Une maison commune : dimanche 7 mars.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous quittons l’univers de Marc pour entrer dans l’univers de Jean : nouveau point de vue, nouveau regard sur Jésus. Ce texte, j’ai essayé d’en donner déjà quelque commentaire il y a maintenant trois ans, dimanche 4 mars : faisons place nette.

Je reste frappé par le nouveau culte que Jésus vise ici à mettre en place, du moins est-ce la manière de comprendre de Jean puisque c’est lui qui rapporte les choses ainsi. Jésus chasse de l’esplanade interne au Temple tous ce qui y est proposé de manière à favoriser les sacrifices de l’Ancien Testament : boeufs, petit bétail, marchands de colombes (souvent la substitution aux grands animaux pour les plus pauvres) et même les changeurs, ceux qui permettent aux pèlerins venus de loin de régler au plus juste, comme d’ailleurs à ceux du pays (combien de fois n’a-t-on pas l’appoint). L’ordre qu’il donne est bien d’enlever [aïroo], de supprimer, de détruire, ces choses. Il n’est pas question qu’elle aient leur place, dès à présent [entéouthen] (les traductions privilégient souvent un sens local, enlever d’ici, mais l’adverbe peut avoir aussi un sens temporel, et cela me paraît bien plus cohérent avec le geste).

Et pourquoi ce geste ? Pourquoi ce choix de rendre désormais impossible les sacrifices jusque-là prescrit ? C’est la suite qui le dit : « Ne faites pas de la maison de mon père une maison de commerce« . Deux figures sont mises en regard, et même en opposition, la maison de mon père et la maison de commerce. Je pense qu’il est très réducteur de voir cette deuxième appellation en seul rapport au commerce pécunier des vendeurs d’animaux ou des changeurs. Il me semble que cela concerne aussi la pratique de ceux qui vont ensuite offrir des sacrifices d’animaux, pratiquer les rituels recommandés ou prescrits.

Lorsque l’on se reporte aux prescriptions sacrificielles des livres du Lévitique ou des Nombres (ou encore du Deutéronome), on s’aperçoit que chaque pratique rituelle a son objet précis, suivant qu’il s’agit d’un holocauste, d’un sacrifice de communion, d’un sacrifice de purification, etc. Tu offres ceci et ceci de telle manière (du fait brûler ceci et pas cela, tu jettes cette partie, du manges celle-là, etc.), et voilà que tu obtiens ce que tu demandes, ou ce qu’on t’a prescrit de demander. C’est bien un commerce : donnant, donnant. La différence avec par exemple les sacrifices de la religion romaine, outre les rituels, c’est l’initiative : chez les Romains, c’est « da ut dem« , donne ce que je demande, et alors je t’offrirai un sacrifice, et si tu ne donnes pas tu n’as rien. Ici, c’est l’inverse, « do ut des« , je donne (d’abord) pour que tu me donnes ce que je demande. Mais dans les deux cas, il s’agit bien d’un échange, tarifé en quelque manière. Et c’est cela même qui est un commerce, entre les hommes et le ciel (et dont certains parmi les hommes tirent également profit, mais là n’est pas d’abord la question).

A l’opposé de la maison de commerce se trouve donc la maison de mon père : c’est-à-dire qu’on va être là dans un régime tout différent, celui de la communauté des biens et de la gratuité. La maison de mon père comme le dit fort bien ce titre même suggère avant tout le lien de filiation, l’appartenance à une même famille. C’est de droit, en quelque sorte, que le fils, que l’enfant, est dans la maison du père : non pas un droit que l’enfant se serait « taillé » ou acquis, mais un droit posé par les parents eux-mêmes ! C’est la maison du père, la chose est intitulée de cette manière. Mais le fils y fait respecter ce qu’elle est, son esprit, son climat, son atmosphère. Il ne veut pas qu’elle soit travestie en autre chose. Elle doit rester communauté et gratuité.

Jean, du reste, rapproche un passage du Psaume 69, « le [zèlos] de ta maison me dévorera« , et le [zèlos] est l’ardeur, mais aussi la rivalité : et il y a bien ici une rivalité entre deux approches, deux conceptions de la relation au ciel, au dieu. Surtout, passer à la gratuité et à la communauté de biens ne va pas de soi, et manifestement ne peut pas se faire sans une certaine violence : le fouet de cordes est bien réel, et il n’est pas frappant que pour l’imagination !! on voit qu’il y a là un véritable combat, et les tenant de l’autre approche ne laisseront pas la place facilement : ils y reviendront, du reste, le geste est surtout symbolique, et compris comme tel, comme un « signe« . Si le vrai temple, c’est le corps, alors qu’importent ces lieux, sinon comme symbole ?

Eglise abbatiale de Saint-Gilles du Gard, détail. D’un côté, cassés, une foule de gens, de bêtes, avec des résistances. Mais derrière celui qui les chasse, se dégage un lieu de paix.

Il me semble qu’il y a ici un point capital dans notre relation au ciel : le ritualisme conduit à chercher des lieux particuliers (un temple de pierres), des rites spéciaux, despotiques prescrites, tout un monde calculé. L’évangile à l’inverse libère de tout cela : le temple c’est ton corps, ton propre corps, où habite la divinité. C’est aussi le corps du Ressuscité, puisque tout est commun dans cette nouvelle maison. De rites, il n’y a en a plus qui comptent pour eux mêmes : la foi fondée dans l’évangile n’est pas d’abord une « religion », mais bien une communauté de cœur entre un père et ses enfants, tous rassemblés dans son unique fils. Oserons-nous entrer avec cette confiance-là, avec cette immédiateté-là, dans la relation avec celui qui se révèle notre père ?

Et puis, je me rappelle qu’il y a deux semaines, j’avais lu dans l’évangile un axe de progression dans le fait de rappeler au cœur tous ceux qui faisaient effectivement partie de mon entourage, de ma « maison », pour qu’aucun ne passe « sous les radars » et ne compte pas. Il me semble que l’esprit même de la « maison de mon père » exige plus que jamais cela : si c’est la maison où tout est en commun, où tout est gratuit, comment en exclure quiconque, ou exiger quelque prix que ce soit de quiconque pour en être ? Non, là est le fondement solide pour m’ouvrir à tout frère en humanité, pour bâtir une vraie maison commune.

Marche en montagne : dimanche 28 février.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voici beaucoup plus loin dans l’évangile de Marc que là où nous étions la semaine dernière : c’est que les ordonnateurs du lectionnaire veulent nous faire faire un itinéraire particulier, alors ils choisissent certains passages et nous les mettent sous les yeux les uns après les autres. Bien sûr, on pourrait questionner cette pratique : est-elle fidèle à l’évangile, dans la mesure où elle ne suit pas l’ordre dans lequel il a été écrit ? Ne recompose-t-elle pas plutôt celui-ci, comme on ferait d’une mosaïque dont on ré-ordonnancerait les tesselles ? Je suis quant à moi de moins en moins à l’aise avec cette pratique, qui réclame de la part de l’auditeur une solide culture et une connaissance approfondie de chacun des évangiles, pour ne pas se perdre ni dessiner une fausse image (cela s’appelle une idole !!!) dans son cœur. Comment ça, fausse !? Bon, disons différente, si le mot vous fait peur… Néanmoins, avançons vaillamment. J’ai déjà commenté ce même texte il y a trois ans, sous le titre accepter d’être unique, on pourra s’y reporter si l’on veut retrouver les détails du texte ou des mots.

Je suis frappé cette année, une fois encore, par la montagne : elle est le lieu de l’expérience que Jésus entend faire faire à ces trois disciples qu’il prend avec lui, qu’il emporte auprès de lui. C’est en y montant que tout se passe ; et en en descendant, il leur précise que ce lieu doit garder son secret. Ce qui se passe en montagne ne ressemble décidément à rien d’autre. Je me doute que si j’en suis ainsi frappé, c’est parce que j’ai la chance d’avoir moi-même l’expérience de la montagne, et que je sais aussi que c’est un lieu sans pareil : si tel est ton cas, lecteur, lis toi aussi dans le livre de ton expérience !

En montagne, les repères ne sont plus les mêmes. Les distances ne comptent plus : elles ne font rien à l’affaire. Les dénivelés comptent : de combien va-t-on monter, ou descendre ? Comment va-t-on le faire ? Peut-on raisonnablement passer par cet itinéraire, en avons-nous les moyens ? Ici, dans notre texte, il est question de monter : prendre de la hauteur va permettre de mieux voir, de respirer un air plus pur (mais aussi, si l’on monte vraiment haut, plus rare !), on va éventuellement dépasser les arbres, parvenir dans des zones plus rocheuses, à la végétation plus rare : des déserts…. On se sent tout petit, en montagne, on est ramené à sa juste place, à sa juste proportion. Pas la peine de chercher à « voir loin », nos ambitions sont facilement ramenées à pas grand chose ! On avance en hauteur, ou en profondeur (le mot est le même, souvent, dans les langues anciennes).

Et puis, en montagne, seul compte le temps. Ce sommet n’est pas à telle distance, il est à quatre heures, à sept heures et demie… Le temps, mesure de la vie et de la marche. On prend le temps, on retrouve le temps. Cela aussi est une expérience bénéfique, où nous refaisons l’expérience de ce que nous sommes. A l’échelle du temps, peu de chose : notre vie n’est qu’un souffle. Comme cinquante ans passent vite dans une vie humaine ! Si facilement, dans notre souvenir, quelque chose nous revient , et nous nous rendons soudain compte que cela s’est passé il y a… mon Dieu, déjà ?! Et du coup, il faut prévoir : se lever avant le soleil pour aller haut. Repartir assez tôt pour être rentrés avant la nuit, ou avant la pluie. Compter avec le temps, et en rabattre sur nos projets. Mais aussi profiter du temps, admirer les couleurs qui changent, l’éclairage tout différent, la lumière changeante… Chaque instant est précieux, à savourer.

Voilà, c’est dans tout ce nouvel ensemble de repères que les disciples sont entraînés, pris à part. Ils changent de repères et sont ramenés à leurs justes proportions. Nous aussi, nous sommes ramenés aujourd’hui à nos justes proportions. Je proposais dimanche dernier, suite à ma lecture de l’évangile, de s’ouvrir à nouveau au cosmos comme il est pour s’y ré-inscrire : peut-être y a-t-il aujourd’hui une vraie suite de cela, en nous revoyant petits au milieu du monde. C’est aussi cela, prendre soin de notre planète, et prendre soin des autres en la préservant pour tous. Et c’est peut-être ainsi que nous pouvons ré-évaluer nos pratiques et nos projets : que sont-ils, en termes de hauteur ou de profondeur ? Que sont-ils, à l’échelle du temps ?

Caspar David Friedrich, Promeneur sur une mer de nuages (1818), Huile sur toile 74,8 × 94,8 cm, Hambourg Kunsthalle.

Une autre chose me frappe fortement cette année, suite à ce que j’avais, je l’avoue, découvert il y a trois ans dans ce texte : c’est le mouvement. Tout se passe en mouvement. J’étais sans doute conditionné par les représentations de la « transfiguration » : Jésus au sommet et au centre, entouré de Moïse et Elie, face à nous, et de dos les trois disciples, effrayés, renversés, terrassés. Non, ce n’est pas cela dans le texte : Jésus marche, il monte, il est légèrement en avant ; les trois disciples le suivent (ce sont des disciples), et c’est pendant cette marche et cette ascension qu’ils le voient changer de forme, qu’ils voient son être plus conforme à ce qu’il est (il n’est pas question chez Marc de son visage -qu’ils ne voient pas), qu’ils voient Moïse et Elie parler avec lui (et donc marcher, eux, à sa hauteur et avec lui). C’est pendant qu’ils marchent que ses vêtements se mettent à briller, pendant qu’ils marchent que la sombre nuée les « obombre » et que la voix qui en vient se fait entendre. Tout cela en marchant.

Le seul qui parle de s’arrêter, c’est Pierre : il voudrait dresser des tentes. Il voudrait prolonger, fixer, l’expérience. Il voudrait en fait l’arrêter : non au sens d’y mettre fin, mais la figer. Or précisément, ce serait y mettre fin : il est des expériences profondes qui ne sont que dans le mouvement, l’avancée. Pas possible de répéter, pas possible de recommencer, pas possible de prendre le temps de voir et de faire le tour : non, il faut marcher, il faut aller. Il en restera ce qui en restera, on n’aura pas conscience de tout, cela viendra avec… le temps ! Une expérience profonde est toujours une expérience source : on ne l’arrête pas (une source qui ne coule pas est tarie !), mais on y revient et on ne cesse d’y puiser. Il me semble qu’il y a là une invitation à remémorer nous aussi nos expériences-source : à les revisiter, à y puiser à nouveau, ou à nous y retremper. Elles ont eu lieu pour nous en marchant : on n’a pas fini d’y revenir, on ne les a pas épuisées, loin de là ! C’est un appel, c’est une rencontre, c’est un moment unique : fugace, mais toujours plein et débordant; Se souvenir, revenir à la source, boire encore, se plonger et se rafraîchir, se requinquer…. On ne pourra que difficilement mettre des mots, comme ici il y a une défense de raconter : c’est tout simplement impossible, et toute tentative de récit serait une trahison. Mais y revenir, c’est possible, dans l’indicible, du moins l’inépuisable.

Même la sombre nuée n’arrêt pas les marcheurs : cela, c’est plus exceptionnel. Le montagnard qui voit arriver une sombre nuée, en général, cherche un abri et s’arrête, ou bien rebrousse chemin tant qu’il est encore temps !! Bien imprudent qui ferait autrement. Mais là, non : le Maître continue, il marche toujours, il entre dans la nuée, comme jadis Moïse. Et une voix se fait entendre, avec des mots presque les mêmes que ceux du baptême. Mais au baptême, les mots étaient pour Jésus. Probablement les a-t-il seul entendus. Ils étaient pour lui. Ici, ils sont pour les autres, pour les disciples, comme démontre clairement les derniers mots, les seuls qui sont différents : « écoutez-le !« . A Jésus, la voix disait : « en toi je me suis reconnu« , elle authentifiait son agir et sa manière d’être comme un clair reflet céleste. Maintenant, c’est nous qui sommes invités à reconnaître à notre tour ce clair reflet, et à nous mettre à son école.

Dans la nuée on ne voit plus : plus d’évidence, plus de clarté rassurante. C’est l’aventure, la marche à tâtons, à l’aveugle. On n’a que les oreilles pour se guider, on apprend à écouter. La marche continue, elle ne s’arrêtera jamais : mais elle aura définitivement changé de repère, en s’appuyant sur une écoute. Il faut vraiment que j’écoute mieux, que j’apprenne à mieux écouter. Et pour cela, que je me déprenne de ce que je vois, des apparences, mais aussi tout simplement des écrans ou des lumières qui fascinent.

En harmonie avec le monde : dimanche 21 février.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Retour en arrière avec ce texte, carême oblige : nous sommes revenus dans la toute première partie de l’évangile selon s.Marc. Si l’on veut avoir une vue d’ensemble de notre passage, j’en ai donné déjà un commentaire général, et si l’on veut reprendre ce qui vient immédiatement avant, savoir le baptême de Jésus et ce que cela change pour lui, on pourra se reporter à ce qui en a été dit cette année.

Ce qui me frappe en premier cette année, c’est cette présence du désert. Nous venons de voir (c’est plus loin dans l’œuvre, entendons-nous bien !) que Jésus chasse, [ekballoo], les esprits mauvais. Et nous venons de voir aussi que l’absence de modération et d’obéissance du lépreux avait conduit son bienfaiteur à se retrouver dans la situation d’ostracisme où le lépreux se trouvait avant sa guérison, ne pouvant plus fréquenter les villes mais devant rester « au désert« . Or ici, sitôt baptisé, il est chassé [ekballoo], au désert, mais par l’Esprit -celui qui est venu en lui à son baptême. Rétrospectivement, on a l’impression qu’il y a ici comme un condensé de ce qui va suivre !
De ce fait, le « désert » prend une autre portée chez Marc. Certes les quarante jours vont être mentionnés, avec la référence qu’ils apportent à d’autres épisodes de l’histoire d’Israël telle qu’énoncée dans la Bible. Mais il me semble qu’en premier intervient cette idée, ou cette anticipation, que le ministère inauguré au baptême porte en soi la mise à l’écart, la prise sur soi de la condition des rejetés. Jésus est « jeté » d’emblée par l’Esprit dans la situation des marginalisés, dont les lépreux sont l’emblème. Il est avec ceux qu’on met à l’écart, qu’on ne fait pas monter dans le train de la « réussite ». Chaque fois qu’on oublie quelqu’un, il est du nombre. C’est vrai à l’échelle d’une société entière, quand mondialisation et financiarisation font tant d’oubliés et de parias ; c’est vrai aussi à l’échelle de nos vies, de notre réseau de relations, quand quelqu’un est mis de côté, omis, rejeté. Il est et sera toujours de ce nombre-là.

Peut-être qu’une première piste pour ce carême pourrait être celle-ci : faire le compte, le plus objectif possible, des personnes qui constituent notre réseau de relations, et vérifier que nul n’y soit, de fait, écarté, mis à part -pour ne pas laisser à part celui que nous voulons suivre. Notre réseau de relations : j’entends la famille, le milieu professionnel, le voisinage géographique, les contacts d’amitié ou de loisirs. Le plus difficile, c’est d’être objectif : car précisément, les personnes que nous ostracisons, nous ne les voyons même pas ! Elles passent sous notre radar, de sorte que nous avons tout lieu d’être satisfaits !

Je suis également frappé par ce que Jésus vit en ce désert. Nous avons une tendance spontanée, à cause de la récurrence tous les ans d’un des passages parallèles chez Matthieu ou chez Luc, de penser immédiatement « tentations ». Mais chez Marc, rien de tel. Non seulement il n’y a pas de mise en récit des tentations, avec un dialogue où le tentateur surenchérit, mais il y a plus ! Il y a trois éléments avancés avec le même poids : le satan, les bêtes sauvages et les anges. Il était « éprouvé » par le satan (verbe à la voix passive : là, il est passif, il subit), il « était » avec les bêtes sauvages (verbe d’état : c’est la condition fondamentale et la plus durable), les anges « le servaient » (verbe actif : c’est encore l’action d’autres, mais une action cette fois reçue, contrairement à celle du satan, de l’adversaire). La situation rappelle tout simplement celle d’Adam au jardin. Mais cette fois, d’un Adam qui serait resté sans atteinte de l’épreuve !

J-W Peter, dam und Eva im Paradies (vers 1780), Huile sur toile 247 x 336, Pinacothèque Vaticane, Musées du Vatican, Rome. Adam et Eve vivent au milieu des bêtes sauvage, eux aussi tentés… Ici, l’harmonie semble idéale. Une telle harmonie est-elle donc un rêve dépassé, ou bien au contraire une réalité à construire ?

Une sorte d’harmonie universelle se dessine, où toute créature terrestre se trouve en cohabitation sereine (ce que symbolise à mon avis le fait d’être avec les bêtes sauvages), et où les liens avec le monde de l’esprit est l’objet d’un choix bien ajusté, qui fait en bénéficier et ne pas en subir de dommage. Il me semble que là aussi, cela fait rêver, dans la situation où nous sommes ! Nous voyons notre planète si malmenée par nous que cela se retourne contre nous, notre cohabitation avec une toute petite bête sauvage qui s’appelle Coronavirus se passe très très mal, et semble-t-il surtout parce qu’il y a chez nous une désastreuse défaite de l’esprit : nous ne savons plus opérer collectivement les choix ajustés.

Alors peut-être y a-t-il ici une deuxième piste pour notre carême ? Une piste qui serait celle-ci : retrouver les chemins d’une cohabitation harmonieuse avec la nature, le cosmos, qui s’offre à nous, à notre échelle déjà, en s’ouvrant d’abord par une grande respiration aux beautés qui nous entourent, mais aussi en engageant une réflexion fouillée sur l’usage que nous faisons des choses, sur leur impact, sur leur justesse écologique. Il est vraiment intéressant de voir que « il était avec les bêtes sauvages » se trouve juste entre « eprouvé » par un esprit et qu’un autre le « sert » ! L’harmonie retrouvée est vraiment entre deux situations de l’esprit, ou plutôt entre deux attitudes devant des options d’esprit. Heureusement, nous avons quarante jours pour nous lancer, pour engager les bonnes pistes et les éprouver.

Conséquences d’un bon mouvement : dimanche 14 février.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai essayé de détailler déjà les éléments de ce texte, le dernier de l’aperçu initial du ministère de Jésus que Marc nous offre : on pourra trouver cela en cliquant sur ce lien.

Ce texte fait écho au premier de cette première partie de l’évangile de Marc, l’intervention dans la synagogue de Capharnaüm et la libération de l’homme emprisonné dans un esprit mauvais. Ici aussi, il y a une action restauratrice. Mais si l’effet de la première était que « aussitôt sa renommée sort partout, dans tout le pays autour de la Galilée« , l’effet de celle-ci est que « il ne pouvait plus entrer visiblement en ville mais il se tenait en dehors, dans les lieux déserts ; et on venait vers lui de toute part« . En commun, l’effet mobilisateur, attirant. En contraste, l’impossibilité de poursuivre dans les lieux habités. C’est surprenant.

Or on voit bien qu’il y a trois temps dans notre texte : d’abord un effet immédiat, une sorte de tac-au-tac, le lépreux trouve les mots qui remuent aux tripes ([splangkhnidzomaï], c’est mot-à-mot cela), et il obtient très exactement et immédiatement ce qu’il a demandé. Il obtient une « purification », [katharsis]. Il n’a pas demandé à être guéri, quand on est lépreux on n’est pas réputé malade mais « impur » : c’est d’ailleurs ce que l’on doit crier soi-même pour éloigner de soi toute autre personne : « Or, le lépreux chez qui l’affection est constatée, doit avoir les vêtements déchirés, la tête découverte, s’envelopper jusqu’à la moustache et crier: impur! Impur! » (Lv.13,45). Autre pénibilité, le lépreux n’a pas le droit d’entrer dans les lieux habités, il doit se tenir à l’écart : « Tant qu’il gardera cette plaie, il sera impur, parce qu’elle est impure; il demeurera Isolé, sa résidence sera hors du camp. » (Lv.13,46). Peur de la contamination. Cela nous rappelle des choses très actuelles…

Il faut d’ailleurs remarquer que, pour le « purifier » (puisque tel est le terme), Jésus le touche : [haptoo], c’est d’abord ajuster, attacher, nouer. Au moyen, comme ici, voix qui marque l’implication du sujet, il s’agit d’atteindre en venant au contact, de toucher pour prendre. Le mot a donné notre « haptonomie« , cette méthode de communication avec le bébé encore dans le ventre de sa maman, par le contact et le toucher, en fait par la caresse anticipée et le contact affectif. Ici donc, le lépreux est touché de cette manière, et Jésus n’en est pas contaminé. Ne l’est-il pas du tout ? Si pourtant, mais pas comme on pourrait le croire : de l’affection physique qui atteint l’homme, rien ne passe jusqu’à lui : le contact a fait passer la santé de lui à l’autre, plutôt que la maladie de l’autre à lui. Mais de l’opprobre sociale, il passe quelque chose. Car le lépreux ne pouvait entrer en ville, et c’est bien ce qui arrive à Jésus au bout de l’épisode. Comme s’il avait pris sur lui, pour prix de son approche et de son toucher, le rejet ou la mise à part dont le lépreux était victime.

Guérison du lépreux, Mosaïque du XII°s, cathédrale de Monreale (Sicile). L’homme est hors de la ville, Jésus l’y rejoint et son geste va au contact. Il se trouve du coup hors de la ville pour les mêmes raisons, comme il sera crucifié hors de la ville.

Peut-être est-ce la raison du deuxième temps de notre texte : il y a un frémissement de tout l’être, un grondement profond, une vibration, un bouillonnement, chez Jésus, suite à ce qui vient de se passer. Et il le repousse, littéralement, il « l’expulse » comme on le dit pour les « nombreux démons » qui emprisonnent les gens qu’on lui a il y a peu amené devant la porte au soir. Ordre est donné de suivre scrupuleusement l’ordre des prescriptions mosaïques : c’est qu’en effet, tant que les prêtres n’ont pas constaté et prononcé la « purification » (on est toujours dans ce registre-là), l’homme n’est pas purifié. Jésus n’est pas prêtre, il n’est pas descendant de prêtre, il ne peut pas réintégrer socialement cet homme : seul un prêtre peut le faire, à l’issue d’un processus qui est très long, et fort détaillé (pour ceux que cela intéresse, vous trouverez ici le détail).

Pourquoi ce frémissement, ce remue-ménage profond ? Peut-être justement parce qu’il passe la main, parce qu’il sait que l’homme doit se plier à autre chose. Les prêtres ne vont pas pouvoir constater l’évolution de la lèpre vers la guérison, mais seulement sa disparition totale : comment vont-ils réagir ? Vont-ils reprocher à cet homme de n’être pas venu auparavant pour le premier constat de la régression de la maladie ? Vont-ils pour cela refuser de le ré-intégrer et le maintenir à l’écart ? C’est une chose terrible que d’être à jamais réputé « dangereux », « contaminant », d’être « le malade » ou « l’impur » et de n’être plus vu que comme cela. C’est sûrement une des choses qui fait le plus peur, quand on est atteint de maladie, on craint le changement de regard et d’attitude, d’être à jamais à l’écart de la « normalité », de ne plus être un vivant mais considéré comme un « futur mort », ou quelque chose de ce genre. Quel bonheur, ceux qui vous traitent « comme d’habitude »…!

Alors troisième temps, l’homme s’en va. Mais il ne fait pas du tout ce qui lui est dit. Dans sa joie et sa simplicité, il anticipe, il n’attend pas : il « entreprit de proclamer beaucoup de choses et divulgua son opinion« . Ce n’est pas l’avis officiel, il fait constater à chacun qu’il est guéri. Mais cela contrevient formellement à la procédure : peuvent-ils, les autres, l’admettre dans leur société à nouveau ? Rien n’est moins sûr, il faudrait d’abord qu’il le croient quant à son état antérieur de lépreux, ensuite qu’ils osent s’approcher pour constater… ce qui serait aussi usurper le rôle des prêtres ! Le texte ne dit rien sur ce qui arrive à l’homme, socialement parlant, on ne sait pas si sa guérison auto-proclamée fait effet ou non.

En revanche, on sait que l’effet pour Jésus est désastreux : lui se retrouve à l’écart des villes. La raison la plus évidente est celle-ci : il a touché un lépreux. Il est devenu dangereux. A son tour d’être dans des endroits déserts, à l’écart. Certes on vient à lui, « de toute part« , et sans doute ce mauvais effet va s’estomper. Mais tout de même, il ne pourra rentrer à Capharnaüm qu’après « des jours« , comme le précisera Marc à la suite de ce texte. Il a eu sa quarantaine. Jésus est finalement victime de la lèpre, non au sens où il aurait contracté la maladie, mais au sens où il est ostracisé à cause du statut particulier de cette maladie : effet social, auquel il n’a pas pu échapper. Tout ne se résume pas à l’aspect individuel des choses, il y a aussi l’effet des opinions, des convictions, des mouvements d’idées : cela, il n’y a pas de pouvoir contre. Et il y a l’effet « religieux » : déjà, les prêtres on eu cette effet sur Jésus de le rejeter à part, parce que leur place est plus acquise socialement que n’est celle de Jésus. La « religion » (Jésus n’en a fondé aucune !) peut clairement empêcher d’entrer dans la liberté où se trouve Jésus, de le rejoindre dans ce qu’il fait lui, dans sa spontanéité à lui. C’est terrible, mais il en est la première victime.

Il me semble que cela peut nous faire réfléchir aussi : à quel effet collectif cédons-nous, parce que c’est dans notre mentalité, qui nous empêche de venir au secours ou simplement d’approcher quelqu’un qui se trouve mis à part ? C’est très visible dans le monde de la politique ou du show-biz : le simple contact avec une personne qui est dénigrée ou publiquement brocardée suffit à être soi-même mis à l’écart. Mais un tel effet n’est-il que dans ces milieux ? Je n’ai pas de réponse, mais il me semble que cela demande quelque considération….

Il faut que ça bouge : dimanche 7 février.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai commenté la première partie du texte de ce dimanche il y a trois ans, en essayant notamment de faire ressortir le parallèle entre la guérison de la belle-mère de Simon et la libération de l’homme à laquelle nous avons assisté la semaine dernière. Cela permettait je l’espère de sortir de l’image des « petits démons gardiens », parfaitement illustrés par Milou dans Tintin au Tibet ! Mais j’avais promis de m’occuper de la fin du texte trois ans plus tard : alors chose promise, chose due, nous voici arrivés à échéance…

Nous sommes le lendemain des évènements précédents : le passage à la synagogue, la libération de l’homme emprisonné, l’entrée chez Simon et la guérison de sa belle-mère, la venue au soir de tous ceux qui sont emprisonnés ou atteints de quelque mal. Et justement nous avons un premier contraste : les foules atteintes de maux en tous genres venaient après le coucher du soleil : ici, à l’inverse, nous sommes au petit matin, et même avant le lever du soleil, « de grand matin, alors qu’il fait encore nuit« . C’est classiquement, dans les Ecritures, le moment privilégié de l’action divine, ce sera chez Marc le moment de la visite au tombeau au moment de la Résurrection, « le soleil une fois levé » -ce qui suggère évidemment, puisque les femmes ne font que constater l’ouverture du tombeau et l’absence du cadavre, que l’évènement lui-même a eu lieu plus tôt, donc « alors qu’il fait encore nuit« . Le rapprochement est encore plus appuyé, de par l’usage du verbe [anistèmi], classiquement employé pour « ressusciter« . Comme si dès les moments inauguraux du ministère de Jésus, Marc avait voulu préfigurer la lutte contre les forces du mal, menée jusqu’aux ténèbres de la mort, et la puissance de résurrection au lendemain. Le lendemain, il n’y a plus tout cela, il n’y a plus ces maux, il n’y a plus cette immense humanité souffrante. En ces temps covidesques, c’est une belle lueur d’espérance.

En fait, quatre actions sont enchaînées : « il se lève, il sort, il part de là dans un lieu désert, et là il priait. » Se lever, nous venons d’en parler. Sortir, c’est toujours le même verbe qui est présent absolument partout dans ce passage et celui de la semaine dernière, que ce soit le verbe « sortir » lui-même, ou que ce soit à travers les usages très fréquents de la particule [ek] ou [ex]. La sortie est une action constante, sans cesse renouvelée. Là, il me semble que nous trouvons remède aux effets de nos couvre-feu et autres confinements : le grand risque, l’expérience même que nous faisons, c’est celle de l’enfermement et du repli. Le fait d’être physiquement contraints (et je ne prêche pas ici la désobéissance !) nous entraîne peu à peu à adopter aussi mentalement la même attitude : c’est cela le vrai danger. Combien il est important de réagir, d’entretenir cette énergie qui fait sortir, aller vers les autres, se préoccuper d’eux, apprendre du nouveau, s’ouvrir à de l’inconnu, etc. La lassitude, immense, nous guette.

Plus étonnante la troisième action, « il part de là dans un endroit désert » : est-ce lassitude de ces foules ? Est-ce étouffement ? En tous cas le contraste est saisissant, à quelques mots de distance, avec la scène de la veille au soir. Ici, des foules massées à la porte ; là, un lieu désert. Et le verbe dit très clairement qu’une réalité est quittée pour l’autre, qu’elles ne sauraient cohabiter, qu’il y a une volonté de ne pas rester dans ce climat-là. Peut-être que la préoccupation est avant tout de ne pas tomber dans le piège du succès, qui peut si facilement tourner la tête. Des foules qui viennent ainsi, l’effet de la réputation qui a commencé de courir sitôt les évènements de la synagogue de Capharnaüm, c’est beaucoup. Le succès a troublé plus d’un esprit. On le cherche tous, on a tous envie de voir des centaines de « like » dès qu’on publie quelque chose, on a tous envie de ce retour qui montre qu’on a fait du bien. Et peut-être est-ce trompeur, sans doute est-ce trompeur. Le « lieu désert » n’est pas tel ou tel lieu en particulier, on ne sait pas où c’est : on sait juste qu’il n’y a personne.

« Et là, il priait » : après une série de trois actions ponctuelles, énoncées comme ponctuelles, en voici une, finale, qui dure. On ne dit pas du coup qu’elle commence en ce lieu, ni qu’elle y finit : on dit simplement qu’il ne reste que cette action-là en ce lieu désert. On ne dit pas non plus ce que c’est que prier : et bien malin qui pourrait le dire. Peut-être est-ce indéfinissable : j’ai lu tant de choses à ce sujet, pénibles parfois, fort belles souvent, mais toujours si différentes, et si partielles dans le fond. J’en suis arrivé à l’idée que c’est tellement personnel, tellement propre à chacun, qu’on peut à peine dire en quoi cela consiste. Marc semble prendre ce chemin : pour lui, prier, c’est ce qui reste d’activité quand on est dans un lieu désert. Mais cette activité demeure sous-jacente par ailleurs, simplement elle ne paraît pas.

Du reste, cela ne dure pas : « Simon le poursuit-de-près« , le verbe dit clairement la poursuite (c’est l’idée de chasse, voire même de persécution !), augmentée du préverbe [kata-] qui évoque un mouvement de haut en bas, ou l’hostilité, ou tout simplement l’achèvement de l’action. En clair, Simon « et les autres avec lui » le poursuivent et lui « tombent dessus », il n’y a aura eu qu’un éclair de solitude. Mais cela aura suffit à Marc pour nous faire entrevoir cette attitude intérieure qui sous-tend toute l’action de Jésus, et nous faire entendre qu’il ne devient pas prisonnier de son succès, qu’il s’en libère lui aussi. Il libère les autres, mais il est en recherche de sa propre liberté aussi, et il se donne les moyens de la conserver ou de la faire grandir. C’est tellement important dans l’activité !

« Ils le trouvent et lui disent : tous te cherchent. » Ces quelques mots sont étonnants ! D’habitude, on cherche, et puis on trouve, dans cet ordre. Là ils le trouvent, et c’est pour dire qu’on le cherche. Mais peut-être est-ce une manière de nous faire sentir justement cela : qu’on ne l’a jamais trouvé au point de ne plus le chercher, bien au contraire. Saint Augustin dit quelque chose comme cela, à la fin de son « grand ouvrage » qu’est La Cité de Dieu : « Là où je te cherche, donne-moi de te trouver. Et là où je t’ai trouvé, donne-moi de te chercher encore. » C’est cela aussi, « sortir » : les découvertes, les certitudes, ce que l’on croit savoir, tout cela enferme aussi. Sortir, c’est aussi se libérer de cela et rester en quête. Ce qui sauve, c’est d’être en quête.

Du reste, c’est par là qu’il leur répond : « Allons ailleurs dans les villages immédiatement-à-la-suite, afin que là aussi je clame ; pour cela en effet je suis sorti. » Qu’on le cherche n’implique pas qu’il aille à la rencontre pour mettre un terme à cette recherche, au contraire. Ce qu’il veut, c’est la mise en mouvement. Puisqu’ici les gens cherchent, il est temps d’aller ailleurs, dans « un lieu autre« , qu’importe où à la limite, dès lors que c’est un autre. Les villages proches feront bien l’affaire, et de proche en proche on ira partout, ailleurs. Le participe parfait passif du verbe [ékhoo], « avoir« , peut bien signifier « immédiatement à la suite« , au sens de « ce qu’on a tout de suite après » : il pourrait aussi désigner plus basiquement encore « ce qu’on a« , les villages « qu’on m’a donnés, que j’ai reçus« . Il ira pour « clamer« , pour annoncer là aussi l’évangile. « Pour cela en effet je suis sorti » : on ne peut être plus clair. Il sort, pour que tous sortent. Décidément, le propos initial de l’évangile, celui qui est au cœur de l’action de Jésus dès ce premier résumé de celle-ci, c’est de mettre en mouvement. Et le mouvement, c’est la vie. Tout ce qui empêche le mouvement et la vie, il le fait disparaître. Et par son action et ses absences mêmes, il les favorise.

Michel-Ange, Le jugement dernier (1536-1541), Fresque 1370 x 1220, Chapelle Sixtine, Musées du Vatican. Au centre, le Christ met tout en mouvement : un geste du bras droit et tout monte à sa droite, un geste du bras gauche, et tout descend à sa gauche. Ceux qui sont précipités à gauche, ne bougent pas, ils sont restés et demeurent passifs. Tandis qu’à droite, même les morts se lèvent et trouvent un mouvement, une action.

délivrer une parole, délivrer une personne : dimanche 31 janvier.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Dans la progression de Marc, nous sommes dans les épisodes qui illustrent la première prédication de Jésus, qui montrent en quoi consiste ce qu’il « clame », l’évangile. J’ai essayé d’éclaircir la progression générale de ce passage, déjà, en faisant notamment remarquer tout ce qui était relatif au fait de sortir. Mais ce qui me frappe cette fois-ci, en relisant ce passage, c’est tout ce qui tourne autour de la parole, de ce qu’elle peut faire.

Il me semble que ce simple fait a une grande actualité. Dans notre vie quotidienne, combien importante la place de la parole : le fait de pouvoir se parler, le dialogue qui construit nos amitiés ou notre amour, l’attention à ce qui nous est dit, le soulagement de pouvoir dire… Mais aussi plus largement, le pouvoir de la parole, comment elle structure nos sociétés, comment elle nous mène, nous porte, ou au contraire nous afflige, nous atteint, nous détruit parfois. Nous sommes des êtres « logiques », des être de parole (logos), et ce qui est dit, comment c’est dit, tout cela nous importe !

Nous avons dans ce passage trois acteurs : « Jésus« , « ils » et un « homme dans un esprit impur« . Tous les trois parlent, tous les trois sont à un moment sujets du participe [légoone], « en disant » : le premier c’est l’homme qui dit : « Quoi entre nous et toi, Jésus le Nazarène ? Es-tu venu pour nous faire périr ?… », le deuxième c’est Jésus qui lui dit : « Sois muselé et sors loin de lui », le troisième ce sont ces « ils » qui disent : « Qu’est-ce que cela ?… » La valeur originelle du verbe [légoo] est de choisir, comprenant l’idée de dénombrement ou d’énumération : en parlant, on manifeste des choix, on se manifeste comme quelqu’un qui choisit. Et l’on dénombre, ou l’on recueille, plusieurs éléments de ce que l’on a choisi au fond de soi. Cela ne veut pas dire que l’on a « tout dit », au contraire même, puisqu’on a choisi d’exprimer ceci ou cela. Mais on s’est manifesté, sous un mode qui permet d’être accueilli, reçu. Ce sont des propos, avec le triple sens de ce mot : l’intention (avoir le propos de.., se proposer de…), le récit (tenir des propos…) et la mise de soi devant l’autre (pro-poser, poser devant…). En fait, dans ce petit récit initial, Marc nous fait voir comment se côtoyer et échanger, se manifester, met chacun devant des choix et révèle chacun. C’est toujours un risque que de parler : mais c’est aussi l’opportunité de rentrer dans une relation nouvelle, dans une véritable interaction.

La première action de Jésus à Capharnaüm est d’enseigner, [didaskoo] : il s’agit de faire savoir. Il y a chez lui un propos délibéré, il ne veut pas se cacher, il prend l’initiative de se dévoiler. Il le fait en commentant les Ecritures, ce que n’importe quelle personne qui y est apte peut faire, alors, dans la synagogue. Et ce dévoilement délibéré se fait « avec autorité, et non pas comme les scribes » : ceux-ci répétaient, renvoyaient, faisaient avant tout des hypothèses de sens en recoupant avec d’autres passages écrits semblables. Autrement dit, ils prenaient le Livre comme un univers clos. Différemment, Jésus dit le sens, autrement dit il fait ressortir le lien de ce qui écrit avec la vie, son effet actuel, actif. Le Livre n’est pas clos, il conduit à la vie. Lire, partager ce qu’on a lu, c’est avant tout pour faire des liens avec ce que l’on vit, l’écrit trouve sens s’il est transformant ou au moins catalyseur de vie.

Et de fait, les auditeurs sont « jetés en dehors » : la puissance de cette prise d’initiative, de ce dévoilement de soi par la manifestation du lien entre l’écrit et la vie, c’est de jeter dehors, avec la violence d’un coup de tonnerre (tout cela sont des sens de [explèssoo]), ceux qui l’entendent. Hors de quoi ? Hors de soi peut-être, hors d’un petit univers étriqué sûrement, ou d’un repli sur soi. La parole énoncée par l’un fait souffler un grand vent, ouvre les fenêtres en grand, ouvre à une nouvelle liberté et un nouvel univers. Oui la parole peut secouer, et c’est parfois ce qui nous retient de parler -on ne veut pas « déranger »-, mais c’est en fait un apport magnifique et irremplaçable. Ce qui nous sort de nous mêmes, c’est cela qui nous « sauve », parce que nous sommes faits pour la vie qui est ouverture, changement, aventure, jaillissement spontané.

La réaction de l’homme est de pousser un cri, crier à haute voix ([anakradzoo]) : c’est un mot dont le radical est employé aussi pour les animaux ! Il faut dire que cet homme est justement emprisonné, « dans un esprit impur« . La parole qui l’atteint ne parvient pas à le faire sortir de sa prison, et ce qu’il fait entendre est un cri animal, un cri qui monte ([ana-] est un préfixe qui évoque un mouvement de bas en haut) comme par le soupirail d’un cachot. Et ce qui l’emprisonne ne veut pas lâcher sa proie, ne veut pas le libérer, met en question la possibilité même d’une relation entre « nous » et « Jésus le Nazarène« . Cette relation est contestée dans sa possibilité même : « tu es le saint du dieu« . Saint, c’est à part, autre, d’un autre monde, d’une autre réalité. Pas de communication possible, tu es trop différent. C’est parfois notre réaction devant la différence manifestée par l’autre : cela nous bouscule tant que nous préférons marquer que nous somme de deux mondes différents, contester la relation même, ne pas la laisser s’établir. Trop dangereux. Trop impliquant.

J-L. Bessede, Le dialogue. La parole transforme les deux interlocuteurs, l’animal fait peu à peu place à être humain…

La réaction de Jésus, de celui qui a pris l’initiative est forte, et significative : « Muselle-toi« , littéralement. Il met en prison l’organe d’expression de ce qui tient l’homme en prison. Il ferme la bouche de ce qui empêche l’homme de s’exprimer, de ce qui parle à sa place. Et il le renvoie au loin, il le fait sortir de sa vie ([exelthe ex aoutou] avec un redoublement de ce [ex-] !) Celui qui a pris l’initiative d’une parole veut l’autre, il ne veut pas de ce qui le contient, de ce qui le retient, de ce qui l’empêche d’être soi. Il faut sans doute beaucoup de force, et en même temps d’amour, pour ne pas voir en l’autre son écorce, ce qui l’emprisonne, mais pour chercher ce qu’il est en vérité, l’être libre qu’il est vraiment lui-même. Mais c’est à le chercher qu’on l’obtient, c’est à chercher la liberté de l’autre que l’on met l’autre en liberté. Il faut y croire, ne pas s’arrêter troublé à la première réaction de refus, ne même pas discuter avec cela. Pas d’échange ici possible. Mais croire qu’il y a l’être cherché et attendu en-dessous, à l’intérieur, enfermé…

Cette attitude, cette injonction de rejet envers ce qui domine et emprisonne, obtient ici un effet immédiat. Dans la vie, c’est souvent long et incertain : mais peut-être est-ce parce que nous n’osons pas ? Parce que nous ne sommes pas aussi sûrs ? Peut-être que la conviction vraiment enracinée que celui ou celle à qui je veux m’adresser est là, enfermé mais bien réel et aimable, obtiendrait un effet aussi immédiat ? Peut-être n’avons-nous souvent pas assez de fermeté et d’autorité en la matière…. Il ne s’agit pas ici de pouvoir, on le voit bien : il s’agit plutôt d’une bienveillance inflexible qui ne confond pas l’autre avec ce qui l’enferme, avec son extérieur -qui l’emprisonne. Il s’agit d’aller au-delà des apparences et de le dire, de la manifester clairement. en tous cas, ici, cela fait du bruit ! Car ce « musellement », cette « muselière », s’en va, littéralement « faisant entendre un son de voix d’une grande voix« .

Qui est le sujet de cette incise ? On croit comprendre à première lecture qu’il s’agit de « l’esprit impur« , mais ce n’est pas si simple : on a bien l’impression qu’auparavant il y a deux êtres entremêlés, confus. Celui qui s’est exprimé d’abord l’a fait dans un cri d’animal. Mais ici, [phoonè] ou le verbe [phoonéoo] ne peuvent pas être dits d’un animal : d’un être humain, ou d’un instrument de musique, mais c’est tout. N’assiste-t-on pas tout simplement à la distinction, à la « purification » (au sens chimique), entre celui qui s’agite et s’en va au loin, et celui dont la voix enfin se fait entendre, d’une voix enfin libérée ? Je n’avais jamais pensé à cela, mais il me semble bien maintenant que c’est ce qui se passe…. Une belle voix humaine, forte, claire : voilà ce qu’obtient enfin la persévérance de la première parole. Celui qui a ouvert le dialogue, confiant et croyant qu’il y a vraiment un humain dans l’autre, a enfin obtenu de le faire parler.

Pour les autres, les « ils » qui ne sont jamais nommés, c’est d’abord la peur : il y a du changement ! La nouveauté fait toujours peur. Et puis il y a des échanges : le verbe employé par Marc, [sudzètéoo], signifie à la fois « faire des recherches ensemble » et « discuter« . L’effet d’un dialogue instauré en provoque d’autres, réaction en chaîne. C’est magnifique, le pouvoir de la parole ! Et de fait, « son ouï-dire sortit aussitôt partout » dans les alentours. Parler fait parler. C’est comme une vague. Cela, c’est de la bonne contamination ! Quand tu prends l’initiative de sortir de toi, de te livrer, de te révéler au moins en partie, mais vraiment ; quand tu essayes d’entrer en dialogue avec l’autre, avec ce qu’il est en profondeur, au-delà des apparences et des écorces rugueuses qui servent de défenses ; quand tu persévères, tu ne sais pas à quel point tu transformes le monde.

Un nouveau monde est là : dimanche 24 janvier.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous sommes de retour dans l’évangile de Marc, et nous sommes exactement au tournant, dans sa manière de présenter les choses, entre le ministère du Baptiste et celui de Jésus, entre le temps de Jean-Baptiste et le temps de Jésus. Je me suis déjà attaché à préciser les termes de ce passage, ce qui conduisait particulièrement à insister sur le changement d’attitude auquel les disciples et les lecteurs sont invités, notamment à travers une attitude de foi.

Le contraste avec le temps du Baptiste est très étonnant chez Marc. Jean « clame un baptême de conversion pour la rémission des péchés » (Mc.1,4), Jésus « clame l’évangile du dieu » (Mc.1,14). La conversion, le « changement d’attitude », est au cœur de la proclamation de Jean ; elle est aussi présente dans la proclamation de Jésus mais incluse dans une réalité plus vaste. En effet le message du Baptiste est celui-ci : « Vient derrière moi un plus fort que moi […] Moi je vous ai baptisé d’eau, lui vous baptisera d’Esprit saint« , quand le message de Jésus est : « Le moment est complet et le royaume du dieu s’est fait tout proche : changez d’attitude et croyez en l’évangile. » Le changement d’attitude n’est plus dû à un futur proche, à la survenue imminente d’un évènement, il n’est plus une anticipation : il est désormais une conséquence, celle de la présence d’une nouvelle réalité établie. Et Marc, pour souligner ces mots par des faits, pose que Jésus n’arrive qu’une fois le Baptiste livré, c’est-à-dire hors course. Il s’efface, comme au théâtre il disparaît de la scène pendant que le personnage principal entre en scène. Il est en cela assez proche de Jean, selon lequel (on l’a vu la semaine passée) les disciples, à l’instigation du premier, passent du Baptiste à Jésus et restent avec lui.

Il me semble que cela n’est pas sans importance ni conséquence. Devenir disciple de Jésus et de l’évangile, ce n’est pas d’abord « faire des trucs » comme le Baptiste le demandait. C’est d’abord s’ouvrir à une réalité plus grande, plus vaste, à une nouvelle présence , à une nouvelle réalité instaurée. Je ne parle pas ici du « nouveau monde » que, dans une piètre parodie, certains politiques voudraient nous faire croire advenu avec leur action ou leur propre avènement au pouvoir : triste réduction à pas grand chose, qui ne saurait tenir ses promesses. Parodie, parce que justement elle est liée à leur action (ou pas). Ici, il s’agit d’ouvrir les yeux sur une réalité, le « royaume du dieu« , qui nous précède, qui est à portée, qui est là. Et cette fois, le changement d’attitude est celui qui consiste dans la foi, c’est-à-dire dans un nouveau regard sur l’inévident, un regard paradoxal. Un choix.

Les moments que nous vivons sont difficiles, ils sont un tissu de difficultés et de lourdeurs qui ne donnent pas vraiment le goût de la vie, qui ont plutôt une saveur de mort, de pénibilité, de manque de sens et d’intérêt. Le ressort est loin à l’intérieur, en profondeur. Contre l’évidence, celle de notre expérience, il y a ce pari qu’une autre réalité est bien présente et plus forte, une réalité faite de liens, de vie, d’échanges. Contre l’évidence, il y a cette conviction que « le temps est rempli« , que chaque seconde est une seconde donnée pour se faire proche, pour être en communion par le cœur avec les êtres aimés. Que le temps est rempli de ceux que l’on aime et de l’amour concret que l’on a pour eux. Que le temps est rempli du souci de ceux qui sont en péril ou qui sont loin, que le cœur n’est pas rempli en vain de ceux avec qui et pour qui on veut vivre. Ce n’est pas une utopie, un « autre monde » rêvé : c’est ce monde même et ces instants mêmes mais remplis, et non pas vides comme ils nous apparaissent. C’est cela, l’évangile : pas des formules, des attitudes calculées, ni des « trucs à faire ». La liberté nouvelle d’un amour que rien ne saurait contrer.

Aussitôt ils le suivirent….

Je suis également frappé par le choix de Marc qu’abordant le tout début de la vie publique et du ministère de Jésus, il place comme préalable l’appel de disciples. Comme s’il était impossible que quoi que ce soit se passe sans disciples. Jésus est-il donc incapable de vivre tout seul ? Y a-t-il chez lui un besoin irrépressible (maladif ?) d’avoir du monde autour de soi ? L’embrigadement est-il un péché originel du christianisme ?

Je ne le vois pas comme cela. D’abord, Jésus n’est pas spécialement tendre pour ses disciples : il n’hésite pas à les rabrouer, éventuellement durement. Il leur offre de le quitter parfois. Et il n’accepte pas qu’ils quittent leur place d’aller « derrière lui » : il n’y aura pas de compromis pour les faire rester. Mais justement, ce « derrière lui‘ fait écho au message du Baptiste : « derrière moi vient celui qui est plus fort que moi« . Jésus est un sommet : plus fort que le Baptiste alors qu’il vient derrière lui, c’est-à-dire comme son disciple, il est aussi plus fort que ceux qui viennent derrière lui à leur tour. C’est lui la référence, dans tous les cas.

Ensuite, ce fait d’être à plusieurs, Jésus ET des disciples, est sans doute chez Marc un marqueur de la « nouvelle réalité » désormais instaurée et présente. Ceux qui sont appelés, par deux fois sont des frères. Que leur père soit présent (Zébédée) ou non, et s’il l’est, ils sont arrachés à lui, ils le quittent : autrement dit, ce qui les fait frères n’est pas ce lien du sang, c’est cette nouvelle réalité dans laquelle ils se plongent, en fonction de laquelle ils sont appelés à vivre. Cette marque de la fraternité m’apparaît très forte, et essentielle. Et tout ce qui va se passer dans le ministère de Jésus va avoir une portée vers d’autres, va avoir d’autres bénéficiaires mais toujours aussi ceux-là. Tout sera aussi l’occasion de construire leur fraternité, de la faire progresser, de débusquer ce qui y fait obstacle.

On voit encore une originalité de Jésus : il n’est pas le premier à avoir des disciples : nombreux les rabbis qui avaient un groupe plus ou moins restreint autour de lui. Mais pas pour un partage de vie constant, cela est tout-à-fait original. C’est s’exposer, pour le Maître, c’est se laisser connaître sans la moindre réticence : il y a dans ce choix un choix de dévoilement total, une posture révélatrice entière. Et aussi la conviction que tout ne passe pas par les mots, que les mots seuls ne disent pas tout, que c’est la vie qui parle plus et le plus fortement, que la corrélation entre vie et parole réclame d’être examinée, l’une signant l’autre. On ne peut pas se payer de mots ; pas plus qu’on ne peut se contenter d’agir obscurément et sans faire advenir au jour les motifs de son action par les paroles mises dessus. Il faut les deux.

Du reste, ce sont des hommes au travail qu’il appelle. Lui, le fils de Joseph le charpentier, va bâtir un maison d’un autre genre. Il va le faire avec des hommes de métier mais d’un autre métier, des pêcheurs : ce n’est pas la construction seulement qui intervient ici : est-ce aussi le rassemblement. Mais on est plutôt mal à son aise dans un filet ! J’avoue que je ne suis pas tout-à-fait à l’aise avec cette pêche : c’est tout de même une forme de prédation. Mais peut-être s’agit-il aussi dans la pensée de Marc de « donner à manger » : après tout, dans la multiplication des pains, il y a aussi des poissons, qui sont aussi distribués et multipliés, même si le souvenir en est moins vif. Ainsi ces hommes seraient-ils le signe non seulement d’une maison commune à bâtir (cela, c’est le charpentier), mais aussi d’un lieu où l’on nourrisse, où on vienne au secours de la vie, où on la fasse grandir. Nourrir, c’est beaucoup de choses. Et l’expression [aliéïs anthroopoon] est peut-être à traduire « pêcheurs des hommes« , sous-entendu « pêcheurs [au service] des hommes » plutôt que « pêcheurs d’hommes« , qui fait de ces derniers un objet de prédation, et qui fait douloureusement écho à des scandales par trop actuels. Construire et nourrir, c’est plutôt cela le programme.

Un nom nouveau : dimanche 17 janvier.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous revoilà dans l’évangile de Jean, au cours de la « première semaine de Jésus », à travers laquelle Jean, poursuivant son parallèle commencé au prologue avec le commencement de la Genèse, dispose tous les éléments inauguraux du ministère de Jésus. Notre texte est précisément le « troisième jour », celui qui correspond dans le premier récit de la création à la séparation de la terre d’avec les eaux et à la production des végétaux » (cf. Gn.1,9-13). Cela nous donne un repère pour lire les textes écrits par Jean.

Il se trouve que j’ai déjà commenté la première partie de ce texte, celle qui concerne le départ des premiers disciples de Jean à la suite de Jésus. Et en effet, elle est une séparation, comme il y a eu séparation des eaux et de la terre : certains rejoignent Jésus et constituent avec lui comme une nouvelle terre. Je voudrais cette fois-ci jeter un regard sur la deuxième partie de notre texte, celle qui concerne André et Simon.

Nous sommes bien toujours le même jour : au terme de la première expérience des deux premiers disciples, qui sont venus et ont vu « où il demeurait » et qui « demeurèrent avec lui ce jour-là« , Jean a soin de nous dire que « la durée était comme la dixième« . On traduit souvent : « C’était environ la dixième heure« , ce qui est tout-à-fait correct. Mais [hoora] en grec désigne toute durée, ou division du temps : saisons, mois, période jour-nuit… Les Heures sont des filles de Zeus et de Thémis, c’est-à-dire qu’elles sont le fruit de la règle ou du droit, acquis par le souverain des dieux et par laquelle il régule toutes choses, et elles ont nom Eunomie, Dikè et Eirènè, c’est-à-dire l’équité, la justice et la paix. Quoiqu’il en soit, Jean nous avertit que nous sommes dans une division de la même journée, autrement dit que, même avancée, elle n’est pas finie. Peut-être nous dit-il aussi que ce temps passé par les deux disciples en compagnie de Jésus est comme un jour qui ne finit pas.

Domenichino, Voici l’Agneau de Dieu.

Et en effet, voici qu’André va chercher son frère Simon, qui vient à Jésus et voit son nom transformé d’emblée en celui de Pierre. Il y a une correspondance assez évidente avec l’autre aspect du « Jour Trois » dans la Genèse, dans la mesure où la végétation produite par le sol est produite avec la faculté de se reproduire : « Que la terre produise des végétaux, savoir: des herbes renfermant une semence; des arbres fruitiers portant, selon leur espèce, un fruit qui perpétue sa semence sur la terre. » Et ce à quoi nous assistons, c’est justement à l’auto-multiplication des disciples, à travers la figure d’André. Il va de lui-même trouver son frère pour lui dire : « Nous avons trouvé le Messie » et ce frère, Simon, vient à son tour vers Jésus. Jean nous invite à interpréter Jésus comme la terre de laquelle vient la vie des disciples, lesquels sont comme les végétaux qui jaillissent de ce sol. Et ses disciples, signe de la vie qui les anime, peuvent produire par eux-mêmes d’autres disciples, ils « portent semence« .

Jean invite-t-il ainsi au prosélytisme ? Pas si l’on y réfléchit suffisamment. La semence est dans le fruit, c’est un résultat naturel non forcé du végétal, arbre ou herbe. Le fruit n’est pas un produit -et l’on constate d’ailleurs le terrible péril que l’on fait courir à la planète lorsqu’on fait de l’agriculture « productiviste », quand on transforme le fruit en produit. Le fruit est espéré et attendu, il est favorisé, mais il ne peut être forcé. Ainsi aussi en cette autre matière qu’est l’avènement d’autres disciples. André n’a pas été trouver n’importe qui, il est allé trouver son frère, rien de plus naturel. Il ne l’a pas invité à venir, il s’est contenté de lui partager sa découverte, avec un mot bien à lui que nul jusque-là n’a employé (dans ce texte, j’entends). Un mot risqué, qui relève de sa propre interprétation : il s’est livré, autant qu’il a fait part de sa joie ou de son émotion. Pierre a choisi seul de venir. Il ne s’agit donc pas de « faire des disciples », d’en produire. Mais la vie porte naturellement semence. Parfois on voudrait bien que cette vie de disciple soit partagée par tel ou tel : c’est une patience, une longue patience. Sans renoncer à dire, mais sans chercher à forcer.

Et Jésus regarde Pierre : [blépoo], voir, diriger ses regards, ce n’est pas le même verbe que celui employé peut auparavant quand Jésus s’est retourné, un peu surpris, vers les deux disciples du Baptiste qui maintenant le suivaient : [théaomaï], considérer, examiner, contempler. Dans ces premiers, il y a avait tout un univers, une « nouvelle terre », qui apparaissait, y compris pour Jésus. Il ne les avait pas cherché, ils venaient. Cette fois-ci c’est différent. Mais il y a un regard aussi, nul n’est indifférent au Maître. Et celui-ci change d’emblée le nom de ce « Simon fils de Jean » : « tu seras appelé Kèphas« . C’est la forme hellénisée d’un mot araméen qui signifie la pierre ou le rocher. Il ne s’agit pas de la pierre taillée ou du cailloux, il s’agit plutôt du rocher brut, celui qui est fermement dans le sol.

Chose notable, alors que, plus haut dans le texte, pour les mots « rabbi » et « messie« , Jean a dit que ces mots se traduisaient [méthérmènéouoménone] « maître » et « christ« , il dit cette fois que le mot s’interprète [hérmènéouétaï] « pierre« . Ce mot n’est donc pas seulement purement et simplement traduit, Jean ne se contente pas de lui donner une équivalence en grec pour ses lecteurs. Il insiste sur la signification, il fait remarquer que même dans l’original, ce qui compte c’est le sens de ce nom. Autrement dit, comme dans la Genèse Adam nomme les choses et les êtres, et montre ainsi qu’il les intègre dans son monde, qu’il les fait siens, Jésus intègre ce nouvel arrivant dans son nouveau monde, et lui assigne d’emblée un rôle et une place. Ce qui n’empêchera pas Jean de l’appeler le plus souvent (et ici-même d’ailleurs, la première fois qu’il le mentionne) « Simon Pierre« , comme s’il tenait à joindre toujours l’ancien et le nouveau monde, peut-être à rappeler à Pierre lui-même qu’il est aussi Simon, que d’être Pierre est un appel et un horizon mais pas une chose acquise et totalement réalisée.

Ainsi de nous : nous avons dans le coeur de celui qui nous appelle un nouveau nom, « que nul ne connaît sinon celui qui le reçoit » (Ap.2,17). Et notre histoire n’est pas que le fruit de notre passé, la conséquence inexorable de tout ce dont nous héritons. Notre histoire est aussi le fruit du travail de celui qui nous appelle, de celui qui nous fait émerger des eaux et advenir à nous-mêmes et au monde : la révélation progressive en nous de ce nom nouveau par lequel nous sommes connus et aimés. Naître, c’est émerger des eaux, et lorsque nous venons à la lumière, c’est pour recevoir ce nom soufflé sur nous par nos parents, et médité par leur amour pour nous dire à chaque fois qu’ils le prononcent l’amour qui nous a appelé à l’être. Vision peut-être idéale, idyllique, pour certains d’entre nous ? Elle se révèle vraie, quelles qu’aient été les déficiences de nos parents (et ils en ont toujours, et nous en avons nous-mêmes toujours lorsque nous sommes parents), en ce qui concerne cette nouvelle naissance et ce nouveau nom soufflé sur nous d’en-haut, par ce père qui ne fait pas défaut.

Je suis très frappé, c’est peut-être le moment de le dire enfin, par la multitude des noms dans ce texte si bref ! Jean, Jésus, André, Simon-Pierre, Simon, Kèphas, Pierre. Mais la palme est ici à Jésus, appelé tour à tour « l’agneau du dieu » (par Jean à ses disciples), « rabbi« , « maître » (par les disciples de Jean à Jésus), « messie« , « christ » (par André à Simon-Pierre). Comme si lui supportait toutes sortes de noms donnés par nous, afin de pouvoir finalement nous donner le nôtre, quand enfin nous venons à lui. Nous multiplions les noms, comme autant de facettes que nous découvrons de son mystère. Aucun n’épuise celui-ci, aucun ne suffit ni ne s’impose par-dessus les autres. Nul n’a trouvé LE nom définitif de Jésus, nul ne sait tout de lui. Tous les noms que nous lui donnons, et qui manifestent aussi que nous l’intégrons dans notre monde, mais aussi la place que nous voulons lui assigner, constituent comme une symphonie. Accueillir aussi les noms donnés par les autres, c’est s’ouvrir à d’autres aspects du même mystère que nul n’épuise, et peut-être aussi se garder de ne lui assigner qu’une place dans notre univers personnel, une place dont il ne devrait pas sortir. Mais au terme de tous ces noms, Simon vient vers Jésus sans lui donner aucun nom, et reçoit le sien. Enfin.

Départ : dimanche 10 janvier.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Je vais partir, Maman.

– partir ? Que veux-tu dire, mon fils ? Tu as un ton grave cette fois-ci…

– Oui c’est vrai : pardon, je ne veux pas t’inquiéter. Mais je quitte la maison, l’heure est venue je crois, je le sens. Je le sais.

– C’est possible, je te crois. Et comment le sais-tu ?

– C’est à cause de Jean, le baptiseur.

– Tu es allé le voir ?!

– Oui. Depuis que nous avons entendu qu’il s’était arrêté à l’embouchure du Jourdain, aux portes du désert, et que là des foules venaient l’écouter, j’avais envie d’aller l’entendre.

– Et alors ? Qu’en as-tu pensé ? Es-tu sûr que c’est seulement de l’entendre que tu avais le désir ?

– Non, pas seulement, tu as raison. J’avais envie d’être avec toute cette foule, tous ces gens qui attendent humblement mais intensément quelque chose du dieu. Il y avait, à part, les Pharisiens et ceux du parti des prêtres, tu sais : ceux qui se mettent toujours à part, justement parce qu’ils disent qu’ils sont justes et sans péchés. Ils ne veulent pas être contaminés en se mêlant aux autres. Jean leur disait des choses aussi à eux, mais leurs visages ne manifestaient pas beaucoup d’écoute. La foule, en revanche, était si attentive aux mots de Jean ! Ils ne craignaient pas, ces gens-là, de se reconnaître pécheurs, et c’est vraiment avec eux que je me sentais à ma place.

– Tu m’étonnes mon fils ! Tu te sentais pêcheur ? …

– Eh bien… C’est difficile à dire, Maman. Aussi loin que je peux regarder, j’espère être tout-à-fait ajusté à ce dieu que Papa et toi m’avez fait connaître, et en compagnie duquel vous m’avez appris à vivre et grandir. Mais tu vois, il me semble que la justesse, c’est précisément de garder cette attention ouverte, de rester dans ce tremblement d’amour, cette intranquilité d’être dans une relation sans nuage avec lui.

– C’est tout-à-fait ça, mon fils. Je crois que ton père aurait été heureux de t’entendre dire des choses comme ça. Je vois son regard intense te fixer, avec beaucoup d’amour, avec une surprise admirative, et aussi un silence qui te laissait toujours inventer.

– Oh oui, Maman, je le vois moi aussi. Et j’ai beaucoup, beaucoup, pensé à lui au Jourdain. Tu vois, Jean proposait à ceux qui voulaient, à ceux qui se reconnaissaient pécheurs, pour marquer qu’ils étaient lavés de tout péché et qu’ils repartaient avec notre dieu dans une relation renouvelée, de se plonger dans le Jourdain. Il descendait avec eux dans le fleuve, et il leur appuyait sur la tête pour les plonger entièrement dans le fleuve : le courant est très fort, à cet endroit, puisque c’est l’embouchure, et on sent vraiment que le fleuve emporte tout au loin. Dans la Mer Morte.

– Et alors ? Ton père ?

Georges de La Tour, Saint-Joseph charpentier. (1642) Huile sur toile 137 x 102. Musée du Louvre, Paris. Le père prépare un madrier (peut-être un angle qui évoque une croix…), il travaille les yeux fixés sur son fils d’où lui vient sa lumière. Son fils à son tour apprend de lui, il regarde son père et construit son être dans sa confiance et son amour.

– Je suis sûr qu’il l’aurait fait : autant pour affirmer dans son cœur qu’il voulait être dans une relation sans nuage avec le dieu, que pour être un, tout petit, parmi les autres. Alors j’y suis allé. J’y suis allé poussé par une envie irrépressible d’être proche d’eux tous, de tous ces gens simples et si désireux de se rapprocher du dieu. J’avais le sentiment de tous les emporter avec moi, de me livrer pour eux. J’étais un parmi les autres, et j’étais tous les autres, j’étais tous. Et j’ai voulu ouvrir mon cœur au dieu assez large, assez vaste, pour qu’il puisse les rejoindre tous.

– Mon fils, je suis très ému. Tu es… toujours si attentif aux autres, toujours si prêt à t’engager pour eux. Que le dieu accomplisse tous les projets de ton cœur ! Qu’il réponde à ton désir pour tout son peuple !

– Tu te rappelles, Maman, comme Papa citait souvent les Ecritures, comme il les connaissait par cœur ? Dans la situation où j’étais, et peut-être à cause de Jean qui disait d’aplanir les montagnes pour rendre directs les chemins de dieu, j’avais au cœur la parole d’Isaïe : « On dirait que jamais tu n’as régné sur nous que jamais nous n’avons été désignés de ton nom. Ah! Puisses-tu déchirer les cieux et descendre! Puissent les montagnes s’effondrer devant toi!« .

– Ah ! Je me rappelle la fois où nous priions ensemble en famille et qu’il avait dit cela, et que nous l’avions répété ensemble. Quel moment ç’avait été !…

– Mais là, tu vois Maman…. c’est ce qui est arrivé.

– Que veux-tu dire ? Comme ça ?

– Dès que je suis remonté sur la berge, j’ai vu le ciel se déchirer, et un souffle comme une colombe descendre sur moi. Une sorte d’ouverture soudaine, pleine de lumière, très haut dans le ciel, et une apparence de colombe, blanche, le regard brillant, voler jusqu’à moi dans un souffle, jusque dans mes yeux où elle s’est comme absorbé comme ce souffle me prenait en plein visage.

– Oh ! Qu’a dit la foule ? Qu’a-t-elle fait ?

– Rien. Il n’ont rien vu. Jean n’a rien vu non plus. C’était juste une vision pour moi. Et pareil pour la voix.

– La voix ? Quelle voix ?

– Une voix qui venait d’au-dessus, d’en haut elle aussi.

– Elle t’a dit quelque chose en particulier ?

– …

– Tu ne veux pas me dire ?

– La voix a dit : « Toi, tu es mon fils, l’aimé, en toi je me suis reconnu. »

– Comme ta voix tremble, mon fils, en redisant ces mots…

– Maman ! Tu sais bien que c’est Papa qui m’appelait comme cela : « Mon fils, mon aimé« . Et tu sais comme il me disait, quand j’avais fait quelque chose qui touchait son cœur, « je me suis reconnu« . Maman, j’ai cru l’entendre ! Ces mots m’ont touché, non : ils m’ont bouleversé. Parce que ce n’était pas Papa qui me les disait cette fois. Mais c’est comme si Papa me les avait dit avant, pour que je les entende avec toutes mes fibres !! C’est comme si notre dieu disait qu’il était lui-même mon papa !… Et il s’est reconnu lui-même dans ces désirs qui m’animaient, et que je t’ai dits !

– Je pense que tu ne trompes pas… mon fils.

– Alors voilà, Maman : je suis revenu chez Papa et toi, mais je pense que c’est la dernière fois. Il faut que je sois maintenant avec ce papa-là. Papa m’a appris à construire et réparer des maisons, maintenant je dois travailler à sa maison à lui, à mon papa d’en-haut. Et je dois dire à tous qu’il est papa. Mon papa. J’ai le cœur tout plein de ce que vous m’avez donné tous les deux, c’est un réservoir sans fin pour les âges nouveaux que vous m’avez légués. C’est de votre amour que ma bouche va déborder.

– Va ! Mon fils…. Ton père et moi, nous serons toujours à tes côtés. Et quoi qu’il arrive, nous serons là, sur ton épaule et dans ton cœur. Va !

L’étoile de la rencontre : dimanche 3 janvier.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le texte de ce dimanche revient, le même, tous les ans. Du coup, je l’ai déjà commenté trois fois !!! Si vous voulez, vous pouvez retrouver ces commentaires en cliquant sur les liens suivants : le premier, un commentaire plutôt général, le second une interview de Joseph, le troisième un regard sur les mages. Cette fois-ci, regardons l’étoile.

Il est beaucoup question d’étoile, dans notre texte. Les mages expliquent en effet leur demande par ce fait : « Nous avons vu en effet son étoile à l’Orient« . Ils viennent de l’Orient, et c’est là, où ils vivent et observent le ciel et les étoiles, qu’ils ont vu « son étoile« , celle du « roi des Juifs juste-engendré« . J’ai longtemps cru, inconsciemment, et parce qu’on me racontait les choses comme cela, qu’ils avaient vu l’étoile apparaître, se lever. En astronomie, ce qu’on appelle le lever héliaque d’une étoile est le moment où cette étoile devient visible à l’est, au-dessus de l’horizon terrestre à l’aube, après une période où elle était cachée sous l’horizon, ou bien était située juste au-dessus de l’horizon mais noyée par la luminosité du soleil. Et je pensais que ces mages, habitués des étoiles, avaient été intrigués par une nouvelle étoile, et qu’ils étaient donc venus voir.

Mais ce n’est pas ce que dit le texte. C’est plutôt pour eux une question d’interprétation : ils ont l’habitude non seulement de regarder les étoiles, mais aussi d’y chercher le sens, d’y chercher une parole sur la vie, sur l’avenir, sur les évènements. Le ciel est leur livre, comme pour les Juifs la bible hébraïque est leur livre. Et quand ils ont déchiffré cette étoile, ils sont venus. Mais cette étoile a toujours été là, ils ne l’avaient pas encore étudiée… La merveille n’est pas dans un changement du ciel, mais plutôt dans l’étonnante conjonction par laquelle, alors que l’enfant naît et qu’il est encore petit, les mages s’arrêtent à étudier cette étoile-là. Bien entendu, tout cela est une fiction : Matthieu construit un récit de toutes pièces, cette conjonction merveilleuse n’est donc pas réelle, mais elle est clairement dans son récit, et il a voulu nous la mettre sous les yeux.

Pour moi, cela veut bien dire que l’on peut trouver le Christ par le grand livre de la nature ou du Cosmos. Le livre des Écritures le permet aussi, mais arrêtons-nous un instant devant cette belle affirmation de Matthieu : ce grand livre du Cosmos, la créature prise en son entier, c’est-à-dire telle que sortie de la volonté divine créatrice, ces paysages, ces merveilles pour les yeux, ces énigmes insondables, tout cela est un chemin véritable pour trouver l’Enfant. Peut-être parce que cela nous fait nous-mêmes redevenir enfants ? Peut-être parce que l’immensité insondable devant laquelle nous met ce vaste Cosmos est image de la grandeur paternelle du dieu ? Alors célébrer Noël, c’est aussi s’ouvrir à cette immensité et se mettre dans l’admiration de ce vaste monde.

Mosaïque de l’église Sant’Apollinare nuovo, Ravenne (début du VI° siècle). Trois personnages fabuleux, mais qui avancent les yeux levés sur l’étoile, et les bras chargés : ce qu’ils cherchent est à la fois devant et au-dessus d’eux. Et c’est dans le magnifique spectacle de la nuit étoilée qu’ils ont perçu de quoi se mettre en mouvement.

Celui qui introduit l’idée d’une apparition, c’est Hérode ! « Alors Hérode traîtreusement (ou en cachette) appela les mages et sut exactement auprès d’eux le temps où s’était vue l’étoile ». Hérode pense que l’étoile est apparue, qu’elle s’est ajoutée au ciel, ou qu’elle s’est levée (selon qu’on l’a indiqué plus haut) au moment où le nouveau roi -son rival, donc- est né. Il n’a pas écouté la manière dont les mages se sont exprimés, et sa manière de comprendre est tout à l’inverse de la précédente. Car s’il y a un élément nouveau, s’il y a une étoile nouvelle, qui ne se trouvait donc pas déjà là, c’est que celui qu’elle signale est en fait lui aussi un corps étranger en ce monde ! Et l’on comprend bien dès lors pourquoi Hérode pense ainsi : ce rival est étranger à son monde, à son univers, au monde où il est le roi. Et tout simplement, il traduit cela dans sa question, il se trahit en quelque manière. Nul doute que les mages l’aient compris, eux qui savent bien que cette étoile a toujours été là.

Du coup ils le quittent, plutôt inquiets, et ils ne voudront pas repasser auprès de cet inquiétant personnage. Ce sont des scientifiques (pour l’époque), pourtant habitués du pouvoir, car il est d’usage dans les contrées où sont les mages que les dirigeants viennent les consulter. Mais trouver un dirigeant qui manipule ainsi ce qu’ils disent, qui n’écoute pas mais les consulte en vue de leur faire dire ce qu’il veut, qui cherche la caution de la science à l’appui de ses propres vues : cela ils ne l’avaient peut-être pas encore vu. En tous cas, ils savent que c’est peu recommandable, et les voilà partis.

« Et voici : l’étoile, qu’ils avaient vue en Orient, les faisait avancer, jusqu’à ce qu’elle vienne puis se tienne au-dessus d’où était l’enfant. » Le verbe [proagoo] est ici transitif, c’est pourquoi je l’ai traduit par faire avancer, plutôt que par précéder qui convient plutôt quand il est intransitif. Mais précéder peut convenir aussi : je ne suis pas sûr qu’il s’agisse vraiment d’un mouvement de l’étoile : elle les précède dans le temps, comme on l’a compris maintenant. Elle était déjà là, et sortant du palais et de Jérusalem, elle les précède encore, elle est toujours là. Le livre est toujours ouvert.

Et puis la relation devient « géographique », ou du moins spatiale (après tout, cela ne se passe pas seulement sur la terre, mais aussi au ciel !) : elle vient. Les étoiles bougent, toutes. Les mages savent la reconnaître, en relation aux autres, et ils la retrouvent. Et voilà qu’après avoir bougé, elle semble immobile. Je ne sais pas si, dans le conte qu’il nous fait, Matthieu veut vraiment faire voyager puis s’arrêter son étoile : après tout, le soleil s’était bien arrêté pour permettre à Josué de vaincre les Amalécites, donc l’exemple vient de loin ! Mais il n’y a pas nécessairement besoin d’aller chercher si loin : la distance de Jérusalem à Bethléem n’est pas immense, moins de dix kilomètres : à dos de chameau (il est vrai qu’il n’y a pas de chameaux, dans ce texte…), c’est assez rapide. Mais même à pied, cela ne laisse pas beaucoup le temps de voir l’étoile se déplacer, elle paraîtra fixe.

L’extraordinaire est ailleurs : c’est qu’après la conjonction entre la découverte de l’étoile par les mages et la naissance de l’enfant, il y a maintenant une autre conjonction, spatiale. La direction de l’étoile est exactement celle du lieu de naissance de l’enfant. Ce n’est pas en suivant l’étoile qu’ils sont arrivés à Jérusalem : qui veut marcher en direction d’une étoile est condamné à tourner en rond !! Non, c’est leur grand savoir qui leur a fait interpréter cette étoile comme celle du nouveau roi des Juifs, et c’est pour cela qu’il sont venus dans sa capitale. Leur étonnement est de ne pas l’y avoir trouvé, on leur a tout de même, grâce à d’autres savants s’appuyant sur un autre livre, indiqué Bethléem. Bethléem, quoique « Cité de David » (ce qui peut expliquer pourquoi les évangélistes y font naître Jésus), n’était peut-être pas une très grande ville ni très peuplée. Mais y chercher un enfant tenait de la gageure : il ne devait pas y en avoir qu’un, et d’autant plus que les mages n’étaient pas partis ni arrivés tout de suite. On comprend alors que cette nouvelle conjonction, spatiale, soit nécessaire : ils ont pu trouver tout de suite la maison de Joseph.

Matthieu prend le temps, dans son conte, de nous dire la réaction des mages à la vue de l’étoile : « en voyant l’étoile, ils se réjouirent d’une joie immense à l’excès ». Il retrouvent ce qu’ils ont l’habitude de scruter, ils retrouvent leurs sources, et là c’est la joie. Il me semble que Matthieu nous suggère qu’ils n’avaient plus regardé cette étoile depuis longtemps. Peut-être que le passage à Jérusalem, auprès d’Hérode, les a poussé à lever de nouveau les yeux vers le ciel, et à y retrouver cette étoile qu’ils avaient étudiée au point d’être poussés ce grand voyage. Retrouver ce spectacle est quoi qu’il en soit une joie « immense à l’excès » : décidément, retrouvons cette joie de regarder et explorer un monde qui est là pour nous, gratuitement, et qui nous parle de la source de toute gratuité.

Mais il y a aussi un ré-emploi des mots qui n’est sans doute pas innocent sous la plume de Matthieu : l’étoile « étant venue« … les mages, « en voyant l’étoile« , et tout de suite après, les mages « étant venus » dans la maison, ils « virent l’enfant avec Marie sa mère« . L’étoile vient, les mages voient l’étoile ; puis les mages viennent, ils voient l’enfant. L’étoile symbolise tour à tour les mages et l’enfant. Elle est symbole d’une rencontre. L’enfant est l’étoile pour les mages… mais les mages sont l’étoile pour l’enfant. Dans une rencontre, il y a les deux parties : et peut-être est-ce aussi célébrer Noël que de s’ouvrir aussi à la joie éprouvée par l’enfant à rencontrer ceux qui le cherchent ?