Porteurs d’une promesse (dimanche 13 février).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai déjà commenté ce texte sous le lien suivant : Disciple, mais pas pour soi. Je voudrais revenir cette fois sur l’aspect original et, disons-le, curieux, de ces béatitudes de Luc.

Les béatitudes, nous les connaissons surtout chez Matthieu. C’est un texte célèbre (Mt.5,1-12) et fait pour l’être ! Il est en effet remarquablement construit, avec un refrain, un rythme, des parallélismes : un texte écrit pour être retenu facilement par cœur quasiment à première lecture. A vrai dire, il a même tous les indices d’un texte avant tout dit et dit pour être retenu, puis retranscrit par écrit. Matthieu nous rapporte huit béatitudes, plus une neuvième. Les huit sont adressées à tous en général, alors que la neuvième ne concerne que certains auditeurs présents (« vous« ). Elles ont toutes une forme paradoxale qui, au fond, invite chacun de ceux qui vit une situation a priori de souffrance ou d’infériorité à l’envisager autrement, et en énonçant une ouverture permettant cet autre regard. Qui plus est, Matthieu place ces béatitudes en tête du « discours sur la montagne », discours inaugural de Jésus dans son ministère qui évoque comme une loi nouvelle donnée sur la montagne par le nouveau Moïse. C’est en général tout cela que nous avons en tête lorsque nous pensons « béatitudes ».

Palma il giovane, La multiplication des pains (1600), San Giacomo dell’Orio, Venise.

Le texte de Luc, qui nous est donné ce dimanche, ne se présente pas du tout de la même manière. Il est presque abusif de l’appeler « béatitudes », parce que ces huit paroles comptent autant de bénédictions (quatre) que de malédictions (quatre aussi). L’ensemble est énoncé dans un autre contexte, que bien sûr nous n’avons pas parce que le lectionnaire nous a fait sauter joyeusement à travers le livre de Luc, et qu’il supprime allègrement les versets 18 et 19 (jugeant sans doute que Luc est un bavard qui aurait pu faire plus simple et ne pas nous encombrer avec tant de paroles inutiles !!) : Jésus vient de choisir douze d’entre ses disciples et de les nommer « apôtres« . Loin de rester sur la montagne où s’est dans la prière effectué ce choix, il descend dans la plaine retrouver « la foule nombreuse de ses disciples » et « la multitude nombreuse du peuple » qui sont venus « l’écouter et être guéris de leurs maladies » : Luc est souvent attentifs aux différents groupes, et là il y a nettement deux groupes distincts, celui, nombreux, des disciples et celui, encore plus nombreux, du peuple. Et ce mot de « peuple« , [laos], désigne traditionnellement le « peuple de dieu », le peuple juif, par distinction des « nations ». Nous retrouvons la présence d’un noyau (les disciples) de renouvellement du peuple entier (le peuple).

Notons bien que, descendant dans la plaine, la scène n’évoque pas comme chez Matthieu celle d’une « loi nouvelle » énoncée par un nouveau Moïse. Le contexte, si l’on veut se référer à l’Ancien Testament, évoque plutôt la figure de Josué, qui combat dans la plaine pendant justement que Moïse intercède sur la montagne. Le Jésus de Luc est clairement impliqué dans les « combats » de ce monde. Du reste, son combat est contre le mal, et précisément il soigne (ou honore) là-même « ceux qui sont perturbés par des esprits impurs » et pour cela même « toute la foule » cherche à le toucher parce qu’une « force« , un « dynamisme » [dunamis], sort de lui et les guérit tous.

Cela veut dire que les énoncés de Luc théorisent, en quelque sorte, le combat que mène Jésus contre le mal, combat mené de son côté par le soin ([thérapéouoo], je soigne, j’honore) et la guérison ([iaomaï], je guéris). C’est sans doute pour cela qu’ils se composent autant de bénédictions (commençant par [makarioi], « bienheureux… ») que de malédictions (commençant par [ouaï], « malheureux…« ). Or ce combat, Jésus n’entend pas le mener seul : s’il est descendu au milieu du peuple et y affronte les différentes formes du mal, il « lève les yeux vers les disciples » et s’adresse à eux pour leur dire ces fameux énoncés contrastés. Le « vous » qui se trouve dans ces bénédictions ou ces malédictions, ce sont les disciples.

Mais il faut ici être très attentifs, car la traduction française a semé partout des « vous« , comme s’ils étaient énoncés à chaque demi-sentence. Ce n’est absolument pas le cas !! Je me permets une traduction et je souligne les propositions grammaticales qui sont marquées par le »vous » :

« Bienheureux les mendiants parce que vôtre est le royaume du dieu. Bienheureux les qui-ont-faim maintenant, parce que vous serez rassasiés. Bienheureux les qui-pleurent maintenant, parce que vous rirez. Bienheureux êtes-vous quand les hommes vous haïront, quand ils vous excluront et vous insulteront et jetteront dehors votre nom comme mauvais à cause du fils de l’homme : réjouissez-vous en ce jour-là et tressaillez, voici qu’en effet votre récompense est abondante dans le ciel, leurs pères faisaient en effet de telles choses aux prophètes ! Cependant malheur à vous les riches, parce que vous touchez votre consolation. Malheur à vous, les qui-êtes-comblés maintenant, parce que vous aurez faim. Malheur, les qui-rient maintenant, parce que vous serez dans le deuil et que vous pleurerez. Malheur, quand tous les hommes parleront bien de vous : leurs pères faisaient en effet de telles choses aux faux-prophètes. »

Que nous apporte ce soulignement ? Il me semble qu’il met en évidence que tous les traits ne visent pas directement les disciples, même si c’est à eux qu’est adressé l’ensemble, sans doute comme une clé pour comprendre le rôle qui leur est assigné par leur maître, leur rôle à l’égard du peuple en faveur duquel lui-même s’investit.

On voit que, de manière parallèle, la quatrième bénédiction et la quatrième malédiction s’adressent directement aux disciples : « bienheureux êtes-vous…, malheur, quand tous les hommes parleront bien de vous… » Dans les deux cas, le rôle auquel celui des disciples est comparé est celui des prophètes, authentiques ou faux. Et on retrouve dans ces deux cas la tonalité matthéenne où une situation apparemment douloureuse est ouverte à une autre interprétation. Que les disciples jouent un rôle de prophète n’est pas une petite affaire : le prophète n’est pas, comme dans Tintin, un Philippilus battant un gong dans les rues et annonçant la fin du monde. D’abord, dans toute la première moitié de l’évangile de Luc, le prophète c’est Jésus lui-même : c’est donc inviter les disciples à jouer le rôle même de Jésus auprès du peuple tout entier, du peuple qu’il s’agit de renouveler. Ensuite, les prophètes ne sont pas seulement des « discoureurs » : si la tradition biblique a certes retenu (ou recomposé) nombre de leurs oracles, elle a aussi retenu des actes, des actes de secours ou de salut au bénéfice de personnes particulières, mais aussi des actes symboliques ou des faits de vie constituant en eux-mêmes une parole signifiante. C’est donc la vie même des disciples qui est appelée à faire signe au peuple tout entier, ils vont vivre et se comporter d’une manière parlante, conscients d’être observés et cherchant à traduire dans leur vie même le message de proximité du dieu qui vient au secours de son peuple et en fait un peuple nouveau -renouvelé.

Mais Luc distingue aussi trois catégories de personnes qui ne sont pas disciples -peut-être peuvent-ils l’être, du moins ce n’est pas parce qu’ils le sont qu’ils sont nommés- : ce sont les mendiants, ceux qui ont faim maintenant et ceux qui pleurent maintenant. Le « maintenant » s’oppose tout au long de ces sentences à un futur, dont on ne sait d’ailleurs pas s’il se situe toujours dans notre registre de temporalité ou s’il fait appel à un « autre monde ». A tout prendre, il me semble tout de même que c’est dans le même régime de temporalité, car le futur est employé aussi, à propos des disciples eux-mêmes : « quand les hommes vous haïront,…. quand les hommes diront du bien de vous… ». Quand Luc écrit, ses lecteurs et lui-même savent que ces temps-là, futurs quant à leur énoncé initial, sont désormais survenus.

Bien. Mais pourquoi donc Luc sélectionne-t-il ces trois catégories de personnes, les mendiants, ceux qui ont faim maintenant et ceux qui pleurent maintenant ? Peut-être parce qu’il s’agit de trois genres de détresses emblématiques, de trois manques des besoins les plus fondamentaux. Ce sont des malheurs qui font ressentir l’injustice de la situation, ce sont des malheurs dans lesquels tout un chacun peut tomber sans qu’il y soit de sa faute. Ce sont des malheurs qui ne sont pas moralement qualifiés. Les disciples sont invités à s’y confronter directement, et ce ne sera pas, ce ne pourra jamais être, en expliquant comment il aurait fallu ceci ou comment il faudrait cela.

Au contraire, les disciples sont eux-mêmes, du fait qu’ils sont disciples, un remède qui soigne ou qui guérit, « …parce que vôtre est le royaume du dieu, ….parce que vous serez rassasiés, …parce que vous rirez » Dès à present, le royaume est confié aux disciples mais non pour eux : pour les mendiants. Et ils en sont bienheureux. Une promesse de rassasiement est portée par les disciples mais non pour eux : pour ceux qui ont faim maintenant. Une promesse de rire est portée par les disciples, mais non pour eux : pour ceux qui pleurent maintenant. Notons au passage cette particularité grecque de Luc, le rire. Ce n’est pas souvent, profitons-en ! Le rire, dans la Bible, c’est plutôt la moquerie, plutôt négatif. Mais dans le monde grec, le rire est un signe de la joie, et c’est ainsi qu’il transparaît ici : si être disciple c’est porter une promesse de rire, voilà qui est magnifique !

En revanche, malheur aux disciples qui sont déjà riches maintenant, aux disciples qui sont déjà comblés maintenant : c’est-à-dire qu’ils ne portent plus une promesse d’un royaume d’avenir, une promesse de transformation. Mais ils se sont installés dans ce monde tel qu’il est et en profitent sans plus chercher à le transformer. Alors oui, malheur à eux et, on le comprend à cause de ce qui a précédé, malheur même tout le peuple, au monde entier.

On peut dire que ces sentences, telles que Luc les rédige et nous les rapporte, sont un vade-mecum du disciple. Faciles à apprendre aussi à cause de leur forme répétitive, elles lui permettent de se souvenir à tout instant du rôle à lui assigné par son maître, d’être en ce monde jamais installé mais porteur d’une promesse, acteur d’un changement et d’un renouvellement. Et de l’être en se tenant de manière privilégiée auprès de ceux qui souffrent, de préférence ceux dont les besoins vitaux, premiers, sont déçus et demeurent béants.

Germe de renouvellement (dimanche 6 février).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Privés du deuxième volet du diptyque inaugural de Luc (et je ne vois pas, du coup, comment on pourrait le comprendre avec justesse !), nous voici transportés à une nouvelle étape du ministère de Jésus, comme j’ai essayé de la montrer dans mon précédent commentaire de ce passage, Le risque et la solidarité. L’étape est nouvelle en effet, parce que la tâche prend une ampleur telle qu’elle dépasse les moyens du seul Jésus.

J’écrivais pour conclure : « L’un (Jésus) reconnaît avec beaucoup d’humilité qu’il ne peut plus tout faire seul, et s’associe vraiment d’autres personnes (Simon-Pierre, Jacques et Jean), de manière durable et engageante pour lui. Il va donner à d’autres tout ce qu’il faut pour faire avec lui, et sait montrer d’emblée sa reconnaissance. Il repousse un rapport « hiérarchique » et veut vraiment gommer les distances. L’autre (Simon-Pierre) met son savoir-faire et ses compétences au service, avec une belle spontanéité, et se montre docile malgré son savoir. Il sait aussi reconnaître ce qui le dépasse et accepter l’offre peu ordinaire qui lui est faite : cesser radicalement une activité où il excelle pour une autre où il a tout à apprendre. » Ces nouveaux rapports ne sont pas nouveaux qu’entre ces personnes, ils sont nouveaux en soi dans la société. Ils sont aptes à renouveler entièrement celle-ci, et c’est ce que dans un premier temps je voudrais creuser.

Un leader, un meneur, un porteur de mission (même divine !) qui ne fait pas tout seul, c’est un changement énorme. Il ne s’agit pas ici que de délégation : Jésus a vraiment besoin du bateau de Simon-Pierre, il en a besoin pour deux raisons. D’abord, la foule est trop importante, ceux d’entre-elle qui sont au plus près vont désormais constituer un mur phonique et physique au détriment de ceux qui sont plus loin. Autrement dit, le succès même de la parole du maître devient un obstacle. Ensuite, la foule le presse, littéralement « la masse est sur lui« , de sorte qu’elle devient une menace physique. Autrement dit, le succès même de la parole du maître risque de faire disparaître ce maître : il faut avoir conscience de ce que sont les mouvements de foule pour en saisir vraiment le danger, qui n’est pas imaginaire loin de là.

Ce leader, donc, se reconnaît une indigence. Il ne fait pas tout seul parce qu’il a bien vu que la mission était plus grande que lui, que l’ampleur qu’elle prenait le dépassait. Ce qui lui reste, c’est la conscience de cette mission et l’initiative pour qu’elle se pérennise -et peut-être s’étende encore-. Cela il ne le partage pas (« ils le suivirent« ), parce que ce n’est tout simplement pas possible. Mais tout le reste, oui : cela veut dire qu’il ne va pas garder pour lui la mise en œuvre, les prises de contact, mais même les décisions, l’élaboration des plans, la stratégie, etc. Il engage avec Simon et ses associés (chez Luc, à la différence d’avec Marc et Matthieu chez qui les Zébédée-brothers sont simplement d’autres pêcheurs installés un peu plus loin, ils sont ses associés -et André n’est pas là) une relation où on fera le point ensemble, où on choisira ensemble. On est très loin des pouvoirs exercés jalousement, encore plus loin des exercices pesants du pouvoir.

Et quoi de plus transformant, quoi de plus porteurs pour les « associés » ? (Je les appelle ainsi, parce que le « suivre » est un « marcher avec », un « accompagner », avec cette seule nuance que c’est l’autre qui règle le pas ou la direction). Il me semble que dans une famille, dans un groupe, dans un travail, c’est ainsi que chacun se sent le plus reconnu et impliqué. Dans le monde professionnel en particulier, le travail de chacun lui donne une véritable connaissance du réel, à la fois éprouvée (parce que le réel résiste) et réfléchie (parce que cette résistance appelle l’intelligence pour la vaincre), qui entre dans la dignité même du travailleur : qu’il soit associé à l’analyse des choses, aux orientations et aux décisions serait au bénéfice de tous ! Mais cela est vrai aussi des relations d’un enseignant avec ses élèves, ou d’un médecin avec son patient : des relations qui ne sont pas strictement « hiérarchiques », mais qui sont tout de même « asymétriques ».

Et ce leader veut encore rétribuer. Il n’est pas de ceux qui cherchent à « diminuer la masse salariale » parce que la rétribution de ceux qui travaillent et engagent leurs compétences n’est considérée que comme une charge budgétaire qu’il faut à tout prix diminuer pour une meilleure « rentabilité » (au profit de qui, d’ailleurs ?…). Non, Simon-Pierre et les siens ont rendu un service devenu nécessaire, et même s’ils ne demandent rien, ce leader-là veut les rétribuer : « va au large vers le grand-fond et laissez aller vos filets pour la prise. » Je remarque au passage que cette rétribution n’est pas une récompense condescendante : elle se fait avec leurs propres mains, avec leur propre savoir-faire. Ils ont fait pour lui ce qui était de son domaine, il les ramène sur le terrain de leur compétence, là où ils en savent plus que lui. Le souci de la dignité de l’autre est constant, il aura gagné de ses mains, et se devra surtout à lui-même ce qu’il aura gagné. De la part du leader, il n’y aura eu que des indications, une orientation.

De l’autre côté, la docilité de l’associé est également un changement majeur. Il ne s’agit pas d’une docilité naïve, d’une sorte de démission intellectuelle, car tout de même : le patron-pêcheur expérimenté qu’est Simon-Pierre sait bien les temps et les rythmes de la pêche. Il a cette expérience du réel, il sait qu’en pleine journée la pêche est généralement moins bonne, les poissons plus loin au fond. En plus, leur expérience récente à tous, la nuit dernière, dans les conditions les meilleures, les a fait rentrer bredouille : pas très motivant. Simon-Pierre ne joue pas au naïf ni à l’ébloui, il dit cela, il en fait part. Il entre dans ce nouveau rapport offert par le leader (qu’il appelle « chef« , [épistata], celui-qui-se-tient-au-dessus) où les avis sont les bienvenus.

Mais il ajoute aussi  » …or sur ton mot je laisserai aller le filet. » Son expérience, entière et récente, lui fait savoir improbable un résultat quelconque. Improbable, mais pas impossible. Et sa docilité vient se loger là : dans un consentement à ce que ne contredit pas réellement son expérience. Il ne se lance pas dans l’absurde, mais il accepte la part de risque qu’on lui fait prendre à son tour. Il a tiré Jésus d’un mauvais pas, d’un risque pour lui, et il accepte à son tour d’en prendre un sur son ordre. D’ailleurs il ne dit pas ordre, mais « mot« , [rhèma] : c’est « sur ta parole« , parce que c’est toi qui le dis. A Simon-Pierre est reconnue par Jésus la dignité d’un savoir-faire ; à Jésus est reconnue par Simon la dignité d’un savoir-dire.

Mais la docilité réfléchie de Simon-Pierre va plus loin : il sait reconnaître qu’il est dépassé, lui aussi. Il se retrouve exactement dans la même position que Jésus au début du passage, dépassé. Oui son expérience et son savoir-faire lui faisaient juger, non impossible, mais hautement improbable une quelconque pêche en ce lieu et à cette heure. Désormais, son expérience et son savoir sont dépassés par l’ampleur de la pêche, ils n’ont jamais fait une telle prise qui les menace -comme le succès de son premier ministère menaçait désormais Jésus par l’écrasement de la foule. Le cerveau se met à travailler à toute allure devant le danger, les réflexes et la solidarité jouent, on appelle l’autre bateau de la flotte de pêche, les professionnels trouvent les gestes adéquats, les bateaux sont pleins à enfoncer, les dégâts dans le filet ont été limités, aucun homme, aucune embarcation, ne sont perdus. Ouf !

Sa réaction néanmoins est spontanément différente : il n’attribue pas l’ampleur sa pêche à son savoir-faire, ce qui est pourtant le cas. La surprise et la nouveauté la lui fait attribuer à une action de Jésus, une sorte de « magie ». Une « magie » qui serait ambivalente : est-elle récompense ou condamnation ? Le cadeau est-il empoisonné ? Et ce n’est pas la reconnaissance qui prend le pas à cette heure, c’est l’effroi, et Simon Pierre préfère la prise de distance : « sors d’auprès de moi, parce qu’homme-qui-fait-fausse-route je suis, seigneur. » Le mot « sors ! » est celui si souvent employé pour les démons dans l’évangile de Luc. Ici, associé au « seigneur » qu’il lâche en fin de phrase, il fait peut-être bien ressortir l’ambivalence des sentiments de Simon Pierre, qui ressent la présence du supra-humain capable du bien comme du mal. Mais le mot de l’exorcisme est vite tempéré par une tournure laissant plutôt place à la crainte religieuse. Et se mettant lui-même en cause, « homme-qui-fait-fausse-route » demande tout simplement l’éloignement de celui qu’il considère comme la cause de cette de cette expérience de l’excès qui met en danger.

La docilité réfléchie de Simon Pierre et de ses associés va pourtant aller encore plus loin : les voilà invités à une « reconversion », à quitter les lieux d’application de leur expertise et de leur expérience pour appliquer ces derniers à ce que fait Jésus lui-même. Les termes propres à la pêche sont bien réemployés, mais appliqués cette fois-ci aux « humains« . Et ils acceptent, s’appuyant sur ces nouveaux rapports établis par celui qui les invite par lesquels ils « marchent avec » tout en laissant à un autre l’orientation, et très conscients qu’il y aura à apprendre. Ils se laissent sortir de leur « zone de confort » vers un inconnu, vers une aventure, et c’est là aussi tout à leur honneur.

J’ai voulu, dans un premier temps, montrer tout ce que ces nouveaux rapports pouvaient renouveler dans la société, à toutes les échelles de la société. Ils en font une société de l’égale dignité, de la collaboration, et en même temps une société de l’aventure, de l’exploration du réel par la connaissance éprouvée de ses limites, bref du dynamisme. Mon deuxième temps est en fait très bref : je constate que ces nouveaux rapports n’existent, à l’origine, qu’à cause de la foule : c’est le début de notre épisode. Je constate aussi qu’ils sont établis d’abord entre quelques-uns, mais au service et au bénéfice de cette même foule : c’est la fin de notre épisode. Mais il est clair que ces nouveaux rapports, aptes à renouveler toute société, à faire de ce monde un monde « nouveau », ne sont pas destinés à rester en propre à ces « quelques uns », nommément Jésus et ses disciples.

Ces nouveaux rapports, en effet, ne « définissent » pas une nouvelle communauté, au sens circonscrit. Jésus et ses disciples ne vont pas vivre selon de nouveaux rapports, puis avoir des rapports différents avec la foule. c’est d’autant plus clair pour les premiers lecteurs de Luc qu’ils savent très bien, à leur époque, que tout « rabbi » constitue autour de lui une « école » avec des disciples. La différence ici, et elle est de taille, c’est que lesdits disciples ne repartent pas chez eux une fois l’école terminée, le soir à cinq heures. Cette fois, ils restent pour une vie ensemble, pour que tous les aspects de la vie et des rapports humains soient renouvelés. Et si tous les aspects des relations sont renouvelés, a fortiori les rapports avec la foule, qui ne peuvent plus être différents.

En d’autres termes, il n’y a pas ici fondation d’une nouvelle communauté au sens d’un groupe distinct des autres et qui vit avec des règles qui lui sont propres. Il s’agit bien d’un « groupe de vie », mais qui n’est pas marqué par l’exclusive, par la frontière. Au contraire. Ce groupe fait école non seulement pour ses membres mais pour que s’étendent en dehors de lui, d’une manière somme toute fort naturelle, ces nouveaux rapports qui ont la puissance de renouveler les choses. Et voilà un autre aspect de ce qu’est le groupe des disciples, c’est-à-dire l’Eglise authentique en son cœur : être le germe d’une société entière en renouvellement. Elle n’est pas un groupe circonscrit qui n’est « pas du monde », en réaction contre lui, avec ses règles propres et faisant fi des règles qui ont cours dans le monde. Elle est, et elle cherche à être, un ferment et un germe de relations habitées par d’autres dynamismes, capables de renouveler l’humanité entière.

Le dieu ne parle que par un étranger (dimanche 30 janvier).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le texte d’aujourd’hui fait suite à celui de dimanche dernier (c’est assez rare pour être noté !!). Il s’inscrit dans le diptyque composé par Luc pour raconter les premiers pas de Jésus dans son ministère d’annonce du royaume. Il s’agit d’un élément du premier volet, celui qui conduit au refus du messager, quand le second volet conduira au contraire à l’acceptation de son message. J’en ai déjà fait un commentaire sous le titre Vivre mains ouvertes. J’ai essayé d’y faire remarquer le blocage que constitue chez ses auditeurs le fait de sortir de la gratuité de ce qu’il offre pour en faire une exigence ou un dû.

Je voudrais cette fois-ci m’attacher à cette sentence mise par Luc dans la bouche de Jésus : « Amen je vous dis qu’aucun prophète n’est [dektos] dans sa patrie. » Je voudrais m’y attacher, parce qu’elle est énoncée comme une explication de ce qui se passe, comme si d’ailleurs ce qui se passe était attendu, certain, inéluctable.

Cette sentence est pourtant bien étonnante : elle semble contre-intuitive, comme on dirait aujourd’hui. On pourrait croire que l’on s’adresse d’autant mieux à ceux que l’on connaît bien : à l’époque où tout le monde sait que « pour bien enseigner l’anglais à John, il faut connaître John », venir porter un message dans une région que l’on connaît et à des gens que l’on connaît devrait représenter un atout considérable. Du reste, dans la doctrine de l’Eglise catholique d’aujourd’hui, par exemple dans le décret conciliaire Ad Gentes sur l’activité missionnaire, le fait qu’une communauté dans une région ou un pays donné puisse susciter enfin ses propres ministres porteurs de la parole est considéré comme une étape capitale : est-ce donc là une opposition à cette sentence de Jésus ?

Remarquons en effet le côté lapidaire de la sentence : « aucun prophète« , en grec [oudéïs prophètès]. La formule n’admet aucune exception, elle vise même clairement à exclure la moindre exception. Il n’y a pas de solution dès lors à distinguer un cas général et des cas particuliers. C’est à prendre ou à laisser.

J’ai laissé non traduit un mot de la sentence : « Amen je vous dis qu’aucun prophète n’est [dektos] dans sa patrie. » Le mot [dektos] peut être traduit par accepté, par admis, ou encore par agréable. Ce n’est pas tout-à-fait la même chose.

Etre accepté dans sa patrie, c’est y être reçu, c’est rentrer dans les échanges, c’est avoir une place faite. L’expédition de Phocée est acceptée par les Ségobriges qui les invitent au banquet nuptial de la fille du roi, laquelle choisit précisément pour époux l’un des deux chefs -c’est-à-dire qu’ils font alliance-, en conséquence de quoi on leur concède une vaste terrain pour s’installer et l’on établit tout de suite des échanges entre les arrivants et les autochtones, ce qui aboutit à la fondation de Marseille.

Etre admis, c’est un processus sous condition : c’est entrer, alors que cela ne va pas de soi, dans un cercle dont il faudra accepter les lois ; être admis, c’est pouvoir aussi bien être exclu à l’occasion. Paul est admis dans l’aéropage d’Athènes pour y être entendu sur les doctrines qu’il va proclamant dans la ville ; et quand, les exposant, il en vient à la résurrection, il est poliment mais fermement éconduit.

Etre agréable, enfin, se situe sur un autre registre, plus émotionnel ou sentimental, qui se situe plus de personne à personne que vis-à-vis d’une société dans son ensemble. Qui est agréable pourra plus facilement être admis, voire accepté, mais il se pourrait que cela ne suffise pas. Et à l’inverse, on peut fort bien être admis ou accepté, alors même que l’on est jugé désagréable. Le roi Hérode a tout-à-fait accepté Jean-Baptiste et son message, alors même que ni l’un ni l’autre ne lui sont spécialement agréable : c’est même tout le contraire, on dirait que c’est parce que l’homme comme son message sont dérangeants qu’ils sont acceptés !

Ainsi donc, la sentence n’est pas du tout la même suivant le sens que l’on donne à notre mot : « Amen je vous dis qu’aucun prophète n’est accepté dans sa patrie » signifie qu’il n’y restera pas, qu’il peut bien y passer et y délivrer quelque message, cela n’engendrera pas d’échange, il n’y aura pas avec lui communauté. « Amen je vous dis qu’aucun prophète n’est admis dans sa patrie » signifie qu’il n’a même pas accès à elle, qu’il n’y trouvera aucun séjour ni occasion de délivrer son message. « Amen je vous dis qu’aucun prophète n’est agréable dans sa patrie » signifie qu’il peut certes y venir, y séjourner, y demeurer même si bon lui semble, mais qu’il ne suscitera aucun plaisir : ce qui n’empêche pas qu’il puisse être entendu ou écouté. A lire le passage, il me semble que la première traduction est la bonne : on le jette dehors ! Et même, on cherche à le faire mourir.

Nous en revenons donc à notre questionnement de départ, mais un peu enrichis : comment se fait-il qu’aucune alliance n’est possible entre un prophète et sa patrie ? Comment se fait-il qu’il soit impossible, quelque cas de figure que l’on envisage, qu’un prophète et ceux de sa patrie construisent quelque chose ensemble ? Il est peut-être temps de remarquer que cette sentence ne s’applique pas à tout un chacun : elle ne connaît pas d’exception parce qu’elle porte elle-même sur une situation d’exception, celle du prophète. Enseigner l’anglais à John ne donne pas à son professeur un statut de prophète, tant s’en faut ! Nous voyons d’ailleurs que Luc illustre son propos de deux exemples notoires.

Le premier exemple évoque la figure d’Elie. Il est, écrit Luc, envoyé à Sarepta, à une veuve qui se trouve là-bas et qu’il secourt, alors qu’il y avait à la même époque beaucoup de veuves en Israël. C’est là solliciter un peu l’histoire : dans le Livre des Rois (1R.17, 1-16), Elie a provoqué contre le roi Achab une terrible sécheresse, et par contrecoup contre lui-même la colère du roi, de sorte qu’il doit se cacher de celui-ci : le dieu le nourrit grâce à des corbeaux qui lui apportent de la nourriture, et il peut boire à un torrent. Mais bientôt le torrent s’assèche aussi et le prophète lui-même se trouve affecté par la sécheresse qu’il a provoquée. Le dieu vient à son secours en lui indiquant qu’il a chargé une veuve, à Sarepta, de subvenir à ses besoins. Arrivé sur place, le prophète va bénéficier des secours bien pauvres de cette femme, en échange de quoi il lui assurera la pérennité de ses ressources. On comprend que le résumé fait par Luc donne de l’épisode un résumé pas tout-à-fait fidèle : il fallait, par sollicitude pour son prophète, que le dieu lui fasse quitter sa patrie. La veuve de Sarepta est d’abord l’instrument de cette sollicitude divine. Et si aucune veuve en Israël n’a joué ce rôle, c’est parce que le ministère du prophète, en provoquant sur tout le pays la sécheresse, les en a toutes rendues incapables. Donc, pas d’alliance entre le prophète et sa patrie, parce que le prophète fait la guerre à sa patrie et à son roi. Et aussi, il faut le dire tout de même, le prophète fait la guerre à sa patrie et à son roi parce que ceux-ci ne sont plus fidèle au yahvisme mais servent plutôt d’autres dieux.

Le deuxième exemple convoque la figure d’Elisée. Il y avait, écrit Luc, à son époque, bien des lépreux en Israël : pourtant ce ne fut aucun d’eux qui fut guéri par Elisée, mais bien Naaman, un Syrien. Là encore, les choses sont légèrement différentes (2R.5, 1-19) : C’est Naaman, général syrien, lépreux, qui apprend par une jeune esclave de sa femme qu’il y a à Samarie un prophète capable de le guérir. Il s’y rend et reçoit du prophète (qui ne sort même pas à sa rencontre !) l’ordre de se baigner sept fois dans le Jourdain, ce qui ne lui plaît pas du tout : il s’attendait à des manipulations ou des incantations, et repart mécontent. Ce sont ses serviteurs qui le pressent d’essayer malgré tout, le fléchissent, et le voilà guéri. Plein de reconnaissance, il repart chez lui désireux de servir désormais le dieu d’Israël. On voit que les rapports du prophète et de sa patrie sont ici fort peu évoqués : sinon que le roi d’Israël, à qui Naaman s’est d’abord adressé, a pris comme une provocation cette demande d’être guéri de la lèpre faite par un roi voisin pour son général, et c’est le prophète qui, spontanément, a envoyé un de ses serviteurs à la cour pour rediriger vers lui-même le solliciteur. On peut dire bien sûr que le roi n’a pas songé de lui-même à envoyer Naaman chez Elisée, signe peut-être du peu de crédit qu’il lui accordait. Mais faut-il aller, à partir de cet exemple, jusqu’à dire qu’il n’y avait rien de construit entre le prophète et sa patrie ?

Voilà donc qui est étrange : Luc cite deux exemples, qui sont manifestement mal employés, mal interprétés ! On n’accusera pourtant pas Luc de ne pas savoir lire, ce serait très injuste. Mais alors que veut-il ? Il me semble qu’il nous met tout simplement sur la piste de ce qu’est un prophète. Et c’est sans doute le point capital de cette sentence et surtout de ce passage : situer Jésus comme un prophète. Un prophète au sens où Elie et Elisée sont des prophètes. Pas des personnages qui auraient écrit (dit-on) des livres ou prononcés des oracles recueillis dans des livres, comme Isaïe ou Jérémie. Mais des personnages impliqués dans la vie de leur temps, dans la vie collective et institutionnelle, pour y manifester la présence agissante de leur dieu. Et voilà ce qu’est aussi Jésus : dans ce premier volet du diptyque, la preuve en est faite par la négative, il est rejeté comme le furent aussi les prophètes ; dans le deuxième volet, quand il est accepté, il peut agir comme les prophètes Elie et Elisée (accomplir de nombreux signes, des guérisons, des résurrections…).

Je reviens pour finir à notre sentence. Que peut-elle signifier pour notre vie ? Bien sûr, elle nous invite à accepter Jésus comme présence agissante du dieu dans notre vie. Mais aussi, peut-être nous aide-t-elle à mieux comprendre pourquoi c’est lorsque nous voudrions être auprès des nôtres ce même signe de la présence agissante du dieu que cela ne « marche » pas. Dans ce domaine, la proximité éloigne. Le dieu est un autre, et c’est un autre seul qui peut en être le signe. La leçon devait porter particulièrement fort à l’époque de Luc, quand la structure de la communauté chrétienne naissante était portée avant tout par les familles et les chefs de famille : nul ne peut au nom du dieu « faire sa sauce religieuse » seul dans sa famille. Il faut une interaction entre les familles, il faut aussi des acteurs plus « étrangers » pour porter ce témoignage. Encore aujourd’hui, si l’on a le souci que grandisse la foi dans sa famille ou parmi les siens, c’est en étant accueillant à d’autres, en se confiant à d’autres. L’ouverture à d’autres concrets reste la condition incontournable et indépassable de la naissance et de la croissance de la foi dans la famille. Le repli sur soi de la famille ou de la patrie n’est pas un signe de santé aux yeux de la foi : c’est plutôt le signe du rejet.

Et je tremble en écoutant, dans la campagne électorale en cours en France, tant d’appels au repli sur soi et à la fermeture du pays…

Une Eglise authentique (dimanche 23 janvier).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Notre texte d’aujourd’hui ajoute deux textes l’un à l’autre, l’un qui se trouve au tout début de l’œuvre de Luc, l’autre qui se trouve déjà à son quatrième chapitre. Il y a trois ans, après une mise en situation plus détaillée de la situation des deux textes, je me suis concentré entièrement sur le premier des deux textes, Pourquoi lire l’évangile ?. Il me semble juste cette fois-ci de m’attacher au deuxième, celui qui marque les débuts du ministère de Jésus selon l’ordre de Luc.

Et nous avons d’abord un sorte d’introduction, une présentation générale de ce ministère. « Et Jésus retourna dans la puissance de l’esprit dans la Galilée. Et sa réputation se répandit sur toute la région à l’entour de lui. Et lui-même enseignait dans leurs synagogues en étant célébré par tous. » Jésus vient de la Galilée, il en est sorti pour la première fois pour aller écouter Jean au Jourdain, puis pour aller au désert. Maintenant il s’en revient, il fait retour : la boucle est bouclée, en quelque sorte, ce que sous-entend le verbe [hupostrefoo] employé ici.

Mais il ne s’agit pas d’un simple retour, à la case départ. Il ne revient pas dans le même état, mais dans la puissance de l’esprit. La [dunamis], c’est ce qui donne notre dynamisme, notre dynamique : c’est un élan, une puissance d’entraînement actif. L’expression de Luc peut vouloir dire deux choses, et peut vouloir les dire à la fois. Jésus (1er sens) est animé, entraîné, dynamisé, par l’esprit. Cet esprit descendu visiblement sur lui après son baptême, une fois sorti de l’eau, de manière corporelle « comme une colombe« , l’a entraîné vers le désert et l’a rendu fort contre les tentations (nous aurons ce récit des tentations dans quelques semaines : oui, je sais, c’est le bazar ! Je déplore aussi ce désordre dans les textes, et surtout quand Luc nous dit aujourd’hui-même en commençant qu’il a été spécialement attentif à l’ordre !!). Et maintenant, avec cette même force, il vient comme un lutteur pour réaliser sa mission. Mais aussi Jésus (2° sens) vient avec une capacité d’entraîner derrière lui qui lui vient de cet esprit : l’esprit qui le dynamise est communicatif, et cet esprit pénètre ceux que touche sa parole pour les entraîner à sa suite. Ce qui s’inaugure ici est un élan formidable où tout un peuple bientôt va se mettre ou se remettre en marche.

La Galilée est bien sûr la région d’origine de Jésus, mais sa mention n’est pas anodine. C’est bien selon Luc la région d’origine de Jésus, sa naissance à Bethléem apparaissant « accidentelle » : non pas au sens d’une chose arrivée par hasard, mais au sens où c’est un évènement déterminé (un recensement décrété par Auguste -dont on n’a par ailleurs aucune trace !!), survenu vers la fin de la grossesse de sa mère, qui explique cette « délocalisation » de sa naissance. A part cela, il est bien de Nazareth. Or Nazareth… ce n’est rien ! C’est une ville sans « passé », sans la moindre mention dans les traditions bibliques ; autant dire qu’il sort de nulle part. Et la Galilée même est une région peu recommandable : ce n’est pas la noble Judée -capitale : Jérusalem-, avec le passé prestigieux de royaume fidèle que lui a construit la tradition biblique. La Galilée est plutôt du côté du royaume du nord, de ces territoires toujours suspects d’idolâtrie et d’infidélité ; elle est aux marches d’Israël, traversée par toutes sortes de routes commerciales et du coup par toutes les « nations », elle est le lieu du mélange, du « pas clair », du « pas chimiquement pur ». Or c’est là que tout commence…

Il me semble qu’il vaut la peine de s’arrêter un instant ici, sur ce que nous venons de mettre en lumière. Car ce sont au fond trois choses qui, dès l’origine, marquent le ministère et l’œuvre de Jésus : l’origine trouble, le dynamisme et l’esprit.

L’origine trouble : être disciple de Jésus, marcher à sa suite, ce n’est pas avoir un pedigree, ce n’est pas avoir des lettres de recommandations. On n’est pas « recommandable » parce qu’on est disciple de Jésus, et l’actualité nous montre assez que ce ne sont pas nécessairement ceux qui se revendiquent le plus de lui qui sont ses disciples les plus authentiques. Et le groupe des disciples n’est pas un ensemble de « gens biens », ce n’est pas « gens de confiance.fr ». L’Eglise, la vraie, l’authentique, ce n’est pas une institution de la respectabilité. Elle vient de Nazareth, elle commence en Galilée. Pour l’Eglise, pour celles et ceux qui veulent être l’Eglise, chercher la respectabilité, c’est se tromper de cible : parce que c’est chercher dans le regard des autres le respect et la position. Il n’est que de relire les débuts de la Première Epître aux Corinthiens pour s’apercevoir quels genre de gens composent cette première communauté à Corinthe, grand port de commerce avec tout ce qui fait la vie d’un port ! « [..] débauchés, idolâtres, adultères, [..] dépravés, sodomites, [..] voleurs, profiteurs, [..] ivrognes, diffamateurs, [..] : voilà ce qu’étaient certains d’entre vous. Mais vous avez été lavés, vous avez été sanctifiés, vous êtes devenus des justes, au nom du Seigneur Jésus Christ et par l’Esprit de notre Dieu. » (1Cor.6,9-11). Ce qui fait l’Eglise, ce n’est pas d’où on vient, à aucun stade, mais où on va et surtout avec qui on marche. Ce qui la rend vraiment « catholique », c’est de faire chercher le même Jésus d’où qu’on sorte : c’est cela le cœur de son universalité !

Mais il s’agit aussi de dynamisme : comme on vient de le voir dans ce que Paul écrit de son côté aux Corinthiens, il s’agit d’aller. Qu’importe d’où on vient, et ce à n’importe quel moment de son histoire. Qu’importe « où on en est » : ce qui compte c’est d’avancer, c’est d’être dans le dynamisme de l’esprit. [Vous avez été lavés, sanctifiés, justifiés] « par l’esprit de notre dieu » écrit Paul. Ce qui compte c’est une marche, un élan, et que ce soit l’élan même qui anime Jésus. C’est également une chose très importante et qui reste à faire : l’Eglise authentique, ce n’est pas d’abord une organisation, mais la combinaison spontanée des dynamismes entraînant chacun de ses membres. Pour l’un, c’est l’attention aux enfants ; pour l’autre, c’est la mise en réseau des gens pour qu’ils se parlent ; pour une autre encore, c’est le secours aux refugiés, pour un autre… que sais-je encore ? Et il ne s’agit pour personne, POUR PERSONNE, d’organiser cela ni d’institutionnaliser cela !! Qui pourrait prétendre organiser l’esprit ? Mais si l’on croit que l’esprit est donné à ceux qui croient en Jésus et le suivent, alors on fait confiance aux actions et aux inspirations de chacun : tout juste faut-il qu’elles soient confrontées à la parole de Jésus pour que chacun puisse vérifier que c’est bien l’esprit de Jésus qui l’anime, non un autre. Mais évidemment, si l’on ne croit pas que l’esprit est présent en chacun des croyants et des disciples de Jésus, on construit une institution qui s’empare de tout cela et le contrôle sous prétexte de veiller à l’authenticité. Or ce n’est pas l’institution qui doit s’emparer de ces élans pour les faire siens et les graver dans le marbre, aussi beaux soient-ils (et ils le sont !!!). Il s’agit simplement de les voir vivre et de les laisser vivre. On est très, très loin du compte ici…

Il s’agit enfin de l’esprit. On l’a lu dans la formule de Paul aux Corinthiens, « au nom du Seigneur Jésus Christ et par l’Esprit de notre Dieu. » L’esprit et Jésus sont indissociables. Il n’y a pas l’un sans l’autre. On ne peut suivre Jésus sans l’esprit, son esprit. On ne peut participer de l’esprit ni vivre de lui sans Jésus et sa parole qui retentit. Quand Luc écrit : « Et Jésus retourna dans la puissance de l’esprit dans la Galilée. Et sa réputation se répandit sur toute la région à l’entour de lui« , il lie étroitement les deux et fait de l’un le gage d’authenticité de l’autre (et réciproquement). Et du coup, la « réputation » qui se répand acquiert elle-même un double statut : elle est une parole « sur » Jésus colportée par les uns et les autres, mais du coup elle devient aussi une parole « de » (au sujet de) Jésus. Et cela parce qu’elle « se répand« , c’est-à-dire qu’elle participe au dynamisme même dont il est question, le dynamisme de l’esprit. L’esprit travaille toujours à la fois de l’intérieur et de l’extérieur : dans le récit que Luc fera de la Pentecôte (Ac.2), il montrera l’esprit venant sur les disciples et les poussant au-dehors, mais aussi dans le même temps l’esprit agissant sous mode d’interrogation naissante dans tous les peuples présents aux alentours et les poussant vers le même lieu, vers l’intérieur. L’Eglise authentique est donc celle qui croit en l’esprit autant qu’en Jésus, qui ne se croit pas obligée de dicter à chacun ce qu’il doit faire ou des règles pour son existence mais qui se contente de faire résonner la parole de Jésus en cherchant à rester grâce à elle fidèle à l’esprit, qui « sort » manifester cette parole qui n’est pas faite pour elle-même ou pour être gardée « à l’intérieur » , mais aussi qui reconnaît dans le monde où elle vit, et s’en émerveille, des élans qui ouvrent à Jésus et sa parole, qui y ressemblent.

Ainsi donc, l’origine trouble, le dynamisme et l’esprit font l’Eglise authentique, celle qui débute avec le retour de Jésus en Galilée tel que Luc nous le raconte. Il ajoute encore une autre chose : « Et lui-même enseignait dans leurs synagogues en étant célébré par tous. » Les synagogues lui préexistent, les hommes se rassemblent déjà et ils en ont déjà l’habitude. Jésus ne va pas « prêcher » dans des lieux qu’il a fondés : il trouve des gens déjà assemblés pour écouter la parole du dieu (ses yeux sont ouverts sur le monde qui l’entoure, il y voit ce que l’esprit qui l’a précédé a déjà accompli et les désirs, les dynamismes, qui sont déjà nés dans les cœurs), et il vient à leur rencontre. Illustration s’il en est de ce que nous avons vu précédemment. Petit détail : le participe passé passif [doxadzoménos] que j’ai traduit par « célébré » vient du verbe [doxadzoo] qui signifie en premier lieu « avoir une opinion, croire, penser, juger« , en deuxième lieu « s’imaginer, se figurer, supposer » et en dernier lieu « glorifier, célébrer« . Il me semble qu’il y a là aussi un chemin d’humilité de Jésus : il parle, il annonce, mais ce faisant il laisse les auditeurs -ceux qui cherchent à écouter la parole du dieu, car c’est bien pour cela que l’on vient à la synagogue- se faire une opinion à son sujet et au sujet de ce qu’il dit, puis aussi supposer des choses à son égard ou à l’égard de ce qu’il dit, enfin le célébrer si tel est leur chemin. Avec cette manière, il n’assène rien, mais il prend le risque de la réaction à son endroit. C’est la gratuité avec le risque qu’elle comporte. Et c’est tout simplement magnifique.

« Jésus à la synagogue », évangéliaire copte-arabe (1250), Bibliothèque de l’Institut Catholique, Paris.

Bon, eh bien avec tout cela, je n’ai pas parlé de l’arrivée à Nazareth ! Ce sera pour … dans trois ans !!

Un signe étrange (dimanche 16 janvier).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous retrouvons ce texte si beau des Noces de Cana, écrit par Jean dans son évangile, et que j’ai eu l’occasion déjà de commenter ici : Œuvrer à la joie. Commentaire très immodeste, puisque j’ai fait comme si j’étais Jean lui-même, excusez du peu !!!

Cette fois-ci, je voudrais commencer par m’étonner de la nature ou de la qualité du signe. L’œnologue amateur se réjouit bien sûr de cette transformation en bon vin de l’eau incolore, inodore et sans saveur. Et avec lui tous les bons vivants : combien de plaisanteries ne font-elles pas allusion au signe des noces de Cana ! Mais justement : un tel « signe » en est-il vraiment un ? N’est-ce pas plutôt trivial ? Chez Matthieu, le premier signe mentionné dans le ministère de Jésus est celui de guérisons multiples (Mt.4,24), et le premier raconté est celui de la guérison d’un lépreux (Mt.8,1-4) ; Chez Marc, il s’agit de l’expulsion d’un esprit impur (Mc.1,22-27) ; chez Luc aussi (Lc.4,33-36). Voilà des signes qui montrent clairement un Jésus qui vient au secours des gens atteints par le mal. Mais les noces de Cana ?…

Jacopo Robusti, dit Le Tintoret – “Les Noces de Cana”, (1561) Huile sur toile, 435 x 545.
Sacristie, S. Maria della Salute, Venise.

Autre différence aussi avec ces trois premiers signes dans notre texte, Jésus est là presque passivement. Ce n’est pas lui qui vient, se déplace, arrive là où il se rendait, etc. : il y a un mariage où est invitée sa mère, et du coup il s’y trouve aussi. On a invité Madame Joseph, et son fils du même coup, pour faire bonne mesure. Il n’est pas là parce qu’il l’a choisi, mais plutôt par égard pour sa mère qui, elle, a été vraiment invitée : Jésus n’est encore que « le fils de Marie », c’est plus tard que Marie sera « la mère de Jésus ». Or justement, c’est dans ce texte que le changement commence de s’opérer…

Encore une différence : dans les trois autres évangiles, le premier signe est accompli dans une synagogue, dans une assemblée croyante réunie pour écouter et célébrer la parole du dieu. Ici, rien d’aussi solennel, on est dans une salle de banquet, peut-être même à l’extérieur (car quand il y a du monde, il faut bien dresser les tables dehors). On sait ce que sont les ambiances de mariage : plutôt aux rires, aux remarques intempestives dites à haute voix, aux chansons. Pas grand chose à voir avec une ambiance de synagogue, ni une assemblée religieuse quelle qu’elle soit -on peut le regretter d’ailleurs !!

Ainsi donc, le décalage est grand. Mais il me semble qu’il illustre fort bien ce que Jean a écrit pour commencer, et qu’il tient à ce que nous gardions en mémoire, et qu’il commente en fait sans cesse : « Et le verbe s’est fait chair, et il a demeuré parmi nous, et nous avons vu sa gloire. » (Jn.1,14). Ici aussi, à la fin du texte, « Jésus fit ce début des signes à Cana de Galilée et il fit apparaître sa gloire«  Se faire chair, « s’encharner », et demeurer parmi nous, ce qui précède, c’est justement ce que nous avons remarqué : ne pas se faire remarquer, être l’un de tous. Il vient, invité en plus mais pas directement pour lui-même : mais il est là. Il participe à la fête, qui est la simple et grande fête humaine d’un mariage. Changer l’eau en vin, ce n’est qu’une manifestation de sa gloire, mais sa gloire c’est justement d’être ainsi dans l’anonymat, caché mais bien présent.

Il me semble qu’il y a lieu de méditer un peu cette présence de la parole incarnée dans nos réalités, dans le cours de nos vies. Il arrive, quand quelque chose va mal, qu’on se mette à lui dire dans le secret du cœur : « Si seulement tu étais là ! » ou « Viens nous aider », ou « nous sauver ! ». En fait, il est déjà là. Même si on ne l’a pas invité directement, il est là dès qu’on a invité quelqu’un. C’est tout de même quelque chose. C’est une intensité et une immédiateté de présence phénoménale !

Peut-être est-ce pour cela aussi que la prière que lui adresse Marie sa mère est aussi épurée, aussi simple : « Ils n’ont pas de vin« . Pas besoin de lui expliquer, pas besoin de lui dire quoi faire ni même de suggérer, pas besoin de lui développer ce qu’à sa place on ferait. Pas besoin de développer les conséquences de cette observation pour le déroulement de la noce. Mais pas non plus besoin d’hésiter à lui faire part de ce souci, lui aussi caché. Un souci d’arrière-cuisine. Cela, a priori, le concerne aussi : présent aux noces, il est aussi présent dans l’arrière-cuisine. Il est présent au détail de notre existence, au moindre détail. Bon d’accord : ce n’est pas le plus petit des détails, un manque de vin pour huit jours de noces et tous les convives, cela fait plutôt un gros souci ! Du reste, pour faire bonne mesure, il va en faire six cent litres. Mais ce n’est pas un souci de même ordre qu’une lèpre ou une possession, ce n’est pas un drame de la même façon. A nos yeux. Pour lui, du moment que c’est notre vie, c’est important.

Je remarque encore que, même ayant fait un signe, il demeure dans l’anonymat ! Les seuls qui savent qui a fait cela, qui a transformé l’eau en vin, en un vin meilleur que celui qui avait été servi au début, ce sont les serviteurs. « Les serviteurs en revanche savaient, eux qui avaient puisé l’eau« . C’est vraiment un drôle de signe, celui-là ! Un signe est fait pour renvoyer à une autre réalité, à quelqu’un d’autre. Normalement, si j’ose dire, on s’attendrait à ce que le signe ébahisse les assistants et qu’ils se tournent du coup vers Jésus, l’esprit rempli de nouvelles pensées à son égard. Mais non, personne ne fait cela. En fait, tous ont une approche partielle du « signe » : les serviteurs, donc, savent qui, mais ils ne savent pas quoi : ils ont puisé l’eau et ils l’ont servie, mais ils n’ont pas goûté le vin. Le maître du repas sait en partie quoi : il a goûté le vin, mais ni ne sait-il que c’était de l’eau, ni ne sait-il que quelqu’un a opéré ici. Il pense même que c’est le marié qui a bizarrement réservé jusqu’à présent le meilleur de son vin, alors que la plupart des convives, un peu éméchée, n’est plus autant capable d’apprécier la qualité supérieure de ce vin-ci.

Une dernière chose encore : le signe dont nous parlons n’aboutit -et même ne peut aboutir- à aucune injonction morale, à aucun précepte religieux. Tout paraît d’un naturel et d’une simplicité telle, qu’on est mis au défi d’imiter. Et voilà qui est souverainement libérateur : la libéralité du dieu et de son messager est telle qu’il n’y a rien de spécial à faire, rien de nouveau à faire -sinon à goûter l’eau changée en vin et s’en réjouir et continuer la fête-. La vie continue, la vie comme une fête, et le dieu y est mêlé : c’est juste une prise de conscience à laquelle nous sommes conduits. Une prise de conscience qui est tout sauf banale, mais qui aura des résonnances différentes chez chacun. Chacun se dira « il est là, et je ne le savais pas ! », et peut-être cela influera-t-il d’une manière ou d’une autre, mais sans que cela soit en rien codifiable ou généralisable. On dépasse ici la règle par le biais du personnel, de l’individuel.

Nous avons donc un signe qui n’apparaît comme tel que pour les disciples mais pour aucun des autres participants ; un signe qui est, à l’aune religieuse, fait dans des conditions d’une banalité étonnante et même plutôt scandaleuses pour une révélation du divin ; mais un signe qui indique par cela même qu’il ne faut pas chercher la présence de la parole, ou du dieu, dans l’extraordinaire. C’est au contraire dans l’ordinaire, qu’on le trouve. Mais tout de même dans ce qui fait la joie, dans ce qui fait l’union, dans ce qui rassemble. Et aussi dans le manque, je veux dire dans ce qui ferait précisément manquer ces buts s’il n’était là. A nous d’ouvrir les yeux sur nos vies, d’y trouver ces évènements qui sont comme les noces de Cana, et d’y reconnaître la puissance transformante de la parole faite chair, cachée mais fidèlement et intensément présente.

La fête de la solidarité (dimanche 9 janvier).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Attention, le texte que nous avons aujourd’hui est un vrai « bidouillage » ! Il met bout-à-bout deux passages qui ne se font pas suite et qui font eux-mêmes partie d’un ensemble dont on n’a pas trace. Je recommande d’aller lire juste le début de Solidarité jusqu’au dernier degré, dans la partie « pour situer le texte« , afin d’être éveillé à cela et remettre chaque passage dans son contexte. Cela évite bien des faux sens ou des contresens.

Je voudrais m’attacher cette fois-ci à un seul aspect de la dernière partie du texte qui nous est donné, l’aspect « solidarité ». Que veux-je dire ? « Le ciel s’ouvre, et descend l’esprit, le saint, sous forme corporelle comme si une colombe [était] sur lui, et une voix hors du ciel advient disant : Toi, tu es le fils à moi, l’aimé, en toi je suis pleinement satisfait. » Voilà l’évènement, la manifestation du dieu dont il est fait mémoire aujourd’hui. Cette manifestation néanmoins ne se fait pas sans raison, ou sans occasion : libre et gratuite, le dieu prend cette initiative à un moment précis qui est décrit au début de ce même paragraphe : « Or il advient, devant le fait que le peuple sans exception ait été plongé et que Jésus s’étant plongé demeure priant,… ». Qu’est-ce qui est donc au cœur de ce moment pour qu’il devienne l’occasion de cette manifestation divine ?

Jean vient d’être mis en prison par Hérode (c’est un des éléments manquants que j’ai signalés en commençant). Son ministère, d’après Luc, est donc terminé. Mais il n’est apparemment pas terminé seulement par empêchement, du fait de son emprisonnement, il est terminé aussi parce qu’il est accompli, du fait de son achèvement. « Le peuple sans exception a été plongé« . Jean proclamait « un baptême de conversion pour le pardon des péchés » (c’est un peu avant le début de notre texte d’aujourd’hui) : voilà, c’est fait, « tout le peuple« , nous dit Luc, a reçu ce baptême. Et Jésus aussi. Tout le monde donc, sans exception.

Mais devant ceux qui se demandaient au sujet de Jean s’il ne serait pas le Messie, le Christ, Jean a fait savoir qu’ « il vient, celui qui est plus fort que moi. […] Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. » Il fait même un portrait assez effrayant de ce « plus fort« , en ajoutant : « Il tient à la main la pelle à vanner pour nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera le grain dans son grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. » (c’est encore un passage supprimé de notre texte). Autrement dit, la personne vers laquelle il oriente notre attente est présentée par lui comme un « juge », quelqu’un qui fait le tri – c’est ce qui se passe sur l’aire : on projette aussi haut qu’on peut ce qu’on a moissonné, le grain (lourd) retombe et la paille (légère) est emportée au loin. Et ce grand remue-ménage est fait par quelqu’un qui vient de l’extérieur, d’ailleurs.

Mais là, une fois le Baptiste disparu de la scène, que voyons-nous ? Un Jésus baptisé comme les autres, et que personne ne remarque, sinon qu’il « demeure priant« . Quelqu’un qui ne vient pas « d’ailleurs », qui n’est pas « autre », et qui ni avant ni après ce baptême ne se distingue. La seule chose qui lui importe, c’est d’être au milieu de tous, l’un de tous, avec tous. Quel contraste avec le portrait tracé par Jean-Baptiste ! Loin de se situer comme extérieur et de faire le tri à toute volée, il reste avec tous, il n’élève pas la voix, et il a reçu comme tous ce « baptême de conversion pour le pardon des péchés« . C’est-à-dire qu’il a reçu ce signe proposé par le Baptiste qui s’adresse aux pécheurs, à ceux dont il faut justement faire le tri selon le Baptiste. Car voilà : le dieu va intervenir de manière définitive, il va faire le tri entre ceux qui, non-pécheurs, vont entrer dans son royaume et ceux qui, pécheurs, vont en rester exclus. C’est cela, l’idée de Jean-Baptiste. Et de beaucoup avec lui, des pharisiens notamment. Et Jésus, avec tout le peuple, et comme lui, et en même temps que lui, a fait ce geste d’espérance de ceux qui, en droit, devraient être exclus mais qui espèrent tout de même être pris -sans garantie-.

C’est cela que j’appelle la solidarité. Ce choix, contraire à l’annonce du Baptiste, reçoit l’authentification et la confirmation divines : « Toi, tu es le fils à moi, l’aimé, en toi je suis pleinement satisfait. » Et ce choix fait notre admiration aujourd’hui. Je trouve même qu’il faudrait instaurer, avec cet évangile, une « fête de la solidarité ». C’est une des grandes valeurs de nos jours, une de celles qui font qu’on admire les personnes ou les organisations qui les prônent ou les mettent en œuvre : solidarité avec les opprimés, les réfugiés, les victimes de toutes sortes, avec la planète et par là avec l’ensemble des peuples. C’est du reste la raison pour laquelle, en France, la réception par les autorités ecclésiastiques du rapport de la CIASE sur les crimes sexuels est si observée -et pourvu qu’elle le demeure dans le temps !- : saura-t-on être réellement solidaire des victimes ? Surtout après s’être montré si complaisants avec les bourreaux !! En tous cas, pour une fois qu’on trouve quelque chose où l’évangile et notre monde se rejoignent, je trouve que ça vaudrait de fêter ça !

Mais creusons un peu la chose pour en saisir toute la substance. Le défi de la solidarité est immense aujourd’hui : nous sommes invités à une solidarité universelle, y compris avec des personnes qui sont de l’autre côté du globe et que nous ne connaîtrons jamais ! La question de la motivation se pose forcément à nous : peut-on vraiment être solidaire de tous ? Ne faudrait-il pas laisser tel ou tel de côté : ceux qui sont trop loin, ceux qui ne « font pas d’effort », ou bien ceux qui sont dans cette situation « par leur propre faute », ou encore… que sais-je ? Partout on constate un durcissement vis-à-vis des pauvres et des défavorisés. C’est une évolution qui peut sembler paradoxale, mais qui dans le fond est due à la force même avec laquelle les valeurs de solidarité sont promues : c’est un programme très très exigeant !

La solidarité est devenue une partie de ce que nous estimons être l’humanité, le sentiment d’humanité. Mais ce que cela exige tend à nous faire aussi imaginer des « limites ». Oui j’ai besoin d’agir en solidarité pour me regarder en face dans un miroir : cela veut dire que mes motivations sont autant d’une certaine philanthropie gratuite que d’une recherche de mon propre accomplissement. Ce n’est d’ailleurs pas anormal, « aimer son prochain comme soi-même » implique qu’il y ait du bénéfice personnel à se tourner vers les autres ! Mais devant les efforts et l’énergie qu’implique cet altruisme authentique surgit bientôt un soupçon ou une interrogation : les personnes dont j’essaye de me montrer solidaire se montrent-elles à leur tour dignes des efforts que nous leur consacrons ? La question scandalisera toute personne qui n’est pas investie directement et durablement dans ce type de service ou d’engagement ; elle rejoindra au contraire toute personne qui l’est ! Combien de fois faut-il reprendre, refaire, recommencer, jusqu’au découragement ! Même à l’échelon collectif, on se rend compte que des actions peuvent être détournées, un peu manipulées, et finalement manquer leur but… du fait même des personnes ou des groupes que l’on cherchait à aider.

Faut-il donc tout arrêter, tout remettre en cause ? La solidarité n’est-elle qu’un rêve ? Et voilà que s’élèvent des voix de plus en plus fortes et nombreuses, qui clament le « chacun chez soi », qui réclament que l’on construise des murs, qui empilent les conditions impossibles à remplir pour apporter une aide, qui mettent en avant la disproportion des forces. Car il faut reconnaître que les forces de la pauvreté, de la souffrance, du mal, sont … immenses. Alors, la solidarité, doux rêve qu’il vaut mieux abandonner ? Horizon véritable, qui s’éloigne au fur et à mesure que l’on s’approche, et qu’il vaut mieux traiter comme tel, c’est-à-dire comme un idéal qui guide un peu certaines actions mais qu’il ne faut surtout pas chercher à rendre réel à tout prix ?

Ce que je remarque, c’est que Jésus situe sa solidarité au niveau d’une responsabilité collective partagée, dans le péché. En montrant sa solidarité précisément par la réception du « baptême de conversion pour la rémission des péchés« , il dit : si le monde va mal, c’est à cause des fausses pistes que nous avons suivies, c’est à cause de nous. Et je fais partie de ce « nous ». C’est énorme. Il ne vient pas faire le tri en faisant tout voler, il ne vient pas désunir et disperser, sur la base de ce clivage entre pécheurs et non-pécheurs. Il vient au contraire invalider ce clivage, le rendre inopérant.

C’est une attitude extraordinaire. On peut en effet à bon droit se sentir écrasé par l’ampleur de la souffrance dans le monde. Et plus encore, on peut se sentir écrasé par l’ampleur aussi de la brutalité qui inflige cette souffrance, ou qui s’en moque. La solidarité avec tous les hommes, si elle est déjà avec effort une solidarité avec les victimes, ne veut pas être une solidarité avec les bourreaux ! Et si cela voulait dire cautionner le mal qu’ils font ou ont fait, évidemment que ce n’est pas possible ! Mais les bourreaux sont aussi des hommes, ce qu’ils font ne dit pas tout ce qu’ils sont, et voilà un nouveau problème, vraiment épineux…

Quelle solution devant tout cela, devant tout ce mal : se tenir à distance ? Affirmer haut et fort : je ne suis pas de ceux-là, je fais au contraire partie de la solution ? Bien sûr qu’on peut aussi s’engager pour faire du bien dans son environnement immédiat, afin de ne pas laisser le mal s’étendre indéfiniment, bien sûr qu’il faut le faire… mais n’est-ce pas aussi en quelque manière se mettre à part, comme une (des) « solution(s) » qui vient de l’extérieur ?

Le choix de Jésus est différent. Il ne se situe pas en surplomb, il assume d’être membre aussi de cette humanité qui fait du mal. Il assume d’être membre de cette collectivité qui est à l’origine de toutes ces fausses pistes entrecroisées qui se nourrissent en quelque sorte les unes les autres. Il faut beaucoup de force pour dire avec un groupe « nous nous sommes trompés », quand on était justement celui qui, dans le groupe, disait qu’il fallait faire autrement que ce qui a été une erreur. Il faut un amour très fort pour assumer « nous t’avons fait du mal », quand on n’a personnellement fait aucun mal. C’est pourtant le choix qu’il fait. Et bientôt se dévoilera le motif de ce choix, à l’autre bout de son existence : une véritable passion pour l’humanité. Une de ces passions, un de ces regards, qui font que même face au pire, on ne cesse jamais de voir dans les êtres humains toute la beauté dont ils sont capables, en même temps que toute la fragilité qui les rend si vulnérables et si aptes à dévier et tomber.

L’enfant-espérance (dimanche 2 janvier).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous retrouvons nos mages, comme d’habitude en début d’année. J’ai cherché les années précédentes à adopter le point de vue de ceux-ci, dans Une longue quête, puis le point de vue de Joseph, dans Interview exclusive ; j’ai pris aussi le point de vue d’Hérode, dans Fixe ton étoile, en cherchant comment échapper aux jeux de pouvoir, et puis, en me concentrant sur l’étoile dans L’étoile de la rencontre, j’ai essayé de pointer comment une recherche de Jésus peut aboutir pour chacun, dès lors qu’elle est menée avec persévérance.

Je voudrais m’intéresser cette année… à l’enfant ! car c’est tout de même un sujet d’étonnement que son peu de présence dans ce « conte ». Prenons d’abord un peu de recul : le chapitre deux de l’évangile de Matthieu, tout entier situé après la naissance de Jésus, vise avant tout à montrer comment, de Bethléem, la famille passe à Nazareth, et donc comment « Jésus le Nazaréen » peut être dit « né à Bethléem ». Et Matthieu construit son histoire avec un passage par l’Egypte -ainsi fait-il vivre à son Jésus un épisode capital de l’histoire du peuple d’Israël- et au milieu de la violence exercée par Hérode depuis Jérusalem -ainsi inscrit-il déjà la vie de Jésus dans la poursuite par les pouvoirs en place et avec l’ombre de la mort à laquelle il échappe finalement, comme le raconte tout son évangile-.

Les mages sont ainsi le signe avant-coureur de la portée universelle du message de Jésus, ouverture qui, du vivant déjà de Matthieu, est celle qui pose problème à ceux du peuple Juif qui ne reconnaissent pas en Jésus un messager de leur dieu. Mais j’invite chacun à relire tranquillement ce chapitre, en se le représentant comme une miniature, et en faisant mémoire en même temps de l’ensemble de l’évangile de Matthieu, représenté comme une grande fresque : et j’invite à comparer dans sa tête et son cœur la miniature et la fresque.

Sandro Botticelli, La Nativité mystique (1501), huile sur toile 108,5 x 75, National Gallery, Londres.

Dans notre texte d’aujourd’hui, il est question de Jésus dès les premiers mots, mais dans une subordonnée circonstancielle : « Comme Jésus était né à Bethléem de Judée aux jours d’Hérode le roi, voici que des mages… » (et la suite de la proposition principale). On comprend que la naissance de Jésus est fort probablement la cause de l’arrivée des mages à Jérusalem. Très discrètement, mais néanmoins dès le début, cet enfant est le véritable moteur de l’action. Il est à peine un personnage : un personnage est, dans un récit, un être qui, par sa parole ou son action, contribue à acheminer le récit vers sa fin. Si l’on s’en tient à cela, l’enfant n’est pas un personnage, pas même secondaire.

Mais il est la fin de l’action elle-même, la fin du récit. Et cela fait réfléchir. Car c’est sans doute ainsi qu’il exerce sa puissance : il attire vers lui, il met en mouvement, il donne envie. Pour les scientifiques que sont les mages, il constitue un objet de recherche et une nouvelle motivation. Et c’est sans doute ainsi qu’il « traduit » dans la chair la toute-puissance du dieu : un dieu qui n’agit pas, cela nous déconcerte. Il ne fait rien, il est toute fragilité, il est menacé : mais il est là, les mages le savent (et maintenant Hérode aussi), et cela change tout. Et toute l’action de chacun se met en branle, et la science comme le pouvoir sont redéfinis.

« Certes, me diras-tu, est fragile le petit enfant, et tel qui plus tard changera le monde eût aisément été soufflé dans ses premiers jours comme une chandelle. […] Viens, disait-on à l’enfant d’Ibrahim. Et il venait vers le vieillard. Et il lui souriait. Et le vieillard en était éclairé. Il tapotait la joue de l’enfant et ne savait trop quoi lui dire, car l’enfant était un miroir qui donnait un peu de vertige. Ou une fenêtre. Car toujours l’enfant t’intimide, comme s’il détenait des connaissances. Et tu ne t’y trompes guère, car son esprit est fort, avant que tu l’aies rabougri. Et de ses trois cailloux il te fait une flotte de guerre. Et certes le vieillard ne reconnaît point dans l’enfant le capitaine d’une flotte de guerre, mais il reconnaît ce pouvoir. […] Ainsi de l’enfant d’Ibrahim dont le sourire passait comme une occasion merveilleuse que tu n’eusses su en quoi, comment saisir. Comme un règne trop court sur des territoires ensoleillés et des richesses que tu n’as même pas eu le temps de recenser. Dont tu ne pourrais rien dire. Alors c’est celui-là qui ouvrait et fermait ses paupières comme des fenêtres sur autre chose. Et, bien que peu bavard, t’enseignait. Car le véritable enseignement n’est point de te parler mais de te conduire.Et toi, vieux bétail, il te conduisait comme un jeune berger dans les invisibles prairies dont tu n’eusses rien su dire sinon que pour une minute tu te sentais comme allaité et rassasié et abreuvé. Or c’est celui-là qui était pour toi signe d’un soleil inconnu, dont tu apprenais qu’il allait mourir. Et toute la ville se changeait en veilleuse et en couveuse. Toutes les vieilles venaient essayer leurs tisanes et leurs chansons. Les hommes se tenaient devant la porte pour empêcher qu’il y eût du bruit dans la rue. Et l’on te l’enveloppait et te le berçait et te l’éventait […] S’il existe un remède au loin, on a dépêché des cavaliers. Et voilà que ta maladie se joue aussi sur le galop de tes cavaliers dans le désert. Et sur les haltes pour les relais. Et les grandes auges où l’on fait boire. Et sur les coups de talon au ventre, car il faut gagner la mort à la course. […] Enfant chétif ? Où vois-tu qu’il le soit ? Chétif comme le général qui mène une armée… » (A. de Saint-Exupéry, Citadelle, CLVIII, © Edition de la Pléiade, 692-3).

Nous passons ces jours en compagnie des enfants. Les petits, insouciants, actifs, merveilleux. Ce sont ceux qui changent tout. On vient à eux comme de vieux mages, avec des étoiles dans les yeux. Eux sont simplement nés il y a quelque deux ou trois ans, peut-être un peu moins ou un peu plus. Mais c’est leur univers qui nous émeut et qui nous meut. Ainsi cet enfant : c’est son univers que nous voulons rejoindre. Et c’est ainsi, toujours en naissance, qu’il choisit de dévoiler à nous pour toujours les secrets de son dieu. On va vers le dieu comme on va vers un enfant. Et attendons de lui… ce qu’on attend d’un enfant !

A la fin de l’épisode, les voilà qui, « entrant dans la maison, virent l’enfant avec Marie sa mère« . C’est la deuxième et dernière mention de l’enfant. Ils le voient. Un enfant de deux ou trois ans qui joue sous le regard de sa mère, avec elle aussi probablement. Il est tout occupé à son univers. Il va, il vient, il suit son idée, ses idées géniales de petit enfant. Il joue avec un rien, il invente un monde, il prend à témoin ceux qui l’entourent. Il relance de sa jeunesse nos vieillards fatigués, avec lui ils oublient toute la fatigue du chemin. Ils lui offrent leurs présents, on sent bien qu’il lui offriraient plus encore s’ils pouvaient. Et nous leur offririons nos vies, si c’était possible. Et nous supporterions tout pour eux, pour qu’ils aillent bien, pour qu’ils soient heureux. Ainsi l’enfant, ainsi le dieu, nous fait-il renaître, en tirant de nous le meilleur et le plus haut, ce que nous ne savions même pas porter en nous. Car en échange, sans même s’en apercevoir mais simplement à cause de ce qu’il est, il nous offre l’espérance, et ça n’a pas de prix.

« La Foi est une épouse fidèle. La Charité est une mère. Une mère ardente pleine de cœur. Ou une soeur aînée qui est comme une mère. L’Espérance est une petite fille de rien du tout. Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière. Qui joue encore avec le bonhomme Janvier. Avec ses petits sapins en bois d’Allemagne couverts de givre peint. Et avec son bœuf et son âne en bois d’Allemagne. Peints. Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne mangent pas. Puisqu’elles sont en bois. C’est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes. Cette petite fille de rien du tout. Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus. Comme l’étoile a conduit les trois rois du fin fond de l’Orient. Vers le berceau de mon fils. Ainsi une flamme tremblante. Elle seule conduira les Vertus et les Mondes. […] C’est elle, cette petite, qui entraîne tout. Car la foi ne voit que ce qui est. Et elle elle voit ce qui sera. La Charité n’aime que ce qui est. Et elle elle aime ce qui sera.  » (C. Péguy, Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu, © Edition de la Pléiade, 536.539).

Famille sans modèle (dimanche 26 décembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Autant lever tout de suite une ambiguïté : mon billet d’aujourd’hui ne concerne pas le jour de Noël, même si je le publie la veille. Je m’en tiens à mon projet initial, commenter l’évangile du dimanche. Peut-être, quand je serai à la retraite, me mettrai-je aussi aux fêtes qui ne tombent pas un dimanche, mais pour l’instant ce serait trop. Toujours est-il que les deux jours, Noël et le dimanche, se succèdent et il n’est pas impossible que l’on trouve ici matière à méditer des choses qui se vivent aussi à Noël…

J’ai déjà commenté ce texte il y a trois ans, sous le titre Retournement et recherche, en essayant d’en balayer le texte tout entier pour faire ressortir ses nuances ou ses implications. Cette fois-ci, je voudrais m’attacher à l’aspect « famille ». Je n’oublie évidemment pas que la première visée du texte de Luc, comme de l’ensemble des « évangiles de l’enfance », est d’anticiper l’essentiel de ce qui va être la mission de Jésus. Il me semble d’ailleurs que notre texte a de nombreux points de contact avec celui des « disciples d’Emmaüs », et je me dis que la prochaine fois qu’il nous est servi, je prendrai le temps de creuser ce contact.

La famille, dans ce texte, ce n’est pas simplement « un père, une mère », comme le voudrait un slogan récent : c’est une réalité beaucoup plus large. Les « parents », [hoï gônéïs], désignent sans doute le père et la mère. Ce sont bien eux qui ignorent que leur enfant adolescent reste en arrière, bien eux aussi qui se mettent à le chercher : mais justement, ils le cherchent dans toute la « parentèle » [sunguénéïa], c’est-à-dire que la famille est vraiment présente dans sa largeur, dans son déploiement.

Ce fait me paraît important, car notre actualité tend à voir la famille se réduire de plus en plus, dans la manière dont on argumente à son sujet, à cette « peau de chagrin » du père, de la mère et de l’enfant. On voit qu’ici au contraire, la parentèle est très présente, et pas seulement lors de ce pèlerinage annuel, sans quoi l’enfant n’aurait pas la familiarité nécessaire pour passer des uns aux autres, et les parents du reste n’auraient pas l’idée d’aller chercher leur enfant le soir dans cette parentèle : il leur a semblé tout ce qu’il y a de plus naturel de supposer qu’il était avec ses grands-parents, ses oncles et tantes, ses cousins (ses « frères », comme on disait alors).

Cela montre aussi -et surtout- que Jésus construit sa personnalité dans cet ensemble-là. Son père et sa mère ne sont pas ses seuls repères. Il reçoit d’eux, bien sûr, mais aussi de tous ceux qui constituent l’entourage familier. Les repères qui vont construire l’humanité de Jésus viennent de tout cet ensemble de relations représenté par sa famille au sens large. La « sainte famille » n’est pas seulement le petit noyau que l’on représente à la crèche, elle est nettement plus vaste. Cela me paraît très important, dans la mesure où l’on érige souvent cette « sainte famille » (que les catholiques fêtent aujourd’hui) en « modèle », mais il faudrait se demander sous quel rapport elle est un « modèle ».

Si l’on s’en tient aux données écrites par Luc, le « modèle » n’est certes pas celui de la famille « bourgeoise » d’aujourd’hui. Une jeune femme pas encore totalement mariée mais déjà enceinte, des silences entre les conjoints qui ne passeraient pas aujourd’hui pour des modèles de communication, des relations entre les parents qui n’apparaissent pas comme un modèle d’harmonie sexuelle, un unique enfant… Il y aurait beaucoup à dire sur le côté « modèle » !! Je ne veux pas dire que la famille de Jésus était plus marquée par le bizarre que par la normalité, je dis juste qu’elle a surtout préparé Jésus à sa mission, et je pense qu’on devrait rester assez prudent sur l’emploi de ce repère quand on veut construire un modèle familial, sous peine de ridicule, car elle est pour le moins atypique.

Le côté « atypique » de la famille de Jésus me semble en fait fort intéressant à souligner : elle ne l’empêche pas de se construire, bien au contraire. Et peut-être n’y a-t-il pas LA famille mais tout simplement DES familles, comme il n’y a pas L’homme mais DES hommes, LA femme mais DES femmes, etc. Jésus a grandi dans une famille particulière, dans tous les sens du mot, et il n’en est pas moins celui qu’il est. Voilà qui est très encourageant pour toutes les familles, avec leurs forces, leurs brillances, leurs faiblesses, leurs manquements, etc. Pas de famille parfaite, pas même la « sainte famille », mais des familles qui toutes pourraient être celle de Jésus.. à condition, au vu de notre texte, de n’être pas repliées sur elles -mêmes mais d’être ouvertes, et notamment à une famille au sens large. Le modèle, finalement, c’est d’être une famille distincte et d’être une famille ouverte, large.

De cette famille, l’enfant se détache. La liberté de circulation et d’attachement qu’il y trouve lui permet aussi de s’échapper, sans difficulté mais aussi sans avoir le moindre doute sur la justesse de cette attitude. Ici, il se passionne, un jour, quand il a douze ans (c’est à dire qu’il est déjà monté à Jérusalem plus de trente fois, mais jusqu’à présent cela ne l’a pas intéressé de cette manière), pour les Ecritures : il a plein de questions à poser, il veut apprendre comment s’y prennent les docteurs, comment ils se servent de l’Ecriture, comment ils réfléchissent à partir d’elle. Ses intérêts sont éveillés par quelque chose qui n’est pas sans lien avec sa famille, mais qui lui fait faire aussi un pas de côté, un pas en-dehors. Et ce n’est pas ce que ses parents avaient « prévu », leur angoisse le dit assez.

« Et le voyant ils sont frappés, et sa mère dit à son adresse : enfant, que nous as-tu fait cela ? Voici, ton père et moi sommes à la torture en te cherchant. » C’est la mère qui parle, le père ne dit rien. Voici un sérieux contre-modèle à ceux qui prônent la « revirilisation », à ceux qui disent que l’homme (entendez le « masculin », le « mec ») doit être un roi dans sa famille. Joseph ne dit rien, on ne voit pas le moindre exercice de pouvoir de sa part. Je ne tire aucun argument du silence (et on serait sage de ne pas le chercher non plus !), je fais juste remarquer que le dialogue, la parole, est d’abord engagée entre la mère et l’enfant. Je fais également remarquer que c’est en présence de celui qui est présenté comme « ton père« , par Marie, -ce qui devrait suffire à assurer ce titre à Joseph, sans avoir à lui ajouter un qualificatif quelconque-, que ce dialogue se déroule.

Marie parle au nom des deux parents : ce n’est pas tout-à-fait la même situation que Aaron qui parle au nom de Moïse, à quoi j’ai d’abord pensé les comparer. Moïse devant Pharaon ne dit rien, c’est Aaron qui transmet sa parole : cela sans doute pour lui assurer un statut équivalent au Pharaon, dieu pour ses sujets. Moïse est comme un dieu lui aussi, et c’est un interprète qui transmet aux oreilles humaines ce que ce dieu veut. Mais ici, Marie parle au nom des deux, donc aussi en son nom propre : ce n’est pas du tout la même chose, cela ne donne pas le même sens au silence de Joseph.

Sa mère évoque la souffrance : celle de chacun de ses parents. L’accouchement sans douleur peut bien exister pourvu qu’on fasse ce qu’il faut (et il faut le faire !), l’enfantement sans douleur en revanche me paraît une illusion : ce n’est jamais sans souffrance que l’enfant advient à lui-même. Et il fait souffrir sans le chercher, sans le vouloir. Pas forcément sans conscience : mais il arrive qu’on sache qu’on va faire souffrir, et que pourtant on doive faire ce qu’on a à faire. Simplement, Marie le dit. Elle lui dit à la fois sa tendresse, « enfant« , et sa souffrance. Ce qui compte, c’est qu’il mesure ces choses, c’est qu’il en ait conscience. C’est ainsi qu’il grandit et devient vraiment humain. Et sa mère, manifestement, est tout entière à cette œuvre, qu’il devienne humain.

Joseph est ici aux côtés de son épouse, il la conforte par sa présence, il l’approuve par son silence (ne rien ajouter, c’est assez dire que tout a été dit et bien dit). Il n’exerce pas une autorité par l’affirmation, mais son agir est de faire en sorte que sa femme puisse jouer son rôle comme elle l’entend, et aussi que la relation entre la mère et l’enfant soit rétablie entièrement. Il rend possible, et cela suffit. Cela demande sans doute beaucoup de présence, beaucoup d’observation et d’attention aussi. Joyeux Noël à vous tous ! Et à votre famille, si vous en avez la grâce.

Une quête infinie (dimanche 19 décembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Cette fois-ci, l’évangile qui nous est donné est directement en rapport avec la naissance que nous allons fêter samedi : Luc, dans les récits d’enfance qu’il compose, écrit aussi cet épisode parmi ceux qui précèdent les naissances successives de Jean-Baptiste et de Jésus. Dans le commentaire intitulé Vivre une rencontre., je me suis efforcé de le situer dans l’ensemble de l’œuvre de Luc et de le commenter en son entier. Et j’ai essayé d’en faire ressortir les traits qui s’y trouvent d’une vraie rencontre.

Aujourd’hui, je voudrais juste m’arrêter sur la question que pose Elisabeth dans sa joie et le cri qu’elle lance. « D’où me vient cela, que vienne en face de moi la mère de mon seigneur ? » Cette question a quelque chose de fascinant, et il me semble qu’Elisabeth nous est donnée justement pour nous permettre d’accueillir nous aussi celle et celui qui viennent à nous. Je veux dire accueillir l’enfant et sa mère que nous allons fêter cette semaine. Mais je veux dire aussi accueillir toutes ces rencontres qui font notre existence. « Nous méritons toutes nos rencontres, écrivait Mauriac, elles sont accordées à notre destin et ont une signification qu’il nous appartient de déchiffrer. » Il me semble qu’avec cet évangile nous est montré qu’il n’y a pas de meilleur moyen de se préparer à la rencontre de Noël qu’en revisitant et réaccueillant toutes les rencontres qui comptent pour nous -peut-être même, qui sait, en donnant de la valeur à certaines rencontres encore trop insignifiantes pour nous-.

Cette question n’est certes pas la première chose que dit Elisabeth : ses premières paroles sont tournées vers sa visiteuse, vers celle qui déclenche en elle une telle réaction. Elle commence par la louange et la bénédiction. Ce dernier mot revient deux fois, [éou-logéïn], « dire du bien« , « tenir une parole heureuse« . Au sens propre, elle fait l’é-loge de celle qui vient à elle, et de l’enfant qu’elle porte. Elisabeth est vraiment dans la rencontre, parce qu’un élan intérieur la porte d’abord à l’émerveillement à l’égard de l’autre. Je voudrais pouvoir accueillir toujours l’autre personne de cette manière, en voyant en elle ou en lui une personne à part, en accueillant a priori tout le bien qu’on dit d’elle ou qu’on peut dire d’elle.

Quand ses mots parlent d’elle, ensuite, il s’agit d’une question, et d’une question ouverte. Pas d’une affirmation. Voilà qui est tout-à-fait significatif et, me semble-t-il, bien ajusté à notre temps. Une question. Elisabeth ne se lance pas dans une affirmation dogmatique, elle n’étale pas une certitude, elle n’assène pas une vérité : elle pose une question. Une question qui la concerne au premier chef, qui l’engage. Elle cherche, elle interroge. Sa question recevra-t-elle une réponse ? Mais non : elle vaut comme question. C’est à l’état de question que ces mots changent et influencent son attitude, l’ajustent à cette visitation qui lui est faite, à cette rencontre qui vient à elle. Elle s’ajuste à la rencontre parce qu’elle se met en question. « D’où me vient cela, que vienne en face de moi la mère de mon seigneur ? » C’est inouï, c’est pour toujours incroyable.

Il me semble que ce positionnement est celui qui est le plus juste, le plus adapté à notre époque. Nous vivons dans un âge séculier, où « être croyant » n’est plus une évidence : au contraire même, c’est plutôt l’attitude incroyante qui est celle adoptée a priori. La fête de Noël n’est pas d’abord perçue comme une fête religieuse, tous s’en sont emparés. Faut-il le regretter ? Non, j’ose le dire. Il me semble au contraire que cela affine notre foi, notre manière de nous situer comme croyant. Nous sommes d’abord des chercheurs, nous interrogeons : nous nous interrogeons, et éventuellement nous invitons d’autres à s’interroger. Mais notre positionnement émerveillé n’est pas, n’est plus, ne peut plus être, celui d’une affirmation brutale. La société sécularisée dans laquelle nous sommes est un bénéfice pour nous : elle nous contraint à purifier notre attitude croyante, à de pas nous barder de certitudes, mais à nous provoquer à une quête infinie.

Nous cherchons des réponses, bien sûr, mais désormais elles ne peuvent plus ne pas tenir compte des autres, du monde dans lequel nous vivons, des quêtes des uns et des autres. Se mettre en quête, c’est être prêt à l’aventure, à la croissance, à la nouveauté. Comment mieux se préparer à entendre et recevoir ce « nom nouveau que nul ne connaît sinon celui qui le reçoit » ? Les réponses ne peuvent pas être des réponses malgré la science, ou malgré l’expérience des uns et des autres, ou malgré les objections que les uns ou les autres peuvent faire à l’attitude croyante. Nous ne pouvons pas nous satisfaire de réponses faciles ni toutes faites. Mais les questions, oui. Les questions, on a toujours le droit de les poser. Et elles valent pour elles-mêmes, même et surtout si elles nous mettent devant l’inévidence. On avance avec, on avance grâce à une question. Voilà tout ce qu’Elisabeth représente pour moi, avec sa question.

Rafaëlo Sanzio, La Visitation (1518), Huile sur bois 200 x 145, Musée du Prado, Madrid.

Le mot interrogatif est [pothén], qui se traduit « de quel lieu ?« , ou « de quelle source, par quel moyen ?« , ou encore « par suite de quelle cause, par quel motif ? » C’est une chance que cette richesse du grec, cette variété d’options en un seul mot. Dans une question, il y a plusieurs questions. « De quel lieu me vient cela, que vienne en face de moi la mère de mon seigneur ? » C’est un peu se demander qui a décidé une chose pareille, de quel « lieu » peut bien émaner une telle rencontre. « De quelle source me vient cela, que vienne en face de moi la mère de mon seigneur ?« , ce n’est pas tout-à-fait la même chose : c’est plutôt questionner l’énergie à l’œuvre dans une telle rencontre, s’interroger sur le flux qui commence là : où cela nous mènera-t-il ? Quelle aventure commence donc ici ? « Par quel moyen me vient cela, que vienne en face de moi la mère de mon seigneur ?« , c’est inscrire l’évènement de cette rencontre dans l’ensemble des interactions de la vie : comment cela a-t-il pu jouer ? Quel rapport avec tels autres évènements ? C’est se demander comment cette rencontre s’intègre dans la vie entière. « Par quel motif me vient cela, que vienne en face de moi la mère de mon seigneur ?« , c’est se demander s’il y a une intention derrière cela, s’il y a un sens, et lequel. On voit à quel point la question, s’épanouissant en un éventail de questions, met toute la vie en mouvement dans de multiples directions à la fois.

La raison de son questionnement émerveillé, c’est « cela : que vienne en face de moi la mère de mon seigneur« . C’est le déplacement de l’autre. Tu m’as remarqué. Tu m’as choisi. Tu as choisi de m’accorder ton attention, ton amitié, ton amour peut-être. Tu as fait un chemin jusqu’à moi, tu m’as fait une place dans ton existence, tu as renoncé à certaines choses pour me faire une place. Tu es venu(e). « D’où me vient cela…?« 

C’est le déplacement de l’autre, mais aussi le lieu où elle choisit de se tenir, « en face de moi« . Tu ne m’as pas contourné, tu ne me regardes pas de biais : tu m’envisages. Tu t’es placé sur ma route, comme une étape, comme un obstacle, comme une évidence. Tu m’as offert un choix. Je peux me détourner, ou à mon tour t’envisager. Et il en est toujours ainsi, à chaque instant. Tu m’offres ton regard, et dans tes yeux qui sont le miroir de ton âme je peux plonger au fond de toi : tu t’es fait(e) espace, tu m’as ouvert tes jardins intérieurs, « d’où me vient cela…?« 

Et la raison de son questionnement émerveillé, c’est enfin la qualité de cette personne, « la mère de mon seigneur« . Toi qui viens à moi, tu es porteuse d’un secret, tu es porteuse de mieux encore : mon dieu se cache en toi. Ou plutôt, il repose en toi, d’une manière qui me reste encore à découvrir. Dans ma quête se murmure à mon cœur que tu portes en toi le terme de ma quête. Seulement en m’interrogeant puis-je avoir cette attitude et ce positionnement à ton égard. Mais je sais que ce que, moi, je porte, frémit déjà de joie à ta présence et au cadeau que tu es, que tu renfermes, que tu produis, qui vient du meilleur de toi.

Joyeux Noël !

A la rencontre de l’espérance (dimanche 12 décembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Dans la suite (ou presque) du texte de la semaine passée, Luc nous met en présence du Baptiste dans l’exercice même de son ministère et dans son contact avec les foules. J’ai situé ce texte et l’ai commenté dans son ensemble sous le titre Justice sociale urgente.

Replaçons-nous dans la perspective générale selon laquelle ces textes sont choisis et nous sont donnés : ils dessinent et creusent une attente, celle d’une apparition ou d’une révélation comme nous l’avons découvert il y a deux semaines. Ce qui est donné à notre attente, c’est l’apparition du « Fils de l’homme » à travers toute créature, nous-même y compris. Et pour nous approprier cette attente, pour qu’elle trouve sa place au milieu de tous nos désirs (car nous sommes des êtres de désir, n’est-ce pas ?), Jean-Baptiste apparaît avec un message qui réveille nos attentes, qui les délivre en quelque sorte en nous remettant sur la piste d’un avenir possible et grand ouvert.

Manifestement cela fonctionne, puisque « les foules » l’interrogent. Et la question éveillée en elles, c’est « Que ferons-nous ? » Tout de suite, le désir réveillé veut se traduire en actes. L’attente qui se construit en nous en ces temps particuliers, ce n’est pas une attente passive, une attente de spectateur plus ou moins dans la crainte de ce qui pourrait survenir ; mais c’est une attente active, une attente d’acteur. L’espérance est une chose qui se construit : s’il s’agit d’une rencontre, il s’agit d’aller nous aussi à la rencontre, autant qu’il nous est possible. « Que ferons-nous ? » Ce « faire » est créatif, le verbe [poïéin] a donné notre « poésie« , c’est un « faire » qui fait du neuf, qui réorganise, qui fait apparaître et révèle lui aussi des réalités. L’énergie et l’envie sont donc là, bien réveillées : mais pour faire quoi ?

L’œuvre essentielle à laquelle invite le Baptiste, c’est l’égalité. C’est le partage. C’est la solidarité. Ouvrir les yeux pour s’apercevoir qu’il y a des inégalités : concrètement, qu’il y a des choses que j’ai, dont je dispose, et qu’un ou une autre à côté de moi n’a pas. Prise de conscience. Jean-Baptiste est très concret, il parle de vêtement et de nourriture, deux besoins fondamentaux. Autrement dit, son premier critère est dans les besoins vitaux de l’autre. Sans doute parce qu’une vie ne vaut pas plus qu’une autre vie (n’en déplaise aux assurances !), et que sur ce terrain je m’aperçois plus vite non seulement des besoins de l’autre mais du titre qu’il a à être aidé et secouru.

Le vêtement appelle sans doute aussi ce qui relève de la dignité : car le vêtement en est bien souvent le signe, le symbole. C’est le sens des uniformes ou des tenues particulières, soit qu’elles indiquent une fonction, soit qu’elles indiquent un statut. Nous changeons de vêtement selon les circonstances, ne mettons pas les mêmes selon les occasions ou selon les activités. Avec le mot employé par Luc, on vise plutôt la « tunique« , soit le vêtement de dessous, celui qui, dans l’antiquité, reste le même quelles que soient les circonstances, et par-dessus lequel on revêt éventuellement un autre vêtement. Il s’agit de la dignité « de base« , celle sans laquelle on n’est plus un humain. Jean-Baptiste nous appelle à agir dans le sens d’une meilleure reconnaissance par nous de la dignité de chacun.

« La charité de saint-Martin », cathédrale Saint-Gatien, Tours.

La nourriture, quant à elle, appelle tout ce qui donne force, vie, santé. C’est tout ce qui est assimilé par un être pour qu’il ou elle le transforme en soi-même. L’appel du Baptiste peut être aussi bien à partager notre avoir que notre savoir, que l’énergie qui nous anime, ou les passions et l’amour qui nous font vivre. En fait, si je me demande ce qui me nourrit, au sens le plus large possible, cela m’ouvre un champ immense pour regarder ensuite autour de moi et découvrir ce dont d’autres, peut-être, manquent.

En fait, ces mots du Baptiste nous apprennent aussi à recevoir. Car ses mots sont adressés à la foule, c’est-à-dire à une multitude de personnes. Parmi celles-ci, il y en a qui, en s’examinant ainsi, ont réalisé qu’elles avaient des choses que je n’ai pas, et souhaiteraient les partager avec moi : je perçois grâce au Baptiste ma richesse, mais aussi mon indigence, et je suis invité à m’ouvrir aux bienfaits apportés par d’autres, offerts gratuitement, à ne pas rester dans une auto-suffisance trompeuse, ce qu’on appelle justement la « suffisance » au sens moral.

Et soulignant que ces mots sont dits à une foule, force est de comprendre qu’ils doivent aussi recevoir une interprétation collective : un ensemble de personnes est aussi doué d’un certain nombre de biens qui le rend susceptible de partage. Les inégalités sont aussi des groupes entre eux, des peuples entre eux. A l’aune de cette invitation de Jean-Baptiste pouvons-nous regarder aussi notre attitude collective vis-à-vis des migrants, des réfugiés en particulier. Et là, force est de constater à notre honte que nous ne sommes pas, mais alors pas du tout, dans le partage ni la solidarité ! Le constater ne suffit pas : il faut agir : « Que ferons-nous ?« 

Je ne peux pas m’empêcher de noter que nous entrons, en France, dans une année électorale décisive. Je sais que tous mes lecteurs ne sont pas en France, mais beaucoup d’entre eux (pas tous hélas) auront à faire face aussi, à plus ou moins brève échéance, à des élections. Or, glisser son bulletin dans l’urne, c’est aussi agir. Les choix de société qui sont les miens et qui déterminent mon vote à ce moment-là relèvent aussi de l’appel de Jean-Baptiste à l’égalité et à la solidarité. Je ne fais campagne ici pour personne, mais je dis que l’évangile ne peut pas rester en dehors de mes critères de réflexion à ce moment-là. J’aurais aussi à en répondre au jour du jugement. Je ne peux pas déplorer certaines actions de mon pays puis les oublier dans ce choix-là. Bien sûr, nous savons tous qu’aucun candidat ne correspond jamais à l’ensemble de nos choix. Mais nous avons un devoir très exigeant de repérer en ces matières ce qui relève pour nous de la priorité ou non, afin de choisir ce qui en premier lieu nous paraît important. C’est une des actions importantes que nous avons la chance (la grâce) de faire pour aller à la rencontre du « Fils de l’homme », pour le faire advenir et apparaître mieux dans notre société et notre vie collective.

Je me rends compte que ces mots de Jean-Baptiste recouvrent les premiers de Jésus quand, dans l’évangile de Matthieu, il évoque le jugement : « J’avais faim et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger et vous m’avez accueilli ; j’étais nu et vous m’avez habillé.. » (Mt.25,35-36). D’un bout à l’autre, les critères et les moyens d’action sont décidément les mêmes. Notre attitude vis-à-vis des autres est absolument décisive. Et cela vaut pour tous : même les « taxateurs« , même les « soldats« , c’est-à-dire ceux qui sont plus au service de la puissance étrangère que « de la foule » ou du peuple, demandent quoi faire, et reçoivent une indication. Tous les humains, quels que soient leurs rapports au peuple du dieu, sont réveillés dans leur espérance et trouvent une voie pour la rendre active. N’est-ce pas magnifique ?!