Le rôle de disciple (dimanche 27 août)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Nous avons déjà rencontré ce texte, encore un peu plus loin dans l’évangile de Matthieu et donc sans lien immédiat avec celui de la semaine passée : la première fois, ce fut l’occasion d »essayer d’en dégager l’équilibre recherché dans l’annonce, ni trop appuyée sur des moyens, ni trop abstraite Entre engagement et vision, ; la deuxième fois, ce fut pour réfléchir sur l’intervention de cette formule inattendue : Les portes d’Hadès. Je voudrais cette fois-ci dégager brièvement les rôles que Jésus fait jouer à ses disciples.

Le premier rôle que l’on rencontre ici, c’est celui de témoin, mais pas de la manière attendue. En les interrogeant, « Quelles choses les humains disent-ils le fils de l’homme être ? » Il attend d’eux, autrement dit, qu’ils soient de bons témoins de ce qui se dit, donc qu’ils soient véritablement à l’écoute des « humains« . Voilà une dimension que l’on occulte trop facilement : être suffisamment en lien avec le monde, avec « les gens », pour que, collectivement, tout ce qu’ils disent soit entendu. Et non seulement entendu, mais rapporté : il veut savoir, et il convient de le lui dire.

La question est précise : qu’est-ce qu’il est ? Les disciples doivent non seulement avoir entendu, mais avoir intégré ce qu’ils ont écouté, et l’avoir réfléchi. Car peu certainement sont ceux qui échangent directement sur cette question un peu « philosophique ». Il est vrai qu’ils vont répondre surtout en rapportant des noms : Jean-Baptiste, Elie, l’un des prophètes. Cela, oui, peut s’échanger facilement, mais il faut l’avoir retenu, l’avoir noté. Quand on est soi-même passionné par quelque chose, on ne retient pas forcément ce qui ne concorde pas exactement avec ce qui nous passionne : eh bien, de la même façon, les disciples auraient très facilement pu ne pas retenir ces appellations un peu « concurrentes » avec leur propre annonce.

Car déjà ils participent à l’annonce (on va y revenir dans un instant), et l’énoncé de ces « dires », c’est aussi un peu l’énoncé de leurs échecs ! Ils n’ont pas réussi à faire passer ce qu’ils pensent, eux. Ils ne sont pas parvenus à installer dans l’esprit des gens l’approche qu’ils ont eux-mêmes de Jésus. Ce n’est pas facile à dire, d’autant qu’à ce stade, ils ne savent absolument pas quelle est l’intention du maître qui leur pose cette question. Est-ce que évaluation de leur efficacité ? Un bilan de leur activité ? Quelles seront les conséquences de leur retour ? Nous voyons ici qu’une autre attente vis-à-vis des disciples est qu’ils soient vrais, réalistes, ancrés dans la réalité. Vrais et honnêtes, ils ne se racontent pas des choses, ils acceptent les choses telles qu’elles sont et s’y confrontent humblement. On ne leur demande pas un optimisme béat, on ne leur demande pas, sous prétexte d’espérance, de relever « les fois où ça marche », on leur demande de regarder les choses en face.

Mais vient une nouvelle question, très impliquante, plus encore peut-être que la première : « Et vous, quelles choses dites-vous moi être ? » On attend donc du disciple qu’il s’implique, qu’il dise ce qu’il a vraiment dans le cœur. Pas de discours tout fait, pas de slogan à la mode, pas de message calibré ni de langue de buis. Non, mais bien : quelle parole naît de vous ? Et sans doute ne s’agit-il pas seulement de la parole proférée, mais sans doute aussi de la parole manifestée par tout un agir, toute une attitude. Que dites-vous ? Il me semble qu’on demande aussi au disciple d’avoir une conscience éveillée de la parole qu’il profère effectivement, avec le même réalisme que précédemment. D’avoir du recul. D’avoir une parole personnelle. Tant de fois ai-je entendu : « je dis ce que dit l’Eglise ». Mais l’Eglise, comme telle, ne dit rien !!! L’Eglise, ce sont les personnes qui la composent ! Alors qui, dans l’Eglise ? On ne peut se retrancher derrière quelqu’un d’autre, il faut se commettre quand on est disciple. Répéter, c’est ce que font les scribes, pas les disciples.

Pierre prend la parole. C’est bien le signe manifeste que seule une réponse personnelle est possible. Pierre ne prend pas la parole « au nom de tous », ce n’est pas ce que Matthieu a écrit. Sinon, ce que Jésus déclare s’adresse aussi à tous, puisqu’il n’aurait fait que prononcer les mots qu’ils se disent tous entre eux. Mais non, le résultat de sa prise de parole est une « béatitude » très personnelle.

Oser cette parole personnelle, c’est aussi livrer le travail en soi du père. C’est exactement ce que Jésus dit : « Ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela mais mon père, celui qui est aux cieux. » Livrer une parole personnelle, c’est laisser aboutir en soi l’œuvre du père, accomplie je le crois (ce n’est pas dans le texte) par l’esprit. Et savoir accueillir, parmi les disciples, la parole personnelle de l’un d’entre eux, c’est accueillir aussi l’œuvre du père et croire à l’esprit.

Et puis encore, être disciple, c’est se laisser confier des choses très personnelles par Jésus : suite à sa prise de parole, Pierre se voit confier des choses qui reposent sur son nom (ou son surnom), c’est-à-dire qu’il n’appartient qu’à lui d’accomplir. Pas forcément tout seul, mais ce sera son point de vue personnel sur la mission partagée de Jésus.

Une dernière chose enfin : être disciple, c’est aussi se voir interdire certaines pistes par le maître. Il leur interdit de dire qu’il est « le Christ »,… après avoir si fort loué Pierre de l’avoir dit !! C’est assez difficilement compréhensible, vu ainsi, mais voilà : il peut me demander d’abandonner aujourd’hui ce qu’il me louait si fort de dire ou d’accomplir hier. C’est lui le maître. Ce n’est pas que cela soit mauvais, c’est juste qu’il ne juge plus cela opportun sans doute. Le jugement en tous cas lui appartient : le disciple, lui, a cette disponibilité aussi, cette désappropriation. Il ne fait pas toujours ce qu’il a toujours fait. Il ne dit pas toujours ce qu’il a toujours dit. Il reste à l’écoute, et cherche de nouvelles voies.

Sortir à la rencontre (dimanche 20 août)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Ce texte intervient un peu plus loin que celui de la semaine passée, après une controverse avec des pharisiens et des scribes venus de Jérusalem, et c’est justement suite à cette controverse que Jésus « prend le large ». J’ai déjà commenté ce texte, la première fois en essayant de montrer comment Jésus cherche à rejoindre cette femme tout en respectant les limites de sa mission Que faire des limites ?, la deuxième en lisant dans cet évangile l’itinéraire d’une demande, la manière dont elle se déploie et s’ajuste pour aboutir, Demander. Je suis cette année intrigué par la rencontre ménagée par les deux sorties…

Sebastiano Ricci, Jésus et la Cananéenne, Huile sur toile, Musée de Capodimonte, Naples.

Notre texte commence en effet de la manière suivante : « Et après être sorti de là, Jésus se dépayse dans la région de Tyr et Sidon. Et voici : une femme Cananéenne, sortie de ces frontières-ci, crie en disant…« . Ainsi, s’il y a rencontre entre Jésus et cette femme, c’est suite à une double sortie.

La rencontre, a priori, est improbable : Jésus concentre son ministère, comme il le dit lui-même, en direction des « brebis perdues de la maison d’Israël« , et ce faisant il parcourt essentiellement la Galilée, terrain « historique » de l’Israël biblique, même s’il est depuis le retour d’exil regardé avec soupçon par les puristes, à cause du brassage de population qui s’en est suivi. La Galilée, c’est le lieu-même d’un Israël non pas retranché des nations, du monde, comme le préconisent les pharisiens, mais d’un Israël mêlé, impossible à circonscrire, répandu et compromis avec les nations et le monde. C’est la « Galilée des Nations ».

La femme, elle, est présentée comme Cananéenne… ce qui n’a plus aucun sens réel à l’époque ou Matthieu écrit ! Et pourtant, il l’écrit : j’ai déjà signalé dans les commentaires précédents, que le seul sens restant à cet épithète est symbolique, il s’agit des populations qu’Israël a chassé dans sa guerre de conquête de la Terre Promise. Autrement dit, cette femme est désignée immédiatement comme n’étant pas du peuple d’Israël, même mêlé.

Mais on voit ici assez nettement se dessiner l’enjeu de ce texte, l’enjeu de cette rencontre. Pour les contemporains de Matthieu, aller porter l’évangile à « l’Israël de dieu » répandu parmi les nations, dans la diaspora, c’est immanquablement aussi rencontrer les populations qui ne sont pas de ce peuple. Alors qu’en faire ? Comment se comporter à leur égard ? Et dans la rencontre de Jésus avec la Cananéenne se met en récit une règle d’action. Elle n’est pas exactement la même que celle avancée par Paul ou Luc, mais elle fait partie du « concert » ou chacun est invité à entendre ce qui le guide, dans une belle pluralité.

Ceci n’a rien d’abstrait ou de théorique : pour les communautés chrétiennes, l’annonce est vitale. Et pour chaque chrétien, il y a une vraie question, posée par le monde où il vit, à son comportement. Faut-il garder ses réflexions pour soi (« Mais il ne lui répond pas une parole« )? Faut-il tout concéder, au risque de perdre ce dont on est habité (« Renvoie-la -sous-entendu : satisfaite-, parce qu’elle crie après nous « ) ? Comment va se faire la rencontre ?

La condition posée dans ce texte est la sortie de chacune des parties. Jésus « sort de là« , ce qui peut vouloir dire qu’il sort de cette région du pourtour du lac de Gennésareth, mais aussi qu’il sort de ce contexte polémique où l’ont pour un moment enfermé les pharisiens et scribes. Il sort pour se retirer dans la région de Tyr et Sidon. Le verbe traduit par se retirer, [anakhoorèoo], est celui qui sera repris par les premiers hommes appelés par la suite « moines » : les anachorètes. Le préverbe [ana-] signifie un mouvement vers le haut ou un mouvement de retrait vers le point de départ. Jésus n’est encore jamais venu par là, d’après Matthieu, il ne peut donc s’agir d’un retour au point de départ. Mais on voit bien l’idée de retrouver son point de départ, son inspiration initiale, de se ressourcer en quelque sorte.

Mais que sont Tyr et Sidon ? Il s’agit de deux villes portuaires, situées dans l’actuel Liban. Elles sont comme telles un vrai carrefour de peuples, un lieu où se côtoient de grandes fortunes et de grandes misères. Elles n’ont jamais fait partie de la Terre promise conquise par les israélites. On leur a toujours reprochés leurs cultes, mais les deux rois de Tyr et de Sidon ont participé, suite à des accords commerciaux, à la construction du temple de Salomon. Jésus, chez Matthieu, les a associé à Sodome (Mt.11,20-24) -ce qui n’est pas flatteur, on peut le dire !- pour dénoncer a fortiori les trois villes de Chorazin, Bethsaïde et Capharnaüm où se tenaient des écoles rabbiniques. Il va donc plutôt dans une zone marquée par la corruption. Mais il y va.

Et la femme ? Elle est « sortie de ces frontières-ci« , donc elle s’éloigne de ces milieux, de ces activités, de cette ambiance. Et puis elle « crie« , sans qu’il soit dit que c’est vers lui. Bien sûr, ce qu’elle crie est assez explicite. Mais cela rappelle le peuple hébreu alors qu’il n’était pas un peuple, justement. Opprimé en Egypte, réduit à l’esclavage, il « crie » sans même savoir vers qui, sans connaître son dieu, contrairement à la manière dont la bible s’exprime partout ailleurs où on « crie » toujours « vers » quelqu’un. Cette femme ne sait pas vers qui elle se tourne, mais elle essaye.

Ainsi, la rencontre est possible grâce à deux « sorties ». Et dans le fond, peut-être est-ce la loi nécessaire pour toute rencontre : sortir de ce qui nous est familier, oser faire des pas vers ce qui nous est étranger, avec les motivations qui nous habitent (ici, se ressourcer d’un côté, chercher un secours de l’autre). Dans les deux cas franchir ses limites, ses frontières. Et néanmoins écouter chez l’autre ce qui fait qu’on se retrouve : Jésus, en écoutant le trait de génie de la femme, retrouve la source de sa mission ; la femme, en écoutant la résistance de Jésus, approfondit ce qu’elle veut vraiment.

Danser sur les vagues (dimanche 13 août).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Nous sommes de retour en arrière dans l’évangile de Matthieu, juste après la première multiplication des pains. J’ai déjà commenté deux fois ce texte, la première fois, j’ai essayé de faire ressortir comment la mission doit se garder de fausses pistes Illusions, et la deuxième fois, j’ai essayé de faire voir comment Jésus tient à garder une relation immédiate avec chaque personne, sans passer nécessairement par d’autres personnes humaines : il force ses disciples à monter en barque pour s’occuper de renvoyer les foules Un vent de liberté. Cette fois, je voudrais m’intéresser directement à cette fameuse marche sur la mer.

Gustave Doré, Jésus marche sur l’eau.

Le texte dit nettement : « Or à la quatrième veille de la nuit, il vint à eux en se promenant sur la mer. » C’est Jésus qui vient : il a forcé ses disciples à monter en barque et à le précéder sur l’autre rive, à le laisser seul avec les foules, qu’il a ensuite renvoyé à sa manière, puis il est monté sur la montagne, à part, prier. tout cela a pris un certain temps, sans doute ; mais « sur le tard, seul il était là. » Celui qui vient est donc celui qui a renvoyé tout le monde : d’abord ses disciples, avec contrainte, puis les foules -on imagine, plus doucement- et qui vient de passer du temps en prière sur la montagne.

Le temps est long : même si c’est « sur le tard » que Jésus a enfin obtenu des foules qu’elles le quittent et rentrent, c’est-à-dire une fois la nuit tombée, nous sommes maintenant « à la quatrième veille de la nuit« , la dernière, celle où le jour va se lever. C’est toute une nuit que Jésus a prié… et c’est toute une nuit que les disciples ont ramé !

C’est le moment de nous intéresser « à eux« , puisqu’il vint « à eux« . Ils sont partis bien avant la tombée de la nuit, forcés à partir par Jésus. Or ce sont des marins, pour plusieurs d’entre eux, des gens aguerris, amarinés comme on dit. On ne sait pas trop à quelle époque de l’année on est, mais on peut estimer que cela fait bien une douzaine d’heures qu’ils luttent. Le texte dit que « le bateau (il ne s’agit pas d’une barque, le mot est de la catégorie d’au-dessus), était déjà retenu à de nombreux stades de la terre éprouvé par la houle, le vent était en effet contraire. » Ils se battent depuis douze heures, avec toute la technicité qui est la leur, mais rien à faire, ils sont au milieu de nulle part en pleine mer. On parle tout de même d’un lac de 166 km2, 21 km de long sur 13 de large, d’une profondeur moyenne de 26 m. Etre en difficulté au milieu d’une telle masse d’eau, c’est être en danger.

Le temps a dû leur paraître bien long, ils ont dû se sentir bien seuls ; nul doute qu’ils n’aient repensé à l’obligation qui leur avait été faite de quitter. Ils n’auraient pas été en un tel danger s’ils avaient suivi leur propre vouloir. La mort menace, elle va les prendre en pleine mer, justement dans l’élément avec lequel ils sont plutôt familiers, et pour avoir obéi à Jésus contre ce que leur dictait leur instinct ou leur savoir : quelle absurdité ! Et où est-il, Jésus, pendant ce temps-là ? Ils se souviennent sûrement de cette fois (Mt.8,23 sq) où, endormi dans le bateau, il avait apaisé d’un mot la tempête qui les menaçait. Cette fois, ils sont seuls. Où est-il, Jésus ?

Mais à la pointe du jour, il vient à eux. Contraste saisissant : eux ne vont nulle part, ils n’avancent pas, mais lui vient à eux. C’est justement quand ils font l’expérience ne ne plus parvenir à avancer, de ne plus pouvoir atteindre le moindre objectif, qu’ils font aussi l’expérience qu’il vient à eux.

Et il vient « en se promenant sur la mer » : le participe [péripatoon] signifie à proprement parler circuler (dans le préverbe [péri-], il y a l’idée de autour, du cercle), aller et venir, se promener (éventuellement en discutant) : il n’y a aucune idée de difficulté, mais il n’y a pas non plus d’idée de but précis. Ni les difficultés qui bloquent les disciples ne le gênent en rien, ni n’est-il focalisé sur leurs difficultés. Comme si, pour lui, elles étaient déjà dépassées. Ce qui compte, c’est de les rejoindre, d’être avec eux. Les conditions sont déjà surmontées. C’est comme s’il dansait sur les vagues.

Comment cela se fait-il ? Les disciples l’ignorent, mais pendant tout le temps où ils ramaient, pendant ces longues heures de solitude affrontés au danger et environnés par la mort, lui priait. Il était avec son père, mais manifestement pas loin d’eux. La force de sa prière était le grand barrage contre la mort, ce qui les empêchait d’être submergés. Ils ne le savent pas, mais lui oui, et la confiance est à ce point complète pour lui qu’il ne se soucie pas même de les rassurer, il vient en dansant sur les vagues.

Il me semble que tout cela peut nous aider, les transpositions sont aisées et les applications si nombreuses. Si nombreuses les situations où nous sommes dans la nuit, face à la difficulté, face à l’absurdité, face à la mort même. Avec l’impression évidente qu’il n’est pas là, que nous sommes seuls…. Il prie pour nous : regardons-le danser sur les vagues.

Les deux visions (dimanche 6 août)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Cet évangile de Matthieu, qui ne fait pas suite à celui de la semaine passée mais est situé bien plus loin, a déjà été commenté trois fois : Métamorphose ! , Eblouis ou éclairés ? et Des représentations à la réalité. Je suis frappé cette année par les deux visions qui sont vécues par les disciples, et je me demande ce qu’elles s’apportent mutuellement.

Je viens d’écrire « vécues par les disciples », mais il ne s’agit pas de TOUS les disciples : ce sont trois en particulier, et qui sont pris [kat’idian], à part. Il s’agit d’un cadeau fait à certains et pas à d’autres. On pourrait dire aussi : d’un cadeau fait à tous, du fait du récit, mais par le biais de trois seulement qui l’auront vécu. Ce récit est un partage d’expérience.

Qui sont-ils, ces trois ? A les suivre chez Matthieu (car il ne faut pas mélanger les évangiles, on risque d’en faire une soupe insipide !), ils n’apparaissent pas beaucoup, auparavant. En fait, il s’agit de trois des quatre tout premiers appelés : « Simon, dit Pierre, et André son frère…, Jacques, celui de Zébédée, et Jean son frère… ». A ce moment-là, il s’agissait d’être ses disciples, et Simon Pierre reçoit chez lui (comme il est visible pour la guérison de sa belle-mère), mais pas encore d’être itinérants comme lui et avec lui. Dans notre texte, André a disparu, mais Pierre a pris plus d’importance : il est celui qui a été invité à venir à la rencontre de Jésus qui marchait sur la mer, et il est celui qui a tout récemment dit à Jésus qu’il était, à son avis, « le messie, le fils du dieu vivant » (tout en objectant immédiatement après à la passion que Jésus annonce aussitôt). Il me semble donc que ces trois privilégiés représentent en fait tous les disciples (puisqu’ils sont les premiers d’une longue série), tous les disciples en tant que groupe (et le fait qu’ils soient « frères » le souligne aussi), et aussi le disciple à titre individuel -et ici, c’est Pierre qui cristallise un peu cette approche-.

J’ai parlé de deux visions. Oui, car il y en a deux : « Et voici leur est montré Moïse et Elie parlant avec lui. » Et plus loin : « Or levant leurs yeux, ils ne virent personne sinon lui Jésus seul. » Ce sont les deux fois où un verbe relevant de la vue est employé. Or ces deux visions sont deux visions de Jésus, mais qui sont bien différentes. Dans l’une, il est en compagnie, qui plus est sa face resplendit comme le soleil et ses vêtements sont blancs comme la lumière ; dans l’autre il est seul. Tout se passe comme si cette deuxième vision, celle avec laquelle ils sont laissés, en renfermait désormais pour eux une autre, la première. Le « Jésus seul » n’est plus un Jésus isolé, il est dans une conversation avec les deux plus grands témoins jusque-là jamais envoyés par le dieu. On ne sait pas, chez Matthieu, ce qu’ils se disent : ce n’est pas cela qui est important pour l’auteur, mais le fait que les deux rendent témoignage à Jésus. Il est celui vers qui, ou celui pour quoi, ils ont guidé ou éveillé le peuple. Le fondateur de l’alliance et le restaurateur de l’alliance, tous deux ensemble, pointent vers Jésus. Et même s’effacent devant lui. Il ne faut pas comprendre le « Jésus ordinaire » qu’ils accompagnent comme isolé, mais comme un Jésus devant qui s’effacent le fondateur et le restaurateur de l’alliance. Cela ne peut avoir qu’un sens : c’est que c’est lui, Jésus, qui va la réaliser historiquement.

Qu’est-ce que cela nous dit, à nous ? L’alliance, c’est le don par le dieu de sa vie et de son amour, et c’est aussi l’instauration offerte d’une communion de vie avec lui. Nous désirons nous aussi cela, sans doute : accueillir du dieu toute la puissance et la force de vie et d’amour, être aimés entièrement, absolument. Et aussi répondre, apporter quelque chose qui vienne de nous si c’est possible. Et mener notre vie avec la liberté d’être aimés indéfectiblement, et aussi apporter autour de nous tout ce dont sommes capables, et que cela tombe à bon escient, que cela soit justement ce qu’il faut et comme il faut. Mais force est de constater que, d’une part, nous nous fermons bien souvent à l’amour offert, pour toutes sortes de raisons, que d’autre part nous rompons bien souvent la communion. Et ce que nous avons à offrir, cela tombe à plat, ou n’aboutit pas à ce que nous voudrions, est mal interprété ou est inopportun ou mal ajusté. Ce n’est pas la moindre des souffrances que de ne pouvoir rien apporter, ou d’apporter ce qui ne convient pas. Mais lui, il « y arrive », lui, il a le secret. Voilà qui motive pour le suivre.

Mais s’il y a de l’extraordinaire dans cet homme, ce n’est pas l’extraordinaire qu’il faut chercher, pas le clinquant. Il se présente comme le « Jésus de tous les jours », seul. Et il convient de passer nous aussi d’une vision à l’autre, non en oubliant la première puisqu’elle révèle ce qu’on ne voit pas, mais en se satisfaisant de la deuxième, qui nous est laissée. Il nous faut nous aussi « monter sur la montagne » pour s’ouvrir à la première vision, être introduits à ce que Jésus a d’exceptionnel et d’unique ; mais pour le vivre, il faut « redescendre de la montagne », s’inscrire dans l’ordinaire, tout en jetant sur lui désormais un regard tout différent. Nul ne peut « dresser trois tentes » et rester sur la montagne, ce n’est pas le lieu où vivre, ce n’est que le lieu de l’illumination, et Pierre ne reçoit même pas une réponse, même pas une objection à sa proposition, tant elle est décalée et impossible. Le lieu de la vie, c’est la vie ordinaire, celle où rien n’apparaît particulièrement extraordinaire, ou de loin en loin seulement. C’est la vraie vie, celle à laquelle nous sommes reconduits. C’est la belle vie : je ne suis pas en train de dire que l’évangile nous condamne à une vie « grise », je dis au contraire qu’il nous permet de comprendre ou d’entrevoir la présence de l’extraordinaire sous le voile de l’ordinaire. Et en effet, on peut vivre des choses extraordinaires d’une manière qui échappe à la plupart, qui ne fait pas de bruit, qui n’éblouit personne… Il y a un vrai enjeu à quitter la recherche du clinquant pour s’investir dans l’épaisseur des jours et des relations, c’est le chemin de l’évangile.

Et comment passer d’une vision à l’autre ? Là encore, le texte nous fait faire un chemin. « Voici qu’une nuée lumineuse les obombre, et voici une voix qui parle depuis la nuée : celui-ci est mon fils le chéri, que j’approuve entièrement : écoutez-le ! Et les disciples qui écoutaient tombèrent sur leur face et eurent grand peur. Et Jésus s’approcha et en les touchant leur dit : relevez-vous et n’ayez pas peur. » Je distingue trois étapes qui font passer d’une vison à l’autre, qui permettent de convertir en quotidien la prise de conscience exceptionnelle.

Première étape : l’entrée dans l’ombre d’une nuée, lumineuse pourtant. Voilà qui est très paradoxal. Mais la vie est ainsi faite : la lumière éblouissante de la première vision est dérobée à leurs regards. L’homme de foi ne reste que de courts instants dans l’éclat de l’illumination, il est environné de toute part, mais c’est de nuit. Une nuit lumineuse, certes, mais une nuit. Du point de vue de l’expérience, plus rien d’éblouissant, ni même de simplement lumineux. La nuit. Une nuit dans laquelle Jésus seul -déjà !- est désigné. C’est lui qui est tout, c’est lui qui fait tout comme il faut, c’est lui qui « y arrive ». La voix divine le confirme comme le très aimé, comme l’accomplissement parfait de ce qu’attend le père, comme le modèle unique. Comme la seule parole totale et définitive que puisse donner le dieu qui veut nous parler. Mais s’il nous parle, à nous d’écouter. Première étape donc, et qui s’impose à nous plus qu’elle n’est un choix, ne plus s’occuper de ce qui nous a ébloui pour concentrer non nos regards mais notre écoute sur Jésus. Changement de register sensoriel. La vue conduit à l’évidence, elle établit un contact qui dure, elle pousse à s’arrêter pour regarder et se remplir ; l’ouïe tremble d’incertitude, elle s’appuie sur du fugace et du passager, elle contraint à avancer pour chercher encore.

Deuxième étape : écouter fait tomber et craindre. La voix a dit d’écouter, et c’est justement ce que font les disciples, c’est exactement le même verbe. Mais ils tombent et sont terrifiés. Expérimenter la chute et la peur. Privés de ce qui ébloui, les disciples se doivent d’avancer, d’oser, à la conduite de leur seule ouïe. Ils vont chuter, ils vont se tromper, ils vont butter. Ils ne vont pas oser. Ils vont être écrasés un moment par la réalité qui se présente à eux. Deuxième étape, donc, faire l’expérience de sa faiblesse, de l’avancée dans la nuit avec ses errances et ses peurs parfois terribles.

Troisième étape enfin : sentir le toucher de Jésus tout proche, qui ressuscite (« relevez-vous » emploie le verbe qui va devenir quelques lignes plus loin : « avant que le fils de l’homme se relève d’entre les morts« ) et délivre de toute peur. Ces deux choses n’en sont d’ailleurs peut-être qu’une : peut-être qu’être délivré de sa peur est commencer de ressusciter. Or ce Jésus qui touche, c’est le Jésus ordinaire, celui qui ressemble à n’importe qui. Peut-être que c’est le toucher de nos proches, l’expérience de leur proximité, le fait d’être rassuré de leur présence et stimulé de leurs appels ou de leurs encouragements. Voilà qui va nous transfigurer nous aussi…

Un seul cœur (dimanche 30 juillet)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Ces textes (plutôt que ce texte) font suite à ceux de dimanche dernier : c’est la fin de la section des paraboles de l’évangile de Matthieu. Je les ai déjà commenté deux fois, Ton coeur est un trésor, et Des acteurs, des objets et des moyens. Je suis frappé, cette année, par le jeu de l’unité et des multiplicités dans ces paraboles.

Dans la première parabole, l’homme possède une multiplicité de choses, mais il les vend toutes pour un seul champ, et surtout un seul trésor. Et le royaume est ce trésor qui vaut tout. Il vaut tout, et aussi il coûte tout : pas possible de l’acquérir en plus du reste, on a soit le royaume, soit autre chose. Et en même temps on ne l’achète pas : on achète le champ -lui aussi unique-, mais pas le trésor. Ce trésor relève d’une gratuité qui dépasse, ou qui est à côté de, tout ce qu’on pourrait en offrir.

Il y a comme cela des richesses uniques, qui valent tout et mieux que tout. On les appelle « richesse », mais dans le fond c’est bien improprement : je pense qu’on veut surtout dire que c’est précieux, mais pas chiffrable ou dénombrable. Ce à quoi, ou ceux à qui, on s’attache. Ces amours, ou ces causes, infiniment précieux et pour lesquels on lâche tout. Je voudrais d’ailleurs remarquer que si le début de la parabole raconte une histoire avec le temps du récit, la conclusion « il achète ce champ » est au présent ! Comme si ce n’était jamais fini, comme si c’était une condition ou une réalité permanente, indépassable. Le champ, pas plus que le trésor, ne sont jamais acquis, ils sont en permanence « en cours d’acquisition ».

Dans la deuxième parabole, le négociant possède de multiples choses, y compris des perles, mais il vend tout pour une. Les conclusions pourraient être les mêmes que pour la parabole précédente, celle du trésor dans le champ, mais la différence est tout de même intéressante : il a déjà des perles, mais pas celle-là en particulier, qui les vaut toutes. Il ne s’agit pas non plus d’un certain hasard, ou du fruit d’une quête d’autre chose (si l’homme glanait dans le champ) : en trouvant cette perle, unique, c’est bien cela qu’il cherchait, mais jamais il n’en avait trouvé à ce point correspondant à son désir. Autrement dit la quête de l’unique peut se faire sous le voile de la multiplicité, à condition qu’une fois rencontré, cet unique emporte tout et devienne là encore l’objet d’une acquisition permanente, jamais achevée (« et il achète la perle« , au présent).

Dans la troisième parabole, un seul filet, et de multiples poissons. Multiples, au point qu’il faut les trier, en garder certains, en rejeter d’autres. Il y a des poissons impropres à la consommation sans doute, il y en a d’invendables, peut-être. Il peut aussi y en avoir de trop petits ou trop jeunes, et il faut préserver l’avenir. Mais c’est un même filet qui a été jeté dans la mer et qui a recueilli tout cela. Et là encore, ce filet est ce à quoi est comparé le royaume, c’est lui l’unique. C’est ce grâce à quoi le multiple apparaît, grâce à quoi il est recueilli. Ce n’est plus ici l’objet de la quête, mais l’instrument de la quête.

Dernière parabole : un seul maître et un seul trésor, mais on en tire « du neuf avec de l’ancien« , donc de multiples choses. Comme dans la parabole du filet, l’unique est ce à partir de quoi le multiple est établi, ou hors de quoi il apparaît.

En fait, à envisager les choses sous cet angle, ces paraboles me paraissent parler des conditions d’après lesquelles on se construit un coeur indivis. Unifier son cœur, c’est l’attacher à un seul trésor, mais c’est aussi à partir de lui s’ouvrir à la diversité et au multiple. Unifier son cœur, c’est le fruit d’une recherche, et dans cette quête, on peut trouver ce que l’on n’attendait pas, comme on peut trouver ce que l’on cherchait : dans les deux cas, c’est ce que l’on trouve qui unifie le cœur au sens et à la condition où cet « objet » aimé ou désiré devient l’objet d’un renoncement permanent (la vente de tout) et d’une acquisition sans cesse recherchée. La cause qui nous paraît mériter tous nos efforts, la personne que nous cherchons à aimer, tout cela demande de notre part une réévaluation de tout, une réorientation de tout, un renoncement certain, et aussi une recherche permanente car ce n’est jamais acquis. Il me semble qu’agir ainsi, c’est le royaume.

Mais aussi, unifier son cœur, c’est, à partir de cette recherche, recueillir et accueillir toute la diversité du monde, sans nécessairement garder tout (car on a désormais un critère souverain de tri), et c’est aussi tirer du fond de soi une diversité étonnante, déjà connue ou novatrice, mais venant toujours du même fonds. Aimer d’un cœur indivis, d’un seul cœur, c’est acquérir le royaume.

Une leçon de discernement (dimanche 23 juillet)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Nous avons déjà rencontré ce passage de l’évangile de Matthieu, qui fait corps avec celui de la semaine dernière. J’ai essayé la première fois de m’y attacher à ce qui est commun aux trois paraboles, autour de l’idée générale de croissance, tout ce qui grandit…, et la deuxième fois d’y relever quelques traits du royaume multi-décrit : incompréhensible, impliqué dans le monde, modeste dans ses commencements, faut y aller ! Cette fois-ci, je voudrais m’attacher à l’acteur ou l’actrice principal(e).

Je commence par les deux paraboles insérées dans la plus longue, celle qui reçoit une explication : je le fais parce que, sur le modèle de la précédente, celle du semeur, c’est une clé d’interprétation de la grande qui est insérée au milieu de celle-ci. Premier élément, dans la parabole du grain de moutarde, l’acteur… est à peine évoqué ! Il est mentionné dans une subordonnée relative au grain de moutarde, « qu’un homme a prise puis semée dans son champ. ». Ce sera sa seule mention, et c’est la première leçon : ce n’est pas lui qui prend le plus de place dans l’histoire ! Ou plutôt, car on pourrait croire à me lire qu’il est inutile, il n’intervient qu’une fois et cela suffit. L’acteur est décisif, mais il n’agit qu’une fois ; après, « cela se débrouille ».

Mais nous apprenons aussi autre chose, c’est que tout ressemble à une action plutôt involontaire : rare sont ceux qui sèment un champ de moutarde ! On a plutôt l’impression que le semeur, toujours « sorti pour semer », a pris, dans l’ensemble du grain qu’il va semer (orge, seigle, épeautre…), une graine de moutarde. L’étonnement, et pour lui le premier, est que c’est justement cette graine, la plus petite parmi les potagères (ce pour quoi il ne l’a pas vue), qui ressort la plus grande ! Il ne s’agit pas d’une « mauvaise herbe », peut-être a-t-il aussi parmi ses champs un champ de moutarde, mais c’est ici un élément hétérogène, et pourtant la plus grande réussite… L’acteur aura donc cumulé une réussite « prévue », celle du champ ensemencé comme prévu, et une réussite non recherchée et pourtant plus spectaculaire. Réussite ambiguë puisqu’elle-même faite d’éléments hétérogènes, les « oiseaux du ciel » venant faire leur nid (je ne sais pas très bien comment étant donnée la souplesse du plant de moutarde) dans ses branches. Peut-être que, du point de vue de l’acteur, la parabole dit d’une part que les plus grandes réussites ne sont pas forcément celles que l’on a recherchées, d’autre part qu’une réussite spectaculaire occulte une réussite de fond (celle du champ ensemencé)… ?

Dans la parabole du levain, l’acteur est… une actrice. Homme ou femme, acteur ou actrice, aussi bien l’un que l’autre peuvent être acteurs du royaume. Du climat professionnel, on a aussi glissé au climat domestique : là aussi peut grandir le royaume. Là encore, l’actrice n’est nommée que dans une subordonnée relative, accentuant l’effet d’action unique, initiale, décisive. « … du levain, qu’une femme a pris puis enfoui dans trois mesures de farine de froment jusqu’au point où la totalité de celle-ci ait levé. »

Cette fois, l’action est-elle volontaire ou non ? À y regarder de près, rien ne permet de trancher. Rien ne ressemble plus à de la farine de froment qu’un levain de farine de froment : la fermentation commencée fait de toute farine levée un levain. Ainsi la femme a pu avoir l’intention de faire lever sa farine et y introduire volontairement le levain, et alors elle est contente de voir sa farine levée, comme elle a pu juste vouloir rassembler et stocker sa farine, y mêler par erreur de la farine fermentée, et alors elle est surprise de voir toute sa farine levée !

Un indice tout de même : le texte grec dit qu’elle enfouit du levain dans trois [saton] de farine. Il s’agit d’une unité de mesure hébraïque qui équivaut à 1,5 modius romain, lequel vaut 8,63 litres. Elle a donc fait lever près de 40 litres de farine de froment, environ 21 kg de farine. Chacun jugera s’il voit là plutôt une opération choisie ou plutôt une erreur spectaculaire, je penche pour cette deuxième solution mais il n’y a rien de décisif. Et c’est surtout cela que j’observe : le volontaire et l’involontaire sont trop mêlés, inséparables.

Venons-en maintenant à la parabole principale, celle qui sert de cadre par son ampleur et par son explication. Il me semble que tout ce que nous venons de mettre en lumière sous l’angle des « acteurs » l’éclaire quelque peu, parce qu’il s’agit bien d’une parabole du « mélange », de l’entremêlement. Cette fois l’acteur est lui-même l’objet de la parabole, « comparable au royaume des cieux est un homme qui sème du bon grain dans son champ. », et l’explication y voit « le fils de l’homme » semant « les fils du royaume » dans « le monde ». Mais il y a cette fois aussi un acteur secondaire, « son ennemi », qui sème autre chose. Il est bien secondaire, car il n’apparaît qu’une fois, même si son action à lui est l’élément déclencheur de la parabole, celui qui change la situation de départ et oblige à s’orienter vers une nouvelle situation.

Le champ se retrouve mêlé, comme celui avec le grain de moutarde, comme les 21 kg de farine de froment. On comprend dès lors l’étonnement mais surtout le questionnement des observateurs, les « serviteurs » du maître (l’explication ne parle pas d’eux). Il pourrait s’agir d’un autre grain pris par hasard par le maître, et qui va surprendre par son développement spectaculaire, il pourrait s’agir d’un élément hétérogène transformant, d’un catalyseur. Mais l’acteur principal, « le maître », est aussi maître en discernement : il voit tout de suite qu’il ne s’agit pas d’une action de sa part, qu’elle soit volontaire ou involontaire. Et sans doute parce qu’aucun des deux critères mis en lumière par les deux petites paraboles n’est réalisé. Ce qui grandit là, certes grandit, mais ni ne grandit de façon plus spectaculaire que l’ensemble du champ (comme le ferait un grain de moutarde), ni ne porte l’ensemble du champ à une croissance spectaculaire (comme le ferait un levain dans une pâte).

Et pour l’heure, il faudra se contenter de ce discernement, car l’acteur interdit toute intervention, pour ne pas risquer de compromettre sa propre action. Il sera temps, à la moisson, d’arracher ce qui vient d’un autre. En attendant, la croissance du « bon grain », des « fils du royaume », ne peut être empêchée par le « mauvais grain ». Le maître ne perd jamais sa maîtrise de la situation. Et de fait, les chercheurs s’aperçoivent aujourd’hui que les plantes cultivées sans pesticide, c’est-à-dire qui grandissent en même temps que celles non souhaitées, sont binent plus vigoureuses !!!

Il me semble qu’à travers cet ensemble de paraboles, c’est notre regard qui est éduqué : à voir ce qui grandit, a en distinguer l’origine, à ne pas restreindre le royaume à un « lieu » qui lui serait « réservé » (l’église ?), à ne pas non plus confondre le lieu où est semé le royaume (le monde) avec celui-ci … Oui il y a du « bien » qui grandit, les foules sont toujours une moisson. Oui aussi, il y a du mal qui grandit, de façon simultanée, mais cela ne doit pas faire peur. Plutôt, il faut avoir patience, confiance dans le maître qui est garant de la bonne croissance, et ne pas vouloir se précipiter à faire les « justiciers », ce qui ne nous revient pas. Supporter le mal avec patience, ne pas craindre de le voir un peu partout, rester éveillé au contraire. Mais fondamentalement faire confiance au maître.

La parole du royaume (dimanche 16 juillet)

le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Ce passage d’aujourd’hui, fortement distant dans le texte des précédents, a déjà été rencontré deux fois. La première fois, j’ai tenté une réflexion sur le « parler en paraboles » de Jésus, eux et nous ; la deuxième, j’ai essayé de porter mes regards sur « celui qui sème », sa manière, ses motivations, combien de semeurs..?. Cette fois-ci. Je voudrais m’intéresser un peu au grain.

Première surprise, ce mot si présent dans la traduction n’apparaît pas dans le texte ! Il n’y a que des pronoms, sans référent. Le texte porte : « Et dans son semer, certaines tombèrent près du chemin…, d’autres…., d’autres…, d’autres… » Nous avons affaire à une réalité mystérieuse, désignée sans être nommée. Ce n’est que le contexte qui nous fait inférer qu’il s’agit de grain, mais le locuteur a laissé un voile.

Alors « certaines » quoi ? L’explication de la parabole dira « la parole du royaume » ou, plus succinctement ensuite « la parole ». Il me semble que le silence de la parabole nous dit une première chose, c’est que cette « parole du royaume » n’a pas de forme exclusive. Elle est semée, mais sans qu’aucune forme a priori ne lui soit réservée. Elle est donc à la fois extraordinairement répandue, immensément variée… et dans le même temps pas si aisée à reconnaître ou identifier. Il n’est pas possible de la réduire à une « bonne parole » quelconque, ou à une citation, la « parole du royaume » sera tout ce qui l’exprime d’une manière ou d’une autre. Peut-être même ne peut-elle être « identifiée » : la remarque peut choquer (et rappelons-nous qu’un des sens du parler en parabole est de provoquer un choc), mais c’est nous qui sommes dans une époque qui cherche toujours l’identité, qui contrôle les identité, qui veut savoir préalablement qui on est. Mais ici, on juge plutôt l’arbre à ses fruits : pas d’identité préalable, pas de « patte blanche », il faut attendre de voir ce qui résulte.

C’est peut-être le moment de se rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, Jésus a vu dans les foules, souffrant physiquement et moralement, une « moisson » : parce qu’il a vu en elles les fruits de tant de ces semences … que lui-même ne prétend pas y avoir mises ! C’est dire si la « parole du royaume » est mystérieuse…

On voit ensuite que cette « parole du royaume » est répandue partout : elle est semée, répandue à profusion et sans condition préalable, sans regard pour son efficace ou non. C’est le règne de la gratuité absolue. Il n’y a pas ceux qui seraient dignes de cette parole et ceux qui n’en seraient pas dignes : elle est répandue dans toutes les vies, dans tous les champs du monde, dans toutes les conditions d’existence.

Si elle est semée -car pour prendre on-ne-sait quelle forme, elle est toujours semée-, c’est qu’elle doit mourir et laisser grandir autre chose. La parole est donnée dans une certaine forme, mais ce qu’elle va devenir n’aura pas cette forme. Or il s’agira toujours d’un processus de vie : ce qui nous fait vivre et grandir est « parole du royaume ». Voilà, on juge l’arbre à ses fruits ! Mais n’ayons pas peur que cette parole reçue n’engendre pas quelque chose de semblable à soi ! Du moment que nous sommes plus vivants ! Et n’en voulons pas non plus à ceux à qui nous avons cru lancer une parole du royaume, si elle ne germe pas comme nous l’avions imaginé, si d’autres n’en vivent pas comme nous le pensions.

Enfin, la parabole rend plutôt optimiste quand à son effet, il suffit de regarder l’étendue des champs à cette époque-ci pour s’en convaincre. Les fruits de la parole du royaume sont nombreux : cent, soixante ou trente pour un : beau rendement, pour l’époque en tous cas ! Et ces fruits, le mot très générique [karpos] en grec (donc pas les fruits des « fruits et légumes ») ne sont pas plus décrits que ce qui est semé : même ouverture, même liberté, même imprévisibilité. Ce sera peut-être une surprise, y compris pour celle, celui où ceux qui auront reçu et accueilli cette parole.

Tout juste nous sont données trois indications sur les conditions d’après lesquelles ce fruit est porté : pas près du chemin, pas au milieu de la terre pierre peu profonde, pas au milieu des épines (ou des acanthes ? C’est le même mot !). Le chemin, c’est ce que l’on suit pour aller quelque part, c’est par où l’on passe habituellement : peut-être les semences du royaume ne peuvent-elles nous faire grandir quand nous sommes déjà déterminés à quelque chose, ou là où nous vivons sur nos habitudes ? Pas assez de terre, pas assez de profondeur : là, c’est plus explicite pour nous : là où nous vivons de superficialité, d’apparences, d’image, cette nouveauté-là sera brûlée par les feux de la rampe. Les épines enfin, ou les chardons, ou même les vastes acanthes, on ceci de particulier qu’elles poussent vite : c’est pour cela qu’elles étouffent autre chose, et ce qui nous adviendrait du royaume sous des formes aussi variées qu’inattendues n’aurait aucune chance devant le spectaculaire ou le souci du rapide. Cela me fait penser qu’il faut patience, absence d’ostentation et inattendu pour que « ce qui est semé » ait sa chance. Et alors quelle profusion !!

S’émerveiller et se solidariser (dimanche 9 juillet)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Ce texte apparaît plus loin que ceux précédemment lus, le discours aux Douze fini et un épisode long tournant autour de la personne et du ministère de Jean-Baptiste achevé. immédiatement avant notre passage, Matthieu a placé une fulmination « contre les villes où tant de miracles ont été faits, parce qu’elle ne se sont pas converties. » Dans un premier commentaire, Père et fils, je m’étais attaché à la première partie de notre passage. Dans un deuxième commentaire, Solidarité et dépossession, j’avais commenté plutôt la deuxième partie en la rapprochant de l’épisode du baptême.

Je dois dire qu’en ayant repéré que cette section de l’évangile de Matthieu dépend d’un nouveau regard de Jésus sur les foules, sur les souffrances physiques et morales dans lesquelles elles se trouvent, mais aussi où ils les considère comme une « moisson« , comme porteuses de tant de fruits qu’il n’est que temps de recueillir, ces paroles résonnent différemment, avec l’un et l’autre aspect de ce regard.

Peut-être est-ce pour cette raison que Matthieu a placé ici ce passage qui a tout d’un aérolithe. En ce sens, le « en ce temps-là« , où il ne s’agit pas du temps au sens de la chronologie, mais bien d’un [kaïros], d’un « temps favorable« , d’une occasion, d’une convenance. En fait, il convient bien que Jésus, dans ce « moment » de son ministère et de son rapport aux foules, lance ce cri de louange du père et d’appel aux foules.

Il voit dans les foules une moisson, et le fruit ici nommé est l’accueil d’une révélation. Un accueil qui est comparable à celui que fait un [nèpios], littéralement un enfant encore incapable de parler. La comparaison reviendra : « Si vous ne redevenez comme les petits-enfants, point n’entrerez dans le royaume des cieux ! » (Mt.18,3) et encore « Laissez les petit-enfants et ne les empêchez pas de venir à moi : car c’est à leurs pareils qu’est le royaume des cieux. » (Mt.19,14). Il ne s’agit pas de faire de l’infantilisme ni d’être puéril. C’est une question de confiance. Le tout-petit enfant sourit à qui lui est familier, et il s’abandonne entièrement aux bras qu’il reconnaît. Je ne veux pas dire qu’il n’ait jamais ses bouderies ou ses refus, mais la confiance n’est jamais remise en question, quand au contraire le visage étranger, aussi bonnes soient ses intentions, ne suscite que la méfiance.

Placez le tout-petit, à l’âge où il ne sait pas encore parler, sur quelque chose d’un peu élevé (restez prudent !) et tendez-lui les bras : il s’y jette dans un éclat de rire. Refaites l’expérience quand il a grandi un peu et qu’il sait user des mots : il vous sourit et vous signifie de vous rapprocher un peu. La confiance n’est plus la même. Pourquoi ? L’expérience lui a montré qu’il peut tomber, il est désormais plus précautionneux, et déjà la confiance qu’il vous fait ne balance plus tout-à-fait la crainte qui nait en lui. Ré-apprendre à faire confiance « comme un enfant » exige beaucoup plus : cela exige un choix, un choix qui fait passer en second sa propre expérience de la vie, derrière le choix premier de faire confiance à quelqu’un. C’est un choix très conscient du risque, où l’on se déprend de sa propre réaction devant le risque pour la confier à un autre. C’est confier sa vie.

Mais dans ces foules, manifestement, Jésus voit des personnes qui sont ainsi, qui ont fait ce pas Qui sont là pour cette raison. Et c’est une « moisson » qui l’émerveille, et c’est une louange à son père qui suscite de tels changements, de telles ouvertures.

Et il y a aussi ce regard sur les souffrances de cette foule, sur « vous tous qui êtes dégoûtés et êtes chargés d’un fardeau« . Le mot pour « charger d’un fardeau » fait partie du vocabulaire de la marine, c’est la charge d’un navire ! Les ressorts du moral sont cassés, la saturation physique est totale. Ce qu’il propose, c’est une autre charge, prendre son joug, s’atteler avec lui. Un poids de plus ? Mais non, il s’agit de porter avec lui, c’est-à-dire au contraire de se décharger sur lui.

Il me semble que cela vient compléter encore ce que nous avons déjà recueilli dans notre approche des autres : voir en eux la confiance dont ils sont capables, s’en émerveiller. Mais aussi s’offrir à la solidarité, porter avec eux les poids qui les écrasent. Nous sommes invités à dire comme lui, émerveillés devant la confiance réfléchie dont certains sont capables : « Je te confesse père, seigneur du ciel et de la terre, parce que tu caches ces choses à sages et intelligents et les révèle à enfants en bas-âge. Oui, père : parce que ça t’es venu comme ça ! » ; nous sommes invités à nous proposer à ceux qui souffrent : « Venez à moi, vous qui êtes dégoûtés et écrasés par la charge » et je porterai avec vous.

Celui qui reçoit (dimanche 2 juillet)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous avons déjà rencontré ce texte. La première fois, je me suis attaché à en dégager la dimension familiale, puisqu’il y est beaucoup question des membres de la famille, Famille chrétienne ?. C’est d’autant plus vrai si on remet ce texte à la suite de ce qui en a été coupé, qui précède immédiatement (qu’on se reporte pour cela au début de ce commentaire-là). La deuxième fois, je me suis étonné que Jésus puisse dire que certains ne seraient « pas dignes de lui », Avoir du poids : il est en général d’un tel accueil, si attentif à relever la dignité de chacun ! Cette fois-ci, je voudrais m’attacher à la deuxième partie de notre texte d’aujourd’hui, et qui est peut-être bien un « dit » indépendant.

Le verbe [dékhômaï] est très présent dans cette partie du texte, ce qui fait contraste avec la première partie où il ne se trouve pas du tout. C’est un verbe riche de sens : il signifie 1° recevoir (d’où aussi accepter, ce qui apporte une nuance volontaire, prendre, au sens où l’on prend ce que l’on vous donne, et encore recueillir), 2° recevoir favorablement (d’où aussi accueillir, approuver et même obéir à), 3° accepter au sens de subir, souffrir que, supporter, se résigner à, 4° prendre sur soi, se charger, 5° recevoir dans son esprit (comprendre, juger) et 6° recevoir de pied ferme (soutenir, attendre). On voit qu’il y a toujours l’idée de recevoir, mais celle-ci est déclinée de bien des manières, avec plus ou moins de profondeur (depuis supporter physiquement voire même se défendre contre, jusqu’à accueillir au fond de soi), avec plus ou moins de bienveillance (depuis se résigner à accueillir avec joie), avec plus ou moins de conséquences (depuis souffrir que à obéir ou prendre en charge). Ainsi, avec l’usage ce verbe, la question du cœur avec lequel on reçoit reste entière….

Notre texte est donc : « Qui vous reçoit me reçoit moi, et qui me reçoit, reçoit celui qui m’a envoyé. Qui reçoit un prophète en son nom de prophète prendra une récompense de prophète, et qui reçoit un juste en son nom de juste prendra une récompense de juste. Et celui qui donnerait à boire à un seul de ces petits -une seule coupe d’eau froide- en son nom de disciple, amen je vous dis, il ne perdrait pas sa récompense.« 

La première phrase énonce pour leur hôte les conséquences de l’accueil des Douze. Je dois dire que rien, dans le texte de Matthieu, ne permet de savoir si les Douze partent à douze, ou par petits groupes, ou chacun de son côté. On ne sait même pas, du reste, s’ils partent ! Ils sont certes nommément sélectionnés, mais une fois son adresse terminée, on sait juste que Jésus s’en va, on ne sait pas ce que font les Douze… Est-ce à dire que Jésus entend désormais ne plus être accueilli seul chez qui le recevra, mais toujours avec eux ? L’intention de Matthieu serait alors de montrer les Douze commencent ici leur itinérance avec Jésus, de manière systématique : il aurait jusqu’à présent appelé des disciples, mais sans attendre qu’ils le suivent à chaque pas, à chaque instant : simplement qu’ils s’attachent à sa parole. Maintenant, il veut aussi qu’ils s’attachent physiquement à ses pas.

Toujours est-il que pour qui les reçoit, le sens de ce « recevoir » est énoncé : au-delà d’ouvrir sa porte à un groupe, il s’agit de recevoir Jésus, et au-delà de recevoir Jésus, il s’agit de recevoir qui l’a lui-même envoyé. Expression remarquable : si c’est la première fois que Jésus donne mission à quiconque, c’est aussi la première fois qu’il dit avoir lui-même été envoyé ! Et il ne dit pas par qui. Mais cet énoncé vaut avant tout par le parallèle qu’il établit, avec à l’arrière plan la notion de « schaliah », un envoyé « qui, par rapport à celui qui l’a envoyé, doit être considéré -les rabbins le répètent sans cesse- comme un autre lui-même. Celui qui envoie est si bien censé être dans celui qu’il envoie que ce que fait celui-ci sera considéré comme une action propre du premier. » (cf. L. BOUYER, Dictionnaire théologique, s.v. « Apôtre »). Ainsi de recevoir les Douze, ce qu’ils sont, ce qu’ils font, ce qu’ils disent. Jésus est lui-même un « schaliah », et les Douze sont à leur tour « schaliah » de Jésus.

A priori, il s’agit, pour celui qui reçoit, de recevoir un collectif. Comme on l’a vu plus haut, en analysant le verbe [dékhômaï], la question des motivations n’est pas abordée : que celui qui reçoit le fasse avec joie ou regret, qu’il le fasse sur la défensive ou avec tout l’accueil dont il est capable, qu’il le fasse très ponctuellement ou avec des effets durables sur sa vie, cela n’est pas mis en avant, du moins dans cette phrase-ci. C’est pourquoi je trouve que la traduction « accueillir » est un peu abusive, parce qu’elle met l’accent sur les dispositions intérieures de celui qui reçoit, or ce n’est pas (encore) ce qui est abordé à ce stade. Nous en sommes encore au seul fait : recevoir les Douze, c’est recevoir Jésus et c’est recevoir celui qui envoie Jésus.

Ce sont les phrases suivantes qui entrent dans la question des motivations. « Qui reçoit un prophète en son nom de prophète prendra une récompense de prophète… ». La formule [éïs onoma prophètou], littéralement « en son nom de prophète » n’est pas très rigoureuse dans sa forme, le grec classique dit pour « appeler quelqu’un (ou quelque chose) par son nom » : [ex onomatos kaléïn]. Il est vrai qu’à l’époque de la rédaction des évangiles, le grec, parlé partout autour de la Méditerranée, y est tranquillement déformé (comme aujourd’hui l’anglais dans le monde), et les particules (adverbes, prépositions…), si riches et si précises en grec, y deviennent interchangeables. Il ne faut donc peut-être pas se formaliser que le [ex] suivi du génitif, « à partir de » soit devenu un [éïs] suivi de l’accusatif, « dans, en entrant dans« . On comprend que le sens est « recevoir un prophète parce que c’est un prophète », autrement dit -car le prophète est celui qui a reçu mission de donner le point de vue du dieu sur les choses- recevoir telle personne parce qu’on a conscience qu’elle va donner le point de vue du dieu et que c’est cela que l’on désire. Cette fois, la motivation est évidente.

Et du fait de cette motivation, des conséquences sont également énoncées : celui qui agit ainsi avec de telles motivations « …une récompense de prophète il prendra. » Je sais que le lectionnaire traduit « il recevra« , mais ce n’est plus le verbe [dékhômaï] qui est employé -et ce ne peut-être qu’à dessein, vu la fréquence avec laquelle il est employé immédiatement avant, et encore au début de cette même phrase !- : c’est ici le verbe [lambanoo]. Ce verbe signifie d’abord prendre : saisir ou s’emparer, mais aussi surprendre, trouver, ou encore adopter, mais aussi amener, emmener, ou assumer ou occuper ou comprendre et même concevoir ! Il signifie aussi recevoir, mais toujours avec une nuance active, et fondamentalement il s’agit de prendre des mains de quelqu’un et à partir de là éprouver, retirer ou recevoir en échange. Ici, avec cette idée du salaire (et non pas « récompense », qui reste inattendue), [misthôs], on peut bien sûr adopter la traduction « recevoir » mais il s’agit précisément d’un échange : le salaire n’est pas un don mais un dû, étant la contrepartie du travail. Le don premier, c’est ce qui précisément mérite salaire : c’est l’action déjà accomplie.

Ainsi donc, à celui qui a reçu un prophète parce que c’est un prophète, il sera versé un salaire de prophète. Voire, le salaire du prophète : je crois que j’aime encore mieux cette solution. On ne sait pas ce qu’est un « salaire de prophète », ce n’est décrit à aucun moment, mais le prophète est celui qui porte un message, et le fait que ce message soit reçu contribue à l’accomplissement de sa mission par le prophète. Il ne paraît que trop juste que celui qui reçoit le prophète, qui reçoit sa parole, qui l’entend et cherche à obéir, reçoive lui aussi le salaire du prophète. En tous cas, les exemples dans l’Ecriture de prophètes mal reçus par les détenteurs du pouvoir sont nombreux, et les prophètes le payent souvent de leur vie. On pourrait trouver juste que ceux qui ont payés les prophètes d’un tel salaire le reçoivent eux aussi en partage ! Cette idée ne me plaît pas, à vrai dire, mais elle fait ressortir a contrario la justesse du cas précédent.

Le même raisonnement est répété pour un « juste » : «  »Qui reçoit un juste en son nom de juste prendra un salaire de juste… » Nous ne sommes plus ici devant un porteur de parole, mais devant une droiture de vie, une conformité réelle et perceptible à l’exigeante loi évangélique. Jésus a appelé à une justice supérieure à celle des pharisiens et des scribes, c’était l’objet du « discours sur la montagne » de la section précédente de l’évangile de Matthieu. Là encore, on ne sait pas quel est le « salaire » du juste, mais on entend que la motivation qui fait recevoir un juste parce qu’il a été identifié comme tel, parce que sa vie suscite admiration et peut-être même imitation, cette motivation entraîne aussi contrepartie.

Enfin, « celui qui donnerait à boire à un seul de ces petits -une seule coupe d’eau froide- en son nom de disciple, amen je vous dis, il ne perdrait pas son salaire. » On dirait qu’on arrive au bout d’une gradation inversée : le prophète porte un titre et exerce une fonction qui ne manque de prestige ; le juste, c’est normalement tout un chacun, mais tous savent qu’ils tendent vers la justice en obéissant au prophète, et aussi que tous ne sont pas justes. Enfin le disciple, c’est seulement celui qui tend vers la justice, qui l’espère, mais il est en apprentissage. L’action de recevoir est elle aussi en gradation inversée : recevoir un prophète (prestigieux aussi), recevoir un juste (peu fréquent mais plus banal), et ici donner un verre d’eau froide, ne serait-ce qu’à une seule personne, quelqu’un d’insignifiant (« un seul de ces petits »), simplement parce qu’on a reconnu quelqu’un qui chercher, quelqu’un qui s’est mis à l’école d’un autre. Jésus ne dit d’ailleurs pas formellement « en son nom de mon disciple« , mais bien « en son nom de disciple« . On pourrait comprendre dans le premier sens, les langues anciennes supprimant aisément ce qu’elles estiment évident du fait du contexte. Mais rien n’oblige à comprendre de façon stricte, et peut-être Matthieu met-il en évidence le seul fait de reconnaître en quelqu’un une personne qui a choisi de progresser, de chercher, sans plus.

Alors pourquoi dire cela aux Douze, au moment où il se les adjoint physiquement dans ses pérégrinations ? Il me semble qu’il éveille leur regard à l’émerveillement devant ceux qu’ils vont rencontrer. Il les invite à ne pas être « tout pleins » de leur propre rôle ou de leur propre mission, mais au contraire de regarder ceux vers qui ils vont et de s’en émerveiller. Même de leur être reconnaissants. Et puis aussi, il leur partage quelque chose de son propre regard : au tout début de la section, on s’en souvient peut-être, il a été saisi de pitié devant les foules, pris aux tripes devant tant de souffrances physiques et morales. Mais il y a vu aussi une « moisson », c’est-à-dire des fruits à recueillir, au moment opportun, pour qu’ils ne soient pas perdus. En voilà quelques uns, des fruits, du grain : aller vers les hommes, mais le regard émerveillé de ce qu’ils font, de la grandeur cachée mais réelle de ce qu’ils font, et disposés à leur renvoyer cette image d’eux-mêmes, qui est dans la rétine et le cœur du dieu.

Unifier sa vie (dimanche 25 juin)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le passage d’aujourd’hui fait suite, mais pas immédiatement, à celui que nous avons eu dimanche dernier. Nous avons vu dimanche dernier que nous étions au début d’une nouvelle section de l’évangile de Matthieu, une section marquée par un nouveau regard sur les foules. Après ce regard nouveau, Jésus a appelé à lui « ses douze disciples » (dont Matthieu donne alors les noms en les qualifiant d’ « apôtres« ) et leur a donné mission. Et puis il leur donne aussi des conseils, et c’est dans cet ensemble de conseils qu’est découpé notre passage d’aujourd’hui.

Ce passage, nous l’avons déjà croisé deux fois. J’ai essayé d’abord d’y inventorier les peurs qui règnent aujourd’hui, et les réactions que peut donner l’évangile d’aujourd’hui à celles-ci Même pas peur ! ; j’ai essayé ensuite de donner un commentaire général de ce passage en faisant ressortir quels risques le disciple était invité à prendre, s’il prenait au sérieux sa mission de disciple Prise de risque. Aujourd’hui, je voudrais m’occuper de le toute dernière partie de ce texte, que j’ai jusqu’à présent un peu laissée de côté.

Il faut dire tout de suite, si vous avez été lire (ce que je ne saurais trop recommander) le texte de l’évangile sur le site de l’AELF, que celui-ci débute par une trahison : les premiers mots « Méfiez-vous des hommes » sont en fait « Prenez garde aux hommes« , et prendre garde n’est pas forcément méfiance (ce qui implique un a priori négatif) mais plutôt une attention éveillée, tant aux besoins des hommes qu’à leurs réactions. Mais surtout, cette phrase est plus haut dans le texte de Matthieu (v.17), alors que nous avons au v.26 où commence notre texte : « N’ayez pas peur d’eux » ou « Ne les fuyez pas« . C’est-à-dire exactement le contraire. D’autant que ce « eux » ne désigne pas tous les hommes, mais précisément (v.25, juste avant) « ceux qui ont traité de Béelzéboul le maître de maison » c’est-à-dire certains des pharisiens. Je parle de trahison, à cause de ce contresens initial dont il faut débarrasser immédiatement notre mémoire : la recommandation n’est pas d’être dans la méfiance a priori vis-à-vis de tous, mais au contraire de ne pas même craindre ceux qui se sont déjà ouvertement opposés au maître !

Que fait Jésus dans tout ce discours (sans doute recomposé par Matthieu à partir de « dits » indépendants au départ) adressé précisément aux Douze ? C’est la fin de ce discours qui nous le fait savoir, lorsque Matthieu écrit « quand il eut fini de…« , et il emploie alors le verbe [diatassoo] qui signifie disposer en ordre comme on fait pour les rangs d’une armée, ou encore répartir comme on fait des charges dans une maison, en donnant à chacun son poste. Cela signifie que le maître dispose les Douze, par ce discours, en leur donnant une mission précise, articulée avec la sienne et celle des autres. Or il est important sans doute de nous rappeler le contexte plus vaste que nous avons abordés la semaine passée : c’est à la suite d’un nouveau regard sur les foules, où les souffrances physiques et morales des gens qui les composent le prennent aux tripes, qu’il prend ces dispositions. Ce sont des dispositions de miséricorde qui sont là comme pour multiplier sa présence : non pas la remplacer, car lui-même sitôt ces dispositions prises « partit de là pour enseigner et proclamer la Parole dans les villes du pays. » Les Douze travaillent avec lui, non pas à sa place.

Et voilà que, parmi les paroles adressées aux Douze pour les « ranger en bataille » (vision plus militaire) ou « définir leur service » (vision plus domestique), se trouvent celles que je voudrais approfondir cette fois : « Tout [homme] donc qui me reconnaîtra devant les hommes, je le reconnaîtrai moi aussi devant mon père, celui dans les cieux ; mais qui me renierait devant les hommes, je le renierais moi aussi devant mon père, celui dans les cieux. » Cette traduction est une base de départ, nous allons voir si elle convient.

Ce qui me frappe avant tout, c’est la tournure très générale de la phrase : il n’y a pas de « vous » comme précédemment, on n’y voit même pas d’allusion aux Douze. C’est dire si le propos initial a dû être général, énoncé à tous. Matthieu l’a retenu comme adressé aux Douze, il faudra donc y réfléchir. Mais nous sommes légitimes à traiter cette phrase à part, puisqu’elle l’est manifestement. Ce qui me frappe ensuite, c’est la forme très balancée, très symétrique du propos.

Je relève trois symétries. Il y a d’abord deux « lieux » : « devant les hommes » et « devant mon père, celui qui est aux cieux« . Ces deux lieux sont bien ici, « sur terre » : c’est là qu’est celui qui parle, c’est là que sont ceux à qui il adresse ses propos, c’est là que sont les hommes, et c’est bien là que l’on se trouve en même temps devant  » [son] père« , ce qui n’empêche pas que le « lieu naturel » de ce dernier soit « aux cieux« . Ainsi donc, première symétrie, « devant les hommes » et « devant mon père« . Cette première symétrie en entraîne une deuxième entre « celui qui » et « moi« , Jésus. « Celui » dont il peut être question agit « devant les hommes » et Jésus, « moi« , agit « devant [son] père« . Enfin troisième symétrie, l’action : elle est exactement la même pour chacun des agents devant chacun des témoins. L’action A faite par quelqu’un devant les hommes entraîne la même action A faite par Jésus devant son père ; l’action B faite par quelqu’un devant les hommes entraîne la même action B faite par Jésus devant son père. Au coeur de tout, il y a donc ces fameuses actions A et B.

La première action, c’est [homologéoo]. Étymologiquement, c’est parler de même : être d’accord ou convenir, reconnaître , mais cela peut être encore se ranger à et, plus largement encore, avoir rapport avec. Il me semble que le sens fondamental convient très bien : « Tout homme qui parlera de même que moi devant les hommes, je parlerai de même que lui devant mon père, celui qui est dans les cieux » Tout se passe comme s’il s’agissait de se faire l’avocat de l’autre.

Parler d’une seule voix avec Jésus devant les hommes, ce n’est pas forcément conscient. Ce peut l’être, bien sûr : on peut être un disciple conscient qui veut se faire l’avocat de l’évangile, qui veut lui prêter sa voix, qui veut dire « nous » avec lui. Mais on peut aussi ne pas en avoir pleine conscience, et parler finalement de même manière, et il me semble que bien des gens le font. Et je trouve très réconfortant de savoir que ce n’est pas la référence consciente qui compte, mais bien la chose elle-même, en substance. Et il est même très réconfortant d’entrevoir que c’est le cas général : dans la désignation des deux cas, des deux actions, il n’y a pas égalité, il y a même dissymétrie. Le sujet de l’action de [homologéoo], de parler de même, c’est certes [hostis], celui qui, mais précédé d’un [pâs], tout. Nul n’est oublié de qui fait cette action. Elle est dite à l’indicatif : c’est le cas général. Pour l’autre action, il n’y a que le pronom [hostis], qui apparaît par contraste comme le cas isolé. Du reste, cette action est posée au conditionnel : s’il arrivait que quelqu’un… C’est le cas particulier, rare, qui peut exister théoriquement mais dont rien ne prouve qu’il est réalisé en fait. Voilà qui est magnifiquement optimiste !

Mais venons à cette seconde action, quelle est-elle ? C’est le verbe [arnéomaï] qui signifie nier, ou repousser, refuser, ou encore se rétracter. Le mot fait contraste avec le premier : autant celui-là montrait une solidarité entière, autant celui-ci montre au contraire une dissociation. Et c’est ici que je voudrais revenir sur les « lieux » que j’ai évoqués en commençant : devant les hommes, devant mon père. Matthieu insisite beaucoup sur le fait que le père est rejoint « dans le secret » : « ton père qui voit dans le secret te le rendra » (Mt.6,6.18). Ce qui conduit justement à ne pas agir « devant les hommes pour se faire remarquer » (Mt.6,1) : on retrouve ces deus « lieux ». Et l’on voit qu’ils n’en sont pas en fait, mais plutôt deux dimensions d’un même agir : un agir « devant tout le monde » où l’on se déclare, où il faut du courage, mais où aussi on pourrait être dans la représentation et la construction de l’image de soi ; et un agir « dans le secret du cœur » où l’on est plus libre, où l’on affronte personne sinon sa conscience, mais où l’on est plus en vérité.

L’enjeu du passage apparaît alors comme l’unité de son être : Jésus se situe pour chacun comme le médiateur de l’unité de vie. Ce qui guide notre action aux yeux de tous, si cela ressemble à l’évangile, conduit aussi à la vérité de soi au plus profond, unifie l’être et la vie, construit notre identité de la manière la plus solide. Mais ce qui fait se rétracter de l’évangile aux yeux de tous, nos lâchetés, nos hypocrisies, cela dissocie aussi notre être profond.

Considérer les choses ainsi m’éclaire sur la raison pour laquelle Matthieu a choisi d’insérer ce « dit » dans la discours aux Douze au moment où ils partent en mission pour la première fois. Ce n’est pas tant pour eux : si, bien sûr, ils vont être au premier chef mis en « crise », poussés à se déclarer devant les hommes, et c’est dans la vérité (ou pas) de leur agir que se construit leur être à eux. On aimerait que tous les missionnés au nom de l’évangile se rappellent cette sentence et vivent dans la lumière, sans qu’on ait à découvrir des horreurs « sous le tapis ». Mais surtout, les Douze sont invités à regarder ceux auxquels ils sont envoyés comme des personnes qui a priori (puisque c’est le cas général) sont en conformité avec l’évangile. C’est pour cela qu’elle constituent une « moisson ». La proclamation de « se convertir » n’est pas à faire avec un a priori négatif, au contraire : elle est de réaliser le référentiel dont, pour la plupart, ils vivent déjà. Et cet appel va résonner comme un avantage, comme une opportunité unique d’unifier sa vie et son être. Voilà la proclamation de l’évangile.