regarde. « alors qu’il était encore à grande distance, l’aperçut son père« . Mais, me direz-vous, regarder ce n’est pas aussi actif que marcher par monts et par vaux, ou balayer avec soin toute la maison. Ce n’est pas faux. Mais peut-être est-ce plus réaliste ainsi, ou plus précis : car quelle chance de trouver celui qui s’enfuit encore ? Le père, au vrai, n’a pas quitté son fils des yeux un seul instant. Ses yeux l’ont suivi sans interruption, et ce qui est nouveau, ce n’est pas le regard du père, c’est l’attitude du fils.

Ce que le père aperçoit immédiatement, c’est le changement d’attitude du fils. Il le voit aussitôt que celui-ci commence de se mettre en route dans sa direction. Si tel est le cas, il peut être rejoint, il peut être trouvé. Et sans délai se met en œuvre l’énergie du père pour rejoindre son père, et quelle énergie ! « et il courut et se jeta à son cou et il l’embrassait. » On retrouve le « jusqu’à ce qu’il le trouve » des deux autres paraboles : il court, il court jusqu’à lui, il court jusqu’à ce « pays lointain » où il est parti, et il court jusqu’à le rejoindre, jusqu’à le toucher, jusqu’à l’embrasser, jusqu’à le serrer sur son cœur pour le ré-engendrer.

Qu’est-ce à dire ? Qu’aussi loin que nous croyions être du dieu, nous sommes toujours son regard : non pas sous son œil qui surveille, le sourcil froncé ; mais sous son regard qui nous espère, le sourcil tremblant et l’œil humide. S’il n’agit pas encore, c’est parce que nous fuyons encore : il attend le cœur tremblant que nous nous retournions. Mais si c’est le cas, alors c’est un ouragan. Et c’est bien lui qui fera le plus grand chemin, qui effacera d’un coup la distance que nous, nous avons créée, qui comblera d’un coup le fossé que nous, nous avons creusé.

Mais le texte dit aussi une autre chose, il livre un secret. Entre le retournement tout juste amorcé du fils et l’élan impétueux du père qui tout de suite rétablit l’union, il y a un secret. Il y a un mot. « et il fut pris aux tripes« . C’est exactement, mot pour mot, le mot employé dans la parabole du bon Samaritain, le mot qui expliquait que l’étranger ne change pas de côté de la route pour éviter l’homme blessé, mais aller s’approcher de lui. C’est le même secret dans les deux cas, le même secret du cœur. C’est le même drame intérieur, le même pincement, le même bouleversement qui explique l’action différente et surprenante. « et il fut pris aux tripes« .

Le secret du cœur du dieu, ce qui le fait bondir vers celui qui l’a quitté en souhaitant sa mort, est le même secret du cœur de l’homme qui le fait s’approcher de l’autre blessé. Comme je le faisais déjà remarquer dans Pris aux tripes, point qui m’apparaît toujours capital, ce motif d’agir jaillit spontanément comme du fond de soi comme le fait une source de vie. Ce n’est pas une injonction morale, ce n’est pas une règle, ce n’est pas le fruit d’un raisonnement. Ce n’est pas un calcul d’intérêt ou un plan général. C’est ce qui peut surgir du fond de soi, comme un cri primal, pourvu que rien n’y fasse obstacle.

Et c’est là que nous rejoignons ce que nous avons déjà observé plus haut : si la conversion fondamentale est bien de s’ouvrir à l’inespéré, par-delà les a priori et les pensées pré-formatées qui nous habitent hélas beaucoup (et dont par conséquent il y a tout un travail pour se libérer), de même il y a tout un travail sur soi pour permettre, comme pour le samaritain ou le père de la parabole, ce jaillissement spontané du don des tripes qui nous rend fondamentalement humains, c’est-à-dire tels que le Créateur a fait sa créature : sensible, compatissante et tendre. Il a fait de nous un volcan dont le magma nous entraîne vers les autres, et qui ne demande qu’à jaillir comme un amour brûlant. L’action de ce père, qui lui laisse jaillir le magma de son cœur, nous révèle à l’image de qui nous sommes faits. Accueillant son élan à notre égard, nous pouvons laisser jaillir le même à l’égard de ceux qui nous entourent, et même plus loin encore, « dans un pays lointain ».

Mettre à distance (dimanche 4 septembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

On trouvera si on veut une mise en situation de notre texte de ce dimanche, ainsi qu’un commentaire général de celui-ci sous le titre Faire le point en soi-même. J’ai, dans celui-ci, surtout insisté sur la première partie de ce texte, celle qui choque par sa radicalité.

Cette fois, je remarque la formule qui rythme l’ensemble composé par Luc, [ou dunataï éïnaï mou mathètès], mot-à-mot et dans l’ordre « il ne peut pas être mon disciple« . Cette formule revient trois fois, elle est comme le ruban grâce auquel toutes ces paroles -qui pourraient bien être indépendantes à l’origine- constituent un seul ensemble. A chaque fois, cette formule est précédée d’une condition distincte, de sorte qu’il ressort de cet ensemble trois grandes conditions pour « être [son] disciple« . Mais j’avoue que c’est le troisième emploi de cette formule qui attire le plus mon attention cette fois-ci, et notamment à cause de ce qui la précède immédiatement, « Ainsi donc, toute personne d’entre vous qui ne met pas à distance toutes les choses sur lesquelles il se fonde, ne peut être mon disciple« .

Le texte de l’AELF traduit : « qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient« . N’y aura-t-il donc que les Saint-François à être vraiment disciples ? Mais le verbe « renoncer » n’est pas celui employé, Luc écrit [apotassétaï], ce qui est la forme moyenne du verbe [apotassoo]. [tassoo], c’est « placer » ; mais, précise Chantraîne dans son dictionnaire étymologique, « avec un champ beaucoup plus restreint que [tithèmi]. L’idée est celle de placer où il faut, selon une organisation, d’où d’une part l’importance de ces mots dans les vocabulaires militaire et administratif, de l’autre la signification fréquente de ‘ordre’, ‘prescription’, etc. » A ce sens du radical, il faut ajouter celui du pré-verbe [apo-], qui évoque un mouvement vu à partir de son point de départ. Ainsi notre verbe signifie précisément mettre des choses à distance de soi, à leur juste place. Il ne s’agit pas nécessairement d’allumer un bûcher, mais de trouver une juste place, laquelle place est d’emblée à distance de soi-même, n’est pas dans la confusion avec soi-même. Qui plus est, la forme moyenne de ce verbe implique fortement le sujet dans cette action : il s’agit autant de mettre à distance ces choses que de se mettre soi-même à distance d’elles. Il y a un travail de réflexion, mais aussi un travail sur soi-même, très impliquant.

Et ces « choses », que sont elles ? Ce n’est pas tant l’idée d’appartenance, de propriété, qui ressort des mots employés par Luc, mais plutôt l’idée de commencement, de point de départ, de fondement. Il s’agit de ce à partir de quoi on se lance dans l’existence, c’est plus général que l’idée de biens « matériels », même si cela les inclut évidemment.

Pourquoi me lancé-je ainsi dans ces précisions un peu tatillonnes ? Ne suis-je pas en train de couper les cheveux en quatre, tel un cuistre satisfait ? C’est possible bien sûr. Mais j’avoue que la traduction « qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient » me paraît tout simplement incompréhensible dès lors qu’elle constitue la conclusion des deux petites paraboles qui la précèdent et sont sensées l’illustrer, l’expliquer. Le « Ainsi donc » qui précède notre phrase le montre clairement, il s’agit d’expliciter. Or je ne vois pas comment l’homme qui veut construire une tour et qui commence par s’asseoir pour calculer s’il a de quoi finir illustre le renoncement à tous ses biens ; je ne vois pas non plus comment le roi qui commence par s’asseoir pour évaluer s’il peut battre avec dix mille hommes cet autre roi qui s’avance avec vingt mille renonce à tout ce qui lui appartient !

En revanche, je commence à mieux voir comment l’un et l’autre « mettent à distance« , en s’asseyant et en réfléchissant, ce qu’ils comptaient faire. L’entrepreneur voulait bâtir une tour : mais c’est ce projet même qu’il remet en question. Il y a la dépense totale, il y a sa réputation future : tout cela est dans la balance. Il se détache d’un projet qui sans doute lui tenait à cœur, auquel peut-être, au fond de lui-même, il s’était identifié, pour le mettre face à lui, et voir du même coup d’autres choses, d’autres aspects de sa vie. Cela, je crois que tous les disciples peuvent le faire : à condition bien sûr, de ne pas s’identifier continûment avec leurs projets. La parabole de l’entrepreneur nous invite à la remise en question de nos projets. On ne sait pas d’ailleurs quelle conclusion il tire finalement : s’il va bâtir ou non sa tour, s’il a finalement de quoi l’achever. On sait juste les questions qu’il se pose et ce qu’il met aussi dans la balance une fois qu’il s’est assis pour réfléchir.

Le roi, lui, se détache d’un projet de guerre. Il est parti pour une conquête avec des rêves de gloire, ou bien il est parti pour une expédition punitive avec des rêves de justice, ou bien encore il est parti pour une contre-offensive avec des rêves de défense, que sais-je ? Maintenant, il met aussi dans la balance les forces de son adversaire, l’issue même de son projet, et il met à distance sa posture de chef de guerre dans laquelle il s’était construit toute une image. Peut-être sera-t-il finalement un diplomate, peut-être réglera-t-il la chose plutôt par l’envoi d’un ambassadeur, peut-être sera-t-il plutôt celui qui demande la paix ? La posture n’est plus dominante, elle peut même apparaître comme une faiblesse, dans le registre politique ! Mais là encore, c’est quelque chose que tout disciple peut faire : prendre conscience de l’image de soi que l’on cherche à construire et qui est souvent à la base de nos actions, pour la mettre à distance, pour déplacer les cadres, et pour gagner une nouvelle liberté d’action, un champ plus étendu (et plus réaliste ?) de choix à poser.

Dans les deux cas, les fondements sont mis à nus ( ce sur quoi chacun se fondait) : le projet de construire, de manifester ses moyens, de laisser une marque dans la mémoire des hommes, ou bien le projet de rétablir l’ordre des choses, de changer la marche du monde, de marquer la société dans laquelle on vit. Cela, c’est la « mise à distance », qu’est-ce que je veux vraiment faire au fond ? Quelle est la vraie nature de mon projet ? Quel est son rapport au réel mis dans une lumière plus générale ? Cela, c’est le mouvement de « mettre à distance ». Mais il y a aussi la mise à nu d’autres fondements : l’image de soi comme bâtisseur ou entrepreneur, ou encore comme guerrier et victorieux. Comment est-ce que je cherche à construire mon image ? Comment est-ce que je voudrais que les autres me voient ? Quel souvenir est-ce que je veux laisser ? Cela, c’est le mouvement de « se mettre à distance ».

Finalement, Luc nous indique comme troisième condition pour être disciple cette prise de distance avec soi et avec son action, comme une mise en liberté qui a certes un prix, mais qui rend autrement disponible. Et l’action du disciple peut dès lors, moins « bloquée » par des ressorts profonds mal identifiés, être plus docile à l’esprit du dieu.

Se risquer à donner de soi-même (dimanche 28 août).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai déjà tenté un commentaire de ce passage entier sous le titre Vivre, c’est s’ouvrir à la gratuité. On trouvera sous ce lien en particulier ce qu’il faut pour re-situer ce texte qui, d’une part, est amputé et, d’autre part, est loin des précédents, alors qu’il semble « rester dans le sujet ».

Je dois avouer (j’espère ne choquer personne) un certain agacement à l’égard de ce texte, qui ressemble un peu à un manuel de savoir vivre. Mais l’évangile ne me semble pas donné pour éduquer aux « bonnes manières ». Il pourrait ressembler aussi à une sorte de fiche de débrouillardise dans un certain monde, une étude « psychologique » pour arriver néanmoins à ses fins et apprendre à bien se placer en gagnant à peu de frais une bonne réputation. Tout cela est très agaçant, et ressemble assez peu à l’évangile en général, je pense que tout le monde me l’accordera.

Mais alors quelle est la pointe de ce passage ? A quoi riment ces précisions mises par Luc dans la bouche de Jésus ? Où y a-t-il ici des paroles qui font vraiment vivre, qui guident le cœur et le saisissent ?

Je me demande s’il n’y a pas là dedans une mise en perspective des choix que nous faisons (ou avons à faire) dans notre vie et son sens général. Je veux dire que, si notre vie à un sens, si elle mène quelque part, si elle est réponse à un appel, alors chacun des instants de notre vie construit la réponse à cet appel. Et c’est sans aucun doute cette unité de vie qui est un des plus grands enjeux de notre vie spirituelle, de notre vie profonde : que nos choix particuliers, que nos manières de vivre les moments de notre vie, s’inscrivent dans la perspective générale.

Dans le premier « dit » de Jésus, la conclusion très universelle « Tout homme qui se hausse sera humilié et qui s’humilie sera haussé » paraît concerner toute la vie, toutes les vies. Et dans le deuxième « dit », la référence « cela te sera rendu à la résurrection des justes » paraît elle aussi englober la totalité d’une existence, avec le redoutable point final que constitue la résurrection. Si tel est bien le cas, alors l’ensemble de nos existences et de nos vies est envisagé comme un appel : nous sommes des « invités » ou des « appelés« , le mot est le même. Et nous sommes même « appelés à des noces » ou « appelés à l’union« .

Cela mérite considération : quel est notre but à nous dans la vie ? Si nous en avons un !… car il est possible aussi de vivre sans but, en se laissant simplement balloter par l’existence. Si tel est le cas, voilà dévoilé à nous un but que nous ne soupçonnions pas, mais dont nous sommes invités à nous saisir. Et si nous avons un but, il n’est peut-être pas facile à formuler : d’abord parce qu’il peut être inscrit dans l’obscurité d’une demi-conscience ; ensuite parce qu’il n’y en a peut-être pas qu’une seul. On peut aussi poursuivre plusieurs buts dans l’existence. Il me semble, si c’est là notre situation, qu’il vaut la peine d’approfondir, soit de chercher à mettre des mots sur ce que nous voulons par-dessus tout, soit de chercher à hiérarchiser authentiquement ces nombreuses choses que nous cherchons, ou à comprendre ce que nous désirons réellement à travers ces nombreux buts que nous poursuivons : ils doivent bien s’unifier à une certaine profondeur…

Je gage que si, à l’issue de cette réflexion, nous découvrons que être « appelés à l’union » peut bien être une manière de formuler les choses, cet évangile nous parlera plus, il nous concernera.

Mais alors, en ce cas, que signifient ces deux « dits » de Jésus, que nous apportent-ils ? Dans le premier cas, je comprends pour ma part qu’il y a des choix que j’opère, et qui n’ont rien à voir avec l’invitation. Je cherche à me placer. Cela n’a rien à voir avec le fait d’être invité. Et ainsi, la pratique observée des pharisiens choque, parce qu’elle n’a rien à voir avec le but d’une existence conçue comme un appel. A un appel, il convient de répondre, et de rester en situation de réponse : cela veut dire laisser l’initiative de l’appel à un autre, et engager son énergie à capter les signes de cet appel, de sa forme, de ses implications, de ses moments… C’est une disponibilité incessante, une tension vers le but, une reconnaissance sans fin. Mais si je cherche à me faire une place, je perds l’essentiel, je ne suis plus dans l’attention intérieure et sensorielle. Je m’impose au contraire.

Concrètement, je peux bien sûr, dans certaines situations de mon existence, choisir telle ou telle attitude parce que « je suis comme ça », parce que « ça se fait comme ça », parce que « il est hors de question que… ». Et puis, je peux au contraire, tout en prenant conscience de ces tendances que j’ai, me mettre à l’écoute, capter à travers ceux ou celles que je rencontre, les signes et les formes d’une réponse que je n’avais peut-être pas imaginés, parce que je perçois à travers eux l’appel sous une autre forme, avec un autre écho. « L’appel à l’union ». Je donne cette place aux autres, parce que dans ce « dit » il y a le fameux personnage qui fait changer de place : et cela, me semble-t-il, c’est justement ce qu’opèrent ceux et celles qui m’entourent ou que je rencontre. Ils me font changer de place. Et peut-être alors puis-je apprendre à mieux ajuster mes attitudes de chaque instant, ou mes attitudes du moment, à ce grand appel qui fait son chemin dans mon existence.

Mais je peux aussi être dans la situation de celui qui appelle, qui invite : c’est le deuxième « dit ». Et ce qui commande alors, c’est la non-réciprocité. Alors là, ça paraît bizarre, de nouveau !

Saint-Paul dit : « Ne gardez d’autre dette entre vous que celle de l’amour mutuel » (Rm.13,8). C’est une parole bien étrange : habituellement, la « dette » est plutôt ce qu’il faut remettre, autrement dit un lieu du pardon. De quoi s’agit-il alors ? Eh bien il me semble que, quand on aime vraiment, ce que l’on donne ne peut être rendu. « Appelés à l’union », nous observons cela particulièrement dans le couple (celui qui s’aime, je veux dire, ou qui cherche à le faire) : ce que tu me donnes, je ne pourrais jamais te le rendre, car c’est unique, c’est quelque chose de toi, quelque chose que je n’avais pas et qui ne peut surgir de moi, quelque chose dont tu as le secret. Et je reste à jamais en dette avec toi de ce don que tu m’as fait, ou me fait. Et de mon côté aussi, peut-être, je te donne ce qui est de moi, ce qui est moi, unique, ce qui ne te ressemble pas. Et si tu le reçois, tu restes toi aussi en dette pour toujours.

Il me semble qu’on parle ici de quelque chose de ce genre : « quand tu invites« , c’est-à-dire quand tu es toi aussi en situation de donner, « d’appeler à l’union », mets-toi dans le registre du don qui n’a pas d’équivalent, qui ne peut être rendu. Non pas au sens où tu es le seul à donner : les autres aussi te donnent, tu le sais bien, tu en vis aussi. Mais donne ce qui vient du fond, ce qui vient de toi, ton point de vue, ton sentiment, ton élan. C’est exigeant : on a si peur de mal tomber, on a si peur de n’être pas à la hauteur. C’est tellement plus rassurant de donner « ce qui convient », « ce qu’il faut », « ce qui se fait ». Plus rassurant mais moins personnel, et surtout moins décalé. Mais si tu donnes « toi », qui est unique, tu donnes ce qui fait vraiment écho à l’appel profond de l’existence, ce qui peut aider l’autre à mieux saisir son « appel à l’union ».

Peut-être y a-t-il, dans ce texte qui m’agace au premier abord, cette invitation à se risquer dans la haute mer du don de soi…

Par la porte de service (dimanche 21 août).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai déjà commenté ce texte, en m’attachant particulièrement à cette histoire de porte étroite, Choisir ce qui est petit. Mais je suis frappé par la prégnance de la question qui est posée à Jésus, « seigneur, s’[ils étaient] peu, les ‘devant-être-sauvés’ ? » Faible nombre de rescapés par rapport au nombre de morts dans un conflit armé. Faible nombre de guéris par rapport à ceux qui contractent une maladie. Faible nombre de personnes qui s’en sortent parmi une population défavorisée. Faible nombre de plaintes qui aboutissent parmi toutes les femmes victimes de violence. Faible nombre d’espèces sauvegardées parmi toutes celles que l’incurie générale de la planète voit disparaître. Est-ce là un loi générale de notre monde ? La réalité est-elle, vraiment, celle-là ? L’angoisse qui étreint le demandeur se comprend aisément, et elle nous touche de près : est-il donc plus raisonnable de désespérer ?

Il n’est pas répondu directement, semble-t-il, à cette question. Il est question de la porte étroite, mais je voudrais cette fois essayer de mieux comprendre le contexte qui est sous-jacent à cette réponse, ou plutôt le cadre sous-jacent au récit qui sert de réponse. Car toute la suite semble unifiée par le même « vous« , celui de l’injonction à entrer par la porte étroite, et celui qui place l’auditeur ou le lecteur dans une sorte de conte dont les contours ne sont pas clairement établis. Essayons donc d’y voir plus clair.

Je dois bien avouer que le rapport entre « peu à être sauvés » et une « petite porte » est lui-même assez… petit ! Il y a manifestement une métaphore, une image, mais les contours en sont à peine dessinés. On a donc une « petite porte » d’un côté, et « beaucoup » qui cherchent à entrer d’autre part : mais ces « beaucoup » cherchent-ils précisément à entrer par cette même « petite porte » -ce qui explique qu’il faille se battre (« Battez-vous pour entrer par la petite porte« ) et que tous n’y parviennent pas-, ou bien faut-il plutôt penser que la plupart (« beaucoup ») cherchent à entre par la porte normale, mais qu’ils sont précisément un tel nombre que la chose est perdue d’avance et qu’il vaut mieux faire le tour et passer par une issue moins connue mais pour cela-même moins convoitée ? Et puis on cherche à entrer où ? Quelle est cette maison et cette occasion qui provoquent une telle cohue ?

Le rapprochement ici encore avec la parabole des Dix Jeunes Filles de Matthieu 25 est éclairant : car là aussi, on a des personnes qui frappent à la porte une fois qu’elle est fermée, et à qui on n’ouvre plus. Et c’est une parabole qui est dans le contexte de noces, de la prise sous son toit par l’époux de son épouse. Nous serions donc dans ce contexte général de l’arrivée, de nuit, du cortège de l’époux ramenant son épouse chez lui, accompagné de tous les invités de l’une et l’autre partie, cortège augmenté des personnes qui se sont jointes d’elles-mêmes. Ce dernier détail peut surprendre, mais les lois de l’hospitalité orientale (et c’est, me semble-t-il, encore le cas aujourd’hui !) font qu’on ne refuse pas, particulièrement à un festin de noces, une personne inconnue qui se présente. Pas de contrôle des cartons d’invitation à l’entrée : cela, c’est plutôt chez nous que cela se pratique…

Le scénario sous-jacent serait donc le suivant : l’époux arrive de nuit avec son épouse symboliquement « enlevée », précédé, accompagné et suivi d’une foule de gens, choisis et non choisis. Dans la maison de l’époux, ou plutôt de son père, les serviteurs sont en ébullition. Mais le père, le « maître de maison », veille au bon ordre, tant pour la maisonnée que pour les hôtes (on retrouve cette différence entre époux et maître de maison dans l’épisode des Noces de Cana, Jn.2). Arrive le moment où la maison est pleine, en tous cas à ses yeux, et il fait selon la coutume fermer la porte. A ce moment, rien ne sert plus d’insister pour entrer : la maison est pleine, elle ne peut plus contenir d’autres hôtes, en faire entrer certains voudrait dire en faire sortir d’autres !

Si tel est le contexte, le conseil donné, en réponse à l’angoisse manifestée par l’interlocuteur, est donc de se battre pour passer par la porte [sténès] : l’adjectif [sténos] signifie étroit, resserré, et par suite réduite ou encore de peu d’importance. Vu notre contexte, c’est sans doute ce dernier sens qui est à privilégier : il s’agit d’entrer par une porte secondaire, par la porte de service ! A l’opposé, par la grande porte, on rentre bien sûr avec le grand cortège, c’est le cheminement prévu, qui permet d’être tout de suite dans la lumière, dans la fête, et de paraître aux yeux de tous tout-à-fait légitime. Car pourquoi rentre-t-on par cette grande porte ? C’est d’abord par déférence, pour faire ce qui est a priori proposé : on ne veut pas indisposer ceux qui invitent. C’est ensuite pour profiter : on veut bénéficier dès le début et à fond de cette occasion donnée d’entrer dans cette demeure, et en admirer les détails. C’est enfin pour être vu de tous : non que l’on veuille nécessairement se « montrer », mais il y aurait beaucoup de honte à être pris pour quelqu’un qui est là par hasard, ou par fraude. Dans tout lieu de fête et de rassemblement, il y a des signes d’identification ou de reconnaissance qui donnent à ceux qui sont là une paix et une tranquillité. Ce sera d’ailleurs une des fonctions du jugement dernier : manifester devant tous la légitimité de chacun à être du nombre.

Mais ce mariage est victime de son succès : la foule est nombreuse qui veut rentrer, et il y faut de la force : « beaucoup, je vous dis, chercheront à entrer et ne seront pas assez forts. » Pour certains, cette force est d’être connus comme de la famille ou des amis : on les laisse passer, forcément. Pour d’autres, la force est d’être conduits par quelqu’un à la légitimité reconnue. Pour d’autres enfin, la force est tout simplement de savoir se faufiler, se frayer un passage dans une bousculade de ce genre, ou de savoir trouver les cheminements : qui a dû entrer dans le train ou le métro à certaines heures sait qu’il y a des tactiques, et que certains cheminements font rester sur le quai. Alors le conseil ? Passez par la porte de service ! Non, on ne dira pas tout fort votre nom quand vous entrez. Non, vous ne profiterez pas tout de suite de la beauté des lieux. Non, on ne verra pas tout de suite que vous êtes du nombre, et vous aurez peut-être à affronter quelques moments de honte. Oui, votre légitimité restera à montrer. Oui certains vous confondront avec le personnel de service puisque vous déboucherez comme eux dans les pièces prévues pour la réception. Oui, peut-être, le personnel de service vous regardera avec une certaine suspicion, sachant au premier regard que vous n’êtes pas l’un d’entre eux. Mais qu’importe ? Vous serez entrés !

Tout cela, si c’est juste, est peut-être bel et bon, mais comment cela répond-il à l’angoisse manifestée au départ par l’interlocuteur, « s’[ils étaient] peu, les ‘devant-être-sauvés’ ? » Il me semble que c’est remettre les choses à leur place, inviter l’interlocuteur, et les auditeurs et lecteurs du même coup, à se soucier de ce qui leur revient. Car dans cette angoisse, il y a au fond deux questions. La première : le nombre de ceux qui vont s’en sortir est-il grand ? La deuxième : serai-je de ce nombre ? Et au fond, la première question ne vaut que par la deuxième. La réponse à la deuxième paraît être plus probablement positive si la première reçoit la réponse « oui ». Mais le maître fait la part des choses. Il garde pour lui, ou pour le dieu, la question du « nombre des sauvés », qui peut bien être un défi lancé à l’expérience ou aux apparences : il faut lui laisser cela comme étant son affaire. Et il renvoie à chacun la deuxième question : serai-je du nombre ? Et le conseil : bats-toi ! Débrouille-toi ! Renonce à certaines choses sans doute, mais vise à l’essentiel : il faut entrer et tous les moyens te sont bons. Qu’il s’agisse de survivre, de guérir, de s’en sortir, d’être reconnu, d’aboutir : bats-toi ! Trouve la porte de service, ravale ta fierté, et entre résolument.

C’est une vraie leçon de vie. La suite du texte fait voir qu’aucune légitimité ne tient en ce domaine : « vous commencerez à dire : Nous avons mangé en face de toi, et bu, et sur nos places tu as enseigné ! Mais il dira : Je vous dis : je ne sais d’où vous êtes ! Ecartez-vous de moi, tous, ouvriers d’injustice ! » La seule proximité qui compte avec ce maître est celle que l’on construit avec ses moyens et en passant par le service. Par là on entre dans sa joie, et l’on est légitime.