Enjeux d’un synode (dimanche 8 octobre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Dans un premier temps, j’ai essayé de donner une lecture générale de cette parabole, en montrant comment elle s’adresse aux seuls responsables, et comment elle les invite à se désapproprier dans l’exercice de leur responsabilité se désapproprier ; dans un second temps, je me suis focalisé sur Jésus qui énonce une telle parabole, envisage donc clairement sa propre mort, mais ne cesse aussi d’appeler au changement les chefs qui envisagent de le tuer, jamais trop tard pour changer. Je vous propose de porter notre attention cette année sur la fameuse vigne.

« Un homme était maître d’un domaine, il planta une vigne… » Le verbe « planter » est bien traduit, et l’on comprend qu’il ne s’agit bien sûr pas d’un seul « plant de vigne », mais bien d’une vigne entière, d’un « climat », comme on dirait en Bourgogne : l’ensemble d’un champ clos, avec tous les pieds de vigne qu’il semble opportun de mettre là. Cette vigne est plantée par un [oïkodéspotès] : un [déspotès], mot transparent qui donne notre « despote », est un maître, mais entendu par rapport aux esclaves, un maître absolu. La précision [oïko-] indique là où s’exerce son pouvoir, à savoir la maison et toute sa dépendance. Et là vient notre étonnement : comment un tel homme plante-t-il lui-même sa vigne ? Tout devrait le porter à le faire faire ! On peut bien sûr comprendre qu’il en a seulement donné l’ordre et que d’autres l’ont exécuté, comme Jules César écrit « Caesar pontem fecit » : tout le monde comprend qu’il a donné l’ordre et que d’autres ont bâti le pont. Admettons.

Reste que notre parabole décrit une longue et grande sollicitude de ce « maître du domaine » pour cette vigne : non content de la planter, il la ceint d’une palissade (le mot évoque un ouvrage de défense), creuse dans sa vigne une cuve de pressoir et bâtit une tour. C’est très impressionnant. Il a sans doute fallu beaucoup de personnel et d’énergie pour faire tout cela, et investir par conséquent des sommes considérables. Mais si notre homme a surtout donné les ordres, mettons-nous à son point de vue : quel est son plan ? Qu’a-t-il cherché à faire ?

Planter la vigne, c’est évidemment lui donner vie : cela suppose tout une préparation du sol, mais aussi de choisir les cépages et trouver les pieds, les préparer aussi, et aussi de réunir toutes les conditions pour que les plants prennent. C’est une longue opération, qu’il est recommandé d’anticiper d’au moins trois ans ! Et le soin (ou non) apporté pour cette plantation engage pour plusieurs décennies : certaines maladresses ou négligences ne se révèleront que plusieurs années après, trop tard pour être corrigées autrement que par un arrachage. C’est dire si ce simple mot « planta un vigne » est chargé. C’est la moitié d’une vie humaine qui est tout de suite la mesure de cette opération.

Notre homme ne se contente pas de faire apparaître et croître la vie, il entoure sa vigne d’une palissade : il s’agit ici sans nul doute de défendre cette vie qui grandit contre les prédateurs extérieurs : sangliers, renards, et toutes sortes d’animaux plus ou moins grands qui pourraient venir arracher les pieds de vigne ou en manger les feuilles ou les fruits. Peut-être aussi la protéger un peu contre le vent ? Ce ne sera pas une protection absolue, mais mettra tout de même la vigne dans des conditions moins exposées. On voit l’intention de protéger la vigne contre les aléas climatiques.

Le fait de creuser une grande cuve montre aussi une vision claire de la finalité, et aussi un souci de la qualité : creusée dans le sol, la cuve permettra que le raisin y soit aisément déversé, ou bien qu’un pressoir y soit installé, solidement posé. C’est une infrastructure importante qui peut connaître plusieurs usages. Mais aussi, le fait que cette cuve soit creusée et installée dans l’enceinte même de la vigne est un gage de qualité : le transport sera moindre, et donc les occasions pour le raisin de s’abîmer ou s’écraser durant le transport seront diminuées d’autant. Tout est pensé dès le début pour que cette vigne produise, et que cette production soit de grande qualité : ce n’est pas la quantité qui est visée (puisque c’est une partie du terrain qui est prise pour la cuve), mais bien la qualité.

Et pour finir, voici une tour. C’est plus inhabituel. J’y vois deux raisons possibles, et d’ailleurs combinables : voir de plus loin les incendies, ou les grosses intempéries, et donc se donner le temps de la réaction, d’abord ; surveiller mieux l’activité humaine indésirable et se prémunir contre des pillards ou des voleurs, ensuite. On voit que notre homme a pensé à tout, qu’il est très réaliste sur les conditions concrètes dans lesquelles sa vigne va se développer, qu’il n’en est pas moins ambitieux, et aussi qu’il ne regarde pas à la dépense, ni pour le lancement ni pour l’entretien régulier, puisque ces dispositions engagent un grand nombre de bras.

La vigne, puisque c’est à elle que nous voulions nous intéresser, est donc l’objet de soins profonds et persévérants, endurants même, de la part de son auteur. Elle est d’emblée un collectif : les pieds de vigne sont nombreux, ils ne sont pas forcément tous du même cépage, ils ne vont pas tous pousser de la même manière, eu égard à leur implantation particulière (terrain, exposition, etc.) et à leur vigueur propre. Mais ils vont pousser ensemble, certains faisant un peu d’ombre aux autres, mais aussi les mettant à l’abri du vent. L’élan vers la lumière de chaque plant, sa résistance, son hydratation : tout est particulier mais tient à un jeu subtil d’interactions. Ce collectif gandit ensemble dans sa diversité.

Mais la vigne devient-elle ce qu’ a voulu son maître ? Car il la confie à des « paysans » -mot général pour tous ceux qui sont engagés dans une forme d’agriculture : en l’occurrence, nous les appellerons des « vignerons« -, il passe de l’équipe de ceux qui ont mis en place cet ensemble à l’équipe de ceux qui vont cultiver et soigner. C’est un travail qui est vraiment dans le prolongement du premier, gardons présent à l’esprit que la vigne s’établit sur plusieurs décennies : s’il y a donc un nouveau travail de culture, il y a aussi toujours en cours un travail identique au travail initial en ceci qu’il le prolonge et que la plantation n’est pas tout-à-fait finie, qu’il faudra du soin, un œil exercé et une attention à chaque plant pour vérifier qu’il prend un bon développement, au-delà du simple fait de donner du raisin. Ce n’est pas parce qu’un pied donne du raisin au début qu’il est bien parti et durera longtemps. Et vues les dispositions générales et l’architecture des lieux, on peut comprendre que l’équipe des vignerons aura soin de la vigne, mais assurera aussi la garde dans la tour, les vendanges, le transport à la cuve, et jusqu’à la première presse.

Le problème est qu’il n’y a pas de récolte : du fait de la vigne ? Nous n’en savons rien. On peut cependant imaginer le contraire, tant le récit de la parabole semble supposer que les pieds de vigne, eux, ont fait leur travail ! Non, tout le problème vient des responsables. L’équipe des vignerons entre dans l’affrontement avec l’équipe des « serviteurs », envoyés par notre maître du domaine et, cramponnés à la vigne, refuse d’en remettre « les fruits« . Ce dernier mot est à entendre au sens large : il ne s’agit pas forcément du raisin, le mot peut être employé pour désigner le produit, y compris liquide. La cuve étant déjà creusée sur place, il paraîtrait logique que l’on vienne chercher le jus déjà pressé pour aller le mettre en fût et le vinifier.

En fait, tout se passe comme si ces vignerons étaient ceux-là mêmes contre lesquels avait été bâtie la tour. Loin de défendre la vigne contre d’éventuels voleurs ou pillards, il se comportent eux-mêmes en voleurs et en pillards ! Et cette attitude ne fait que s’aggraver : quand vient le fils (car l’homme, lui, envoie un fils : c’est le lien d’affection qui prime), ils ne voient que l’héritier (c’est-à-dire un lien d’intérêt… ) et au lieu de l’accueillir dans la vigne et d’en faire sortir le produit, ils gardent au contraire le produit et jettent dehors cet « héritier » -jusqu’à le tuer. Au vu du plan initial, la vigne est détournée de sa finalité, et c’est ce qui est grave. On pourrait dire qu’elle n’est pas abîmée, les vignerons n’ont aucun intérêt à détruire la vigne. Mais c’est presque pire, son produit ne peut plus aller à celui pour qui il a été destiné. En fait, c’est comme si la vigne était asservie, capturée. C’est une forme de mort pire que la mort : sans fin, la vigne est coupée de son auteur, de celui qui a pris tant de soin pour la faire naître. Elle n’a plus aucun sens. Elle vit pour d’autres qui n’en font que du profit, et selon leur logique elle sera exploitée, bientôt sur exploitée, épuisée.

Dans l’évangile de Matthieu, cette parabole fait immédiatement suite à celle que nous avons lue dimanche dernier, dont le but était de dénoncer l’attitude des Pharisiens et des Docteurs. Le but est à l’évidence le même, mais cette fois-ci elle dénonce aussi leur responsabilité. Mais la symbolique de la vigne en ressort transparente : il s’agit du peuple que le dieu lui-même s’est suscité, pour lequel il a pris tous les soins, un peuple dans toute sa diversité et ses interactions, un peuple qu’il a tiré de l’esclavage pour le faire accéder à la liberté, mais un peuple qui est détourné par ses responsables à leur propre profit.

Il me semble que nous rejoignons ici, avec une remarquable coïncidence, l’enjeu profond du synode qui s’ouvre dans l’Eglise catholique, enjeu qui va bien au-delà de celle-ci. Il s’agit pour la vigne de retrouver sa finalité : cela concerne donc tous ceux, quelle soit leur confession, qui se retrouvent dans le collectif des disciples de Jésus. Mais toute la difficulté est que le synode réunit avant tout les vignerons. Il n’y aura pas que des « responsables » dans cette assemblée, mais qui votera à la fin, et donc qui gardera et exercera le pouvoir je l’ignore. La faillite des vignerons sera-t-elle reconnue ? Le détournement de sa finalité imposé à la vigne sera-t-il mis en lumière ? La diversité des pieds de vigne, certains ayant même marcotté hors palissade pour survivre, sera-t-elle aperçue ? Je l’ignore. Mais je l’espère. La conclusion attendue est pourtant déjà écrite : « Il louera la vigne à d’autres vignerons« . C’est un véritable changement d’équipe qui est l’issue.

Un délai (dimanche 1er octobre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous avons déjà rencontré ce texte par deux fois : la première fois, j’ai pris le temps de le situer (car nous avons encore fait un bon dans l’évangile de Matthieu) et j’ai tenté d’en donner un éclairage général Faire la volonté de Dieu ; la deuxième fois, j’ai essayé d’éclairer par ce texte une expression aussi abusive que récurrente aujourd’hui, « ce que Dieu veut » A quand le vrai changement ?. Cette année, je suis particulièrement intrigué par l’apparent décalage entre la première et la dernière partie du texte, entre la mini-parabole et l’interpellation des pharisiens et docteurs.

Que veux-je dire ? La mini-parabole, s’il faut l’appeler ainsi, ou l’historiette, est d’une grande s’implicité. De la même amorce, « un homme avait deux fils« , Luc fera une des paraboles les plus célèbres, mais Matthieu se contente dans les termes les plus laconiques de nous montrer, à l’invitation de leur père, un fils qui dit non mais change d’avis et fait, et un fils qui dit oui tout de suite, mais ne fait rien. L’interpellation des Pharisiens et docteurs, de son côté, compare leur réaction à celle des « publicains et prostituées » à la prédication du Baptiste, concluant que ces derniers les « précèdent dans le royaume des cieux« . A première vue, cela ne semble pas cadrer. De qui, des Pharisiens et docteurs d’une part, des publicains et prostituées d’autre part, faut-il comprendre qu’ils aient dit non d’abord puis aient « fait », ou oui d’abord mais sans rien faire ? On peut à la rigueur dire que les uns ont dit oui au Baptiste et les autres non, mais que faire de ce « faire », justement, qui serait à l’inverse ? Et puis quelles conséquences ? Après tout, que l’un précède l’autre dans le Royaume est-il d’une telle importance, si cela veut dire que tous y sont ? Comment démêler tout cela ?

J’observe que deux mots sont communs aux deux histoires, voyons si elles en éclairent les contacts. Le premier mot, c’est le verbe [proserkomaï] qui signifie principalement « aller vers« , « s’approcher« . Dans l’historiette, c’est le père qui s’approche d’abord du premier de ses fils, puis du deuxième. Dans l’interpellation, c’est Jean (Baptiste) qui « s’est approché » de « vous, dans le chemin de la justice« . Le « vous » s’adresse-t-il exclusivement aux Pharisiens et docteurs ? La question est difficile : on sait juste que eux ne l’ont pas cru, tandis que les autres oui. Mais Jean s’est-il approché d’eux tour à tour, comme le père ses enfants, ou bien une approche unique a-t-elle scindé le groupe entre ceux qui « croyaient » et ceux qui « ne croyaient pas » ? Rien ne permet de trancher de manière certaine. On peut néanmoins dire qu’au bout du compte, on a d’une part le père et deux enfants, d’autre part Jean et deux groupes de personnes ; dans un cas comme dans l’autre, ce sont le père et Jean qui ont eu l’initiative de s’approcher. Voilà un premier contact.

Matthieu précise pourtant que Jean s’est approché « dans le chemin de la justice » : qu’est-ce à dire ? Au début de l’évangile de Matthieu, quand paraît le Baptiste, il est porteur d’un message terrible qui exige la conversion, à cause de « la colère qui vient« . Autrement dit, il annonce le Jugement imminent, et exige un changement de vie et de comportement chez tous, de manière à passer l’épreuve du Jugement, à être mis à part du « bon » côté. On peut comprendre que le « chemin de la justice » est cette voie de conversion, ce chemin où l’on ajuste sa manière de vivre aux exigences divines. Une voie d’ajustement.

Ceci ouvre un deuxième contact entre l’historiette et l’interpellation. Comme le père est venu tour à tour voir ses deux fils pour leur dire la même chose, « va aujourd’hui travailler dans la vigne« , c’est-à-dire leur donner une tâche à accomplir, ainsi Jean est venu voir (pas forcément tour à tour) deux différents groupes de personnes pour leur dire la même chose, à savoir qu’ils avaient à changer de vie : là aussi, une tâche à accomplir. Ce deuxième contact semble s’arrêter là, car on ne voit pas le changement de vie être accompli ni par un groupe ni par l’autre : les Pharisiens sont toujours Pharisiens, les docteurs toujours docteurs, les publicains toujours publicains et les prostituées toujours prostituées. Mais l’insistance de Matthieu se fait sur autre chose : ceux-ci ont cru, quand les autres non. Cru quoi ? Ici, il faut se reporter à ce qui précède notre texte, et qui ne nous est malheureusement pas donné dans le lectionnaire : Jésus a demandé aux Pharisiens si le baptême de Jean venait « du ciel ou des hommes« , question qu’ils ont éludée. Autrement dit, le point névralgique est le crédit accordé au message de Jean, avant même de « faire » ce qu’il dit : si son message est « du ciel« , si c’est au nom du dieu qu’il parle, et si à cause de cela on reçoit son baptême pour marquer le début d’un changement de vie (qui reste à réaliser, cela s’entend), la bascule est faite, le point d’inflexion est dépassé, la courbe va repartir dans le « bon » sens. Mais si ce point n’est pas acquis, il n’y a décidément rien à attendre.

On voit aussi ici une différence entre le ministère de Jean et celui de Jésus : Matthieu résume leur message avec exactement les mêmes mots, « convertissez-vous, car le royaume des cieux est tout proche. » (Mt.3,2 pour Jean-Baptiste ; Mt.4,17 pour Jésus). Mais on perçoit ici nettement que Jean valorise le changement de vie accompli avant que ne vienne « la colère », alors que Jésus valorise la foi accordée au messager (et par conséquent au message).

Ceci nous ramène à notre historiette : celui des deux fils qui dit « non » réfléchit et change d’avis, d’abord, puis il y va. Les deux temps sont vraiment distingués. Là nous retrouvons les publicains et les prostituées, qui sont dans le « changement d’avis ». Peut-être ils et elles ne sont-ils pas encore dans le changement complet de vie : c’est qu’on ne change pas sa vie comme cela, d’un coup. Il faut être aidé, il faut être entouré, il faut mettre en place bien des nouveaux repères. Mais les Pharisiens, même après avoir vu ce changement de pied des autres, ne bougent pas.

C’est là le deuxième mot (la deuxième locution, plus exactement) en commun entre historiette et interpellation : [husteron métamélèthéïs]. [husteron] veut dire derrière, plus tard, postérieurement, à la suite. Le premier fils dit « Je ne veux pas, plus tard cependant changeant d’avis il y alla. » Aux Pharisiens il est dit : « Vous cependant en voyant, vous n’avez pas changé d’avis plus tard pour le croire. » Voilà qui interroge : les Pharisiens et les docteurs ne sont pas personnifiés dans le « premier fils » puisqu’ils n’ont pas changé d’avis plus tard. Le sont-ils pour autant dans le deuxième ? Voyons d’abord l’autre mot de la locution. [métaméléomaï] c’est changer d’avis, se repentir. Il y a dans ce verbe (et dans sa forme moyenne) une notion de regret qui fait changer en profondeur, un changement où tout le sujet s’implique. Ce n’est pas seulement changer de manière de penser (métanoïa), mais être en souci après coup. C’est la chose qui préoccupe malgré soi, qui vous gagne peu à peu et vous envahit. Ce n’est pas l’illumination qui vous fait tout voir autrement, mais le souci qui vous ronge et finalement vous gagne.

Voilà ce qu’a vécu le « premier fils ». Pas le second. Le second fils, dans le laconisme même de l’historiette, n’est même pas touché par la moindre pensée après coup. Il est à sa propre affaire. Il a dit « oui » comme on dit « oui oui ». Et l’on s’aperçoit que ce second fils a sans doute vu lui aussi le premier changer d’avis : et cela ne l’a pas troublé. Comme ce qui est reproché aux Pharisiens et aux docteurs.

Ainsi donc, finalement, il y a bien une coïncidence entre l’historiette et l’interpellation. L’annonce du Baptiste a bien été adressée à tous. Un groupe, celui des publicains et des prostituées, dont la vie semble être un « non » à la justice proclamée par Jean, sont en fait rongés par son appel. A défaut de changer encore complètement de vie, ils ont déjà fait quelque chose, ils ont pris au sérieux cet appel, ils y ont accordé crédit, et de ce fait le message les ronge, les dérange, les fait peu à peu bouger. Pour eux, il y a un « plus tard », il y a un deuxième temps. Pour les Pharisiens, en revanche, leur justice auto-proclamée, leur fidélité auto-proclamée à la loi divine (à laquelle Jean reconduit) peut paraître un « oui », mais il n’ouvre pas à un après. Ils sont vis-à-vis de Jean dans un calcul très politique : « Si nous disons que [le baptême de Jean] est des hommes, nous devons craindre la foule ; mais si nous disons qu’il est des cieux, il va nous dire : pourquoi n’avez-vous pas cru à sa parole ? » Il veulent ne perdre aucun crédit auprès de la foule, car c’est de là qu’ils tirent leur autorité, mais ils avouent eux-mêmes n’avoir aucune estime pour Jean et sa parole. Ils ne sont pas dans la recherche du dieu, mais seulement dans la conservation de leur propre pouvoir.

Ainsi les publicains et les prostituées précèdent les Pharisiens et les docteurs « pour entrer dans le royaume des cieux » : c’est la préposition [éïs] qui est employée, et qui est dynamique. Non, ce n’est pas seulement une question de préséance, les Pharisiens et les docteurs NE SONT PAS dans le royaume, quand les autres sont en train d’y entrer, d’y pénétrer, par le biais de leur foi et de ce qui les travaille et les gagne peu à peu.

Il me semble que cet éclairage nous est profitable, et constitue pour nous une bonne nouvelle : peut-être notre vie n’est-elle pas entièrement transformée par l’écoute de l’évangile. Mais ce qui compte est que nous nous laissions ronger par lui, qu’il nous travaille, qu’il ne nous laisse plus tranquille. Je ne veux pas dire que cela suffit, car alors il ne nous travaille plus. Mais ce qui compte est de partir, de démarrer, d’être « en travail », comme pour un accouchement. L’issue est alors certaine, pour celui qui annonce l’évangile.

Dimensions socio-économiques du royaume (dimanche 24 septembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous avons déjà rencontré ce texte deux fois : la première, je me suis attaché à le comprendre en m’appuyant sur le jeu récurrent des mots « premier » et « dernier » Premiers, derniers…, la deuxième, j’ai voulu comprendre ce que le « renversement » proposé entre premiers et derniers voulait dire Estimer le fait d’œuvrer, non son résultat. J’avoue que, dans tous les cas et encore cette année, je suis toujours malheureux que le lectionnaire enjambe le chapitre précédent de l’évangile de Matthieu, où tant de thèmes que notre vie d’aujourd’hui met en jeu sont abordés.

A quelque chose malheur est bon, malgré tout, puisque l’enchaînement de fait de la lecture de notre texte avec celui de la semaine passée nous fait tout de suite voir un même indice, « Le règne des cieux est semblable à un homme-maître de maison… » Nous avions un « homme-roi« , nous avons cette fois la même bizarrerie, un « homme-maître de maison« . La bizarrerie est à vrai dire encore plus flagrante, puisque si le « roi » pouvait s’interpréter du dieu lui-même, c’est difficilement le cas en ce qui concerne un maître de maison. Plus que jamais en tous cas m’apparaît l’intention que l’on entende cette parabole comme déterminante pour l’émergence du royaume des cieux ici, maintenant, dans notre monde. A ces indices on le reconnaît, dans ces pratiques très humaines, très possibles et accessibles, et néanmoins pas forcément très courantes. Sans nier, donc, la possibilité d’une lecture métaphorique, la nôtre sera très « terre-à-terre » : nous allons aborder cette fiction comme si elle nous parlait d’une réalité possible et souhaitable, par quoi le règne du dieu serait inauguré.

Quelles sont en effet les pratiques de ce « maître de maison » ? D’abord  « Il sort en même temps que point le jour pour engager des ouvriers dans sa vigne« . Il n’est pas forcément si courant de voir le « patron » s’occuper lui-même des embauches ! Celui-là n’est pas comme les autres, cet aspect des choses l’intéresse particulièrement. La forme donnée au verbe « engager » le souligne particulièrement, comme je l’ai déjà fait remarquer dans mon premier commentaire, parce qu’elle souligne en grec l’implication de celui qui fait l’action. On pourrait presque tenter de traduire « pour s’engager des ouvriers« , s’il n’y avait le risque alors d’entendre aussi un profit personnel visé. Donc, notre homme est particulièrement intéressé par les embauches, et voit cela comme l’essentiel de sa responsabilité.

La dimension du temps souligne d’emblée cela, et tout au long du texte : voilà notre « homme-maître de maison » attelé à sa tâche aussitôt que point le jour, mais aussi tout le long du jour : il sort encore à la troisième, puis à la sixième et la neuvième heure, toujours avec le même propos. Un tout petit « quart d’heure culturel » ici : les anciens divisaient le temps entre le lever et le coucher du soleil en douze périodes, appelées heures. Ces périodes étaient de longueur inégale au long de l’année, par conséquent. Mais le milieu du jour était toujours le passage entre la sixième et la septième heure. On sait ici qu’il s’agit de travailler à une vigne, mais on ne sait pas pour autant à quelle époque de l’année on se trouve, car il y a du travail dans une vigne une grande partie de l’année ! En tous cas, notre homme est sorti en milieu de matinée, en toute fin de matinée (pratiquement au milieu du jour) et encore en milieu d’après-midi. Et puis il sort encore à la onzième heure, l’avant dernière avant que le soleil soit couché et que le travail soit impossible.

Embaucher au point du jour est plein de sens quand on vise l’accomplissement d’une tache dans une journée donnée ; on peut comprendre aussi la sortie à la troisième heure, pour ajuster l’effectif une fois la tache engagée. Ce sont d’ailleurs les deux embauches qui sont racontées distinctement l’une de l’autre. Mais l’étonnement du lecteur commence avec les sorties de la sixième et neuvième heures, qui sont racontées ensemble, et il faut avouer qu’elles ne rentrent plus dans le cadre des raisons que nous avons avancées : ce n’est plus le moment d’ajuster son effectif, les choses sont déjà trop avancées. Une présence prolongée aurait permis de trouver les ajustements nécessaires dès la troisième heure, et il est évident que notre homme ne compte pas son temps sur ce chapitre. Il a donc déjà l’effectif nécessaire à la tâche, et on commence à soupçonner qu’il doit avoir une autre motivation. Elle éclate lors de l’embauche de la onzième heure, c’est-à-dire quand il reste à peine plus d’une heure de travail : à ce moment les jeux sont faits, la tache sera accomplie ou non mais on n’y changera plus rien. Décidément, ce n’est pas l’ajustement de l’effectif qu’il cherchait, et sans doute depuis le début.

Alors que cherche-t-il cet « homme-maître de maison » ? Eh bien comme nous l’avons soupçonné dès les premières lignes, ce n’est pas la tâche qui l’intéresse, ce n’est pas que ceci ou cela soit réalisé dans la vigne. Ce sont les hommes qui l’intéressent, et qu’ils aient du travail. Et ce n’est pas seulement qu’ils aient du travail, mais que ce travail leur assure de quoi vivre. Avec les premiers, il s’est mis d’accord sur le salaire d’une journée, « un denier« . C’est classique, c’est presque la « définition » du denier : le prix d’une journée de travail. Le denier est une pièce d’argent (la catégorie de monnaie intermédiaire entre l’or et le bronze) qui -son nom l’indique-, vaut initialement dix as (monnaie de bronze qui connaît elle-même des subdivisions) et en vaut à l’époque seize. Pour avoir une idée, une livre de pain coûte un as, une tunique coûte trois deniers. Cette rémunération est donc tout-à-fait honnête, et même confortable. Avec ceux de la troisième heure, il s’accorde sur « ce qui est juste« , a priori un denier aussi, même si reste l’incertitude : leur sera-t-il compté une journée entière ? Avec les autres, il n’est pas question de rémunération, de sorte qu’un contrat n’est pas vraiment constitué ; néanmoins ils seront tous rémunérés. De sorte que tous auront travaillé, et tous auront gagné leur vie, gagné par leur travail de quoi vivre et faire vivre les leurs.

On voit à présent à quel point le règne des cieux a aussi une dimension socio-économique. L’entreprise que l’on voit ici n’est pas définie avant tout par la tâche qu’elle poursuit. On cultive la vigne, oui, mais à aucun moment on ne s’attache à décrire ce qui y est accompli : pliage, attachage, réparation, sarclage, désherbage, ébourgeonnage, palissage, effeuillage, éclaircissage vendange, dépalissage, engrais… on n’en sait rien. Mais l’entreprise est décrite avant tout comme une communauté humaine, une communauté de travail, visant à assurer à un maximum de personnes la possibilité du travail. « Productivité » et « optimisation » (entendez : le moins de personnes possibles) ne sont pas évangéliques. Mais là où l’ont fait en sorte que tous aient un travail, et que le travail soit partagé, là commence le royaume.

Mais on ne parle pas que de l’entreprise, on parle aussi du travail. Celui-ci est avant tout ce qu’une personne effectue, avec l’engagement de sa force, de son temps et de son esprit. Et le travail est collectif, il n’isole pas une personne d’une autre. Le travail est une œuvre où il y a une place pour chacun : il y a toujours de l’embauche !! Mais parce qu’on n’est pas ici dans une logique de rentabilité, on ne cherche pas à assurer le maximum à des actionnaires. On cherche à assurer à chaque homme un travail, et l’entreprise est d’abord cela. Et le travail est bien plus important, dans le royaume, que le profit (quels qu’en soient les bénéficiaires) ; ou plutôt : là où le travail est la valeur première d’une entreprise, avant le profit, là commence le royaume.

Et l’on parle aussi de salaires. Et le travail est ce par quoi une personne est digne : elle a les moyens de vivre et de faire vivre les siens, mais parce que cela lui est dû. Personne ne reçoit une aumône de fin de journée : c’est un dû. Même pour ceux qui ont travaillé moins longtemps que d’autres, cela est dû. Et ce qui est dû, « ce qui est juste » (entrons dans la pensée de cet homme-maître de maison), c’est justement d’assurer sa vie quotidienne, et sans être dans la précarité, mais avec la possibilité d’organiser son avenir. Le salaire n’est pas mesuré à une quantité de travail, il ne rémunère pas un volume, une quantité : il rémunère une personne qui travaille. Pas de super-profits, pas non plus de salaire de misère : mais à chacun le moyen de vivre et de faire vivre les siens. Là où les personnes peuvent vivre et faire vivre grâce à la rémunération de leur travail, le royaume commence.

On ne parle pas des conditions de travail, sinon que nul n’est encore au travail à la nuit, il y a un temps pour s’arrêter. Mais, étant donné ce qui ressort déjà, il en est à peine besoin : on voit que tout est marqué par un grand souci d’humanité, et que l’humain est au centre. Aucune condition de travail inhumaine ne cadrerait ici.

Autre dimension : il y a un dialogue entre le maître qui embauche et les ouvriers qu’il a embauchés. Ils se parlent, ils se mettent d’accord (pour les premiers), ou bien ils échangent inquiétudes ou désillusions (pour les derniers). Ce dialogue permet d’ailleurs la contestation, et celle-ci est menée par les premiers embauchés. Quelle est leur revendication ? Celle d’une grille de salaires indexée sur le temps de travail. Le Maître de maison refuse : il fait remarquer que, par là, aucun tort n’est fait, aucune entorse au contrat. Mais un tort serait fait à ceux qui n’ont pu travailler autant. Il préfère rémunérer une personne qu’un travail. Cette absence de grille de salaires fait réfléchir : comment motiver à travailler mieux ? A être plus efficace ? A progresser ? Mais à l’inverse, notre propre rapport, individuel, au travail et à l’argent est interrogé. Pourquoi est-ce cela qui nous motive ? Si la rémunération permettait vraiment de vivre (pas seulement survivre) et de faire vivre, pourrions-nous accepter de ne plus avoir de grille ?

La réaction des premiers ouvriers m’inspire une dernière réflexion : elle est marquée par des sentiments négatifs vis-à-vis des derniers venus. C’est hélas une constante, tant de fois répétée dans l’histoire humaine : ma femme a découvert que quand des Savoyards, une centaine d’années environ après l’annexion de la Savoie par la France, sont venus chercher du travail en ce même pays (désormais le leur), les protestations se sont élevées nombreuses contre ces Savoyards qui venaient « voler le travail des Français » (qu’ils étaient depuis cent ans déjà) ! Je ne peux m’empêcher de voir en filigrane l’égoïste refus européen d’aujourd’hui vis-à-vis de tous ceux qui, quelles que soient les souffrances auxquelles ils cherchent à échapper, frappent à la porte en demandant eux aussi du travail. Cette semaine-même, des malheureux parviennent au péril de leur vie sur les rives de Lampedusa et de la Sicile, …et ils ne trouvent face à eux que des projets pour les renvoyer à leurs guerres, leurs famines et leur misère ! Il paraît qu’il y a des racines chrétiennes en Europe ? J’ai peur qu’elle ne soit devenue un OGM….Il y a de quoi être remué jusqu’aux entrailles. Non, décidément, « que ton règne vienne » !

Comportement d’un homme-roi (dimanche 17 septembre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous avons déjà rencontré deux fois ce texte qui fait suite à celui de la semaine passée, en appartenant au même ensemble construit par Matthieu sur le thème de la vie de la communauté. La première fois, j’ai tenté de mettre en lumière les enjeux du pardon pour la liberté et la vie de qui est victime, Laisse aller !, la deuxième fois j’ai essayé de faire ressortir ce qui est en quelque sorte l’âme du pardon, un changement de point de vue où l’on ne rapporte pas à soi mais où on part de l’autre, La faute emprisonne, la parole délivre.

Cette fois, je suis frappé de l’étonnant début de la parabole par laquelle est illustrée la démesure du pardon à accorder, ou plus justement l’absence de mesure dans le dénouement des liens. « A cause de cela, le règne des cieux est comparé à un homme roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs. » Le Royaume des cieux, ou le règne des cieux (traduction peut-être plus juste, puisqu’il s’agit plutôt, dans cette parabole-ci, de l’exercice de la royauté que du domaine où elle s’exerce) est comparé à un homme : ce n’est pas la première fois que le règne est comparé à un homme, et nous avons encore rencontré cette année plusieurs paraboles qui commençaient ainsi. Mais cette fois-ci, une précision plus inhabituelle : c’est un « homme-roi« . Les deux mots sont apposés. D’habitude, on trouve « semblable à un homme… » ou « semblable à un roi…« , mais un homme -roi ? Pourquoi cette précision ?

Je vois deux réponses possibles à cette question : soit Matthieu a voulu nous faire voir d’abord un homme, avec des réactions et des sentiments d’homme, mais mettre cet homme dans une fonction de roi pour les besoins de la parabole. Soit il a voulu nous faire voir un roi, mais a tenu à préciser que ce roi était bien un homme, qu’il n’était pas le Grand Roi, c’est-à-dire le dieu. Il peut même avoir voulu les deux choses à la fois. Comme quoi, le « Royaume des cieux » est bien dans ce monde, ce n’est pas une réalité éthérée, avec d’autres règles que celles que nous connaissons. C’est bien ce monde-ci, mais autrement. Et cet « autrement » est décrit ici à travers une histoire qu’il ne faut sans doute pas comprendre d’abord comme une allégorie, comme un texte à clé qu’il faudrait transposer au fur et à mesure de sa lecture. Nous sommes invités à lire cette histoire comme l’énoncé d’une situation qui pourrait très bien arriver et qui serait alors, justement, le royaume advenu.

Un roi, ce n’est pas rien ! Il y a certes la pompe et le prestige, quoiqu’à cette époque il n’y ait pas de « presse-people », mais il y a aussi un gouvernement, une politique, une armée, une diplomatie, les prémices de ce qui sera un jour un état avec ses fonctionnaires… Les rois de l’époque ne sont pas tous à la tête d’un immense royaume : les grands royaumes comme Babylone sont plutôt des exceptions, on en est plus tout à fait aux cités-état mais on n’en est pas encore très éloigné. A l’époque de Jésus, on a dans la région les royaumes d’Idumée, de Judée, de Samarie, de Galilée, de Syro-phénicie, de Traconitide, de Pérée, et le royaume nabatéen. Donc, partir de ce personnage, c’est partir d’un centre du pouvoir, avec l’activité et les soucis afférents.

Cet « homme-roi« , donc, « voulut régler ses comptes avec ses serviteurs ». Ses « serviteurs » sont littéralement ses « esclaves » : il s’agit des gens de sa maison, qui lui appartiennent, dont l’action est l’action propre du roi. Les secrétaires sont des esclaves, l’intendant de la maison du roi (le « ministre du budget ») est un esclave : il ne faut pas penser que « valet de pied » ou « majordome ». Notre roi a affaire à ceux qui sont sensés prolonger son action, il y a donc derrière cela le souci très naturel, pour un gouvernant, de faire le point avec ceux par lesquels il agit. Son pouvoir en dépend : en ces époques qui ne sont pas encore marquées par les grandes institutions, le pouvoir est évidemment une lutte, une question de force et de puissance. Si le roi est assez fort, il peut continuer de dominer les « grands », même les fédérer autour de lui. S’il se montre faible, si son pouvoir s’exerce mal, il sera balayé.

Ce qui est traduit par « régler ses comptes » est mot-à-mot « soulever une parole au sujet de quelque chose« . Très concrètement, notre roi discute, la parole est au centre de ce qu’il a entrepris. Qu’a-t-on fait de ce qu’il a dit ? Les actions de l’un ou l’autre sont elles ce qu’il a demandé, ou cohérentes avec ses ordres ? Les initiatives allaient-elles dans le bon sens ? Des comptes-rendus ont-ils été fidèlement faits ? etc. On cause, évidemment avec tremblement : l’esclave n’a pas grand chose à espérer s’il est convaincu d’avoir contrevenu. Mais il peut s’expliquer : et c’est là que notre « homme-roi » commence à être une parabole du royaume. Nous avons vu la semaine passée à quel point la parole échangée était essentielle, eh bien ! il se trouve des rois qui ont aussi ce mode de gouvernement des hommes.

Or « Ayant commencé à régler ses comptes, ils amenèrent à lui un dans les dettes de dix mille talents. » Notre roi a bien commencé son travail de mise au point, ses échanges, qui sont parfaitement dans la ligne d’un bon gouvernement, mais il est interrompu. « Ils amenèrent… » : qui ça, « ils« , qui amène ? Dans le contexte, ce ne peuvent être que ses esclaves ! Et pourquoi feraient-ils cela ? Une explication vient tout de suite à l’esprit : c’est pour éviter un moment gênant. Ils risquent gros, dans cette audit, et peut-être veulent-ils tout simplement détourner l’attention. Le roi se trouve confronté à quelqu’un qu’il n’a absolument pas convoqué… Cette parabole est donc aussi celle d’une surprise, surprise montée de toutes pièces par des serviteurs moyennement fiables dans le but de détourner l’attention et de n’avoir pas à s’expliquer trop. Ils ne souhaitent pas entrer dans le dialogue qui semble pourtant caractériser cet « homme-roi« . Par suite, ils détournent son attention sur quelqu’un d’autre (et pas n’importe qui, on va le voir !) et vont se retrouver dans la position de l’observateur, eux qui étaient jusqu’à présent plutôt « sur le grill ». Ils vont voir leur « homme-roi » à l’œuvre.

Celui qu’ils ont trouvé comme « dérivatif » est présenté plus loin dans la parabole comme le « co-esclave » (v.31) des autres, et dénoncé par le maître comme un « esclave mauvais ». Ce dernier est le « seigneur de cet esclave » (v.27). Les esclaves se connaissent entre eux : ils savent bien qu’ils sont tous en mauvaise passe. Peut-être ont-ils dénichés celui qui est dans la pire situation, pour que tout le reste paraisse après moins terrible, ce serait de bonne guerre. Mais on peut dire que ce n’est pas la solidarité qui les étouffe. Bref, celui-ci est « dans les dettes de dix-mille talents » !! Dix mille talents c’est une somme ! Quand César impose un tribut à l’ensemble des cités gauloises qui ne sont pas en amitié avec Rome, une fois les guerres menées et les révoltes réprimées, celui-ci s’élève à quarante million de sesterces. Représentons-nous que c’est seulement les deux-tiers de la somme que doit notre esclave, qui équivaut à soixante millions !!! Et à lui tout seul !!!

Soit dit en passant, cela signifie aussi que notre roi est riche : pour prêter autant, même si c’est progressivement, il faut évidemment posséder autant et même plus. La comparaison avec le tribut imposé par Jules César à la Gaule fait voir à quel niveau il faut situer notre homme-roi… Mais comment l’esclave a-t-il réussi à s’endetter à un tel niveau ?? Il doit s’agir d’une sorte de Kerviel, quelqu’un qui a engagé de plus en plus d’argent de son maître, et qui devait en engager toujours plus pour se sortir d’une impasse précédente. Quelqu’un donc qui n’a pas beaucoup de vista, qui ne s’aperçoit pas de la valeur des choses et qui n’a pas le sens des proportions.

Comment va réagir notre homme-roi ? Car c’est lui qui nous intéresse, c’est lui à qui est comparé le règne des cieux. Manifestement, lui a le sens des proportions : il comprend d’emblée qu’il ne récupèrera pas ses pertes, et ordonne de vendre l’esclave, sa femme, ses enfants et tous ses biens. Il veut récupérer un peu de biens à partir de cet homme. Vendre un esclave, c’est une pratique on ne peut plus commune. Cela n’a rien de cruel, ce n’est même pas une punition, il s’en débarrasse, voilà tout. Non seulement ce n’est pas cruel, mais il le vend en même temps que sa femme et ses enfants : ce qui montre d’une part que le maître l’a autorisé à avoir une famille, et qu’il prend soin de ne pas séparer cette famille. C’est une belle preuve d’humanité. Il le vend même avec ses biens : c’est beaucoup plus surprenant !! Car cela signifie qu’il a autorisé son esclave à posséder certaines choses, ce qui est rare ! Ainsi, le royaume est le lieu d’une grande humanité, où les gens sont bien traités (quelle que soit leur condition), et où la punition en cas de faute est sans proportion avec l’ampleur de la faute.

L’esclave qui, lui, n’a pas le sens des réalités, réclame patience, il remboursera tout. C’est ce qui émeut tellement son maître : il voit son esclave tel qu’il est. Il ne voit pas un délinquant qui l’a grevé d’une somme astronomique, il voit quelqu’un qui manifeste encore le même grave défaut de réalisme : c’est ce qui l’a conduit à emprunter autant, à perte, et c’est ce qui le conduit encore à demander grâce, comme si ce qu’il demande était possible. Le maître est « saisi aux entrailles« , il « l’affranchit et le délie de sa dette« . Alors là, c’est extraordinaire !! Le texte liturgique dit platement « le laissa partir et lui remit sa dette« , mais [apoluoo] n’est pas seulement « laisser partir », mais bien délier, libérer un captif, affranchir un esclave ! Ainsi, la dette est annulée, autrement dit aucun lien ne soumet désormais cet homme à son ancien maître. il continue certes d’avoir des devoirs envers son roi, mais non plus comme à un maître auquel il appartient, ni non plus comme à un créancier dont il serait le méga-débiteur. Est-ce une mesure adéquate ? Il me semble que oui : n’ayant plus à sa disposition les biens immenses du maître, il devra en rabattre sur ses « opérations » et découvrira sans doute bien mieux le réalisme, ce qui le guérira.

Le règne des cieux est donc présent là où on parle, là où les comptes se rendent dans un échange, dans l’écoute. Là où l’on fait en sorte que les gens vivent. Là où on ne les accable pas sous le poids de leurs erreurs mais où on garde la préoccupation de leur croissance, de leur développement, de leur rétablissement. C’est une magnifique leçon.

S’accorder (dimanche 10 septembre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Le texte de cette semaine se trouve bien plus loin dans l’évangile de Matthieu que celui de la semaine passée. Le première fois que nous l’avons rencontré, j’ai insisté sur sa première partie en essayant de cerner le problème qui s’y trouve posé, à savoir la faute d’un membre de la communauté (réputée être la communauté qui fait advenir le royaume) Quand il y a faute. La deuxième fois, je me suis attaché à cet adage qui s’y trouve énoncé à propos de lier et délier, du ciel et de la terre La faute emprisonne, la parole délivre.

Je suis frappé cette année par l’imprécision du début ! « Si ton frère manque son but… » et un peu plus loin : « s’il t’écoute, tu as gagné ton frère« . Mais de quoi parle-t-on ??? Alors bien sûr, le plus souvent dans la littérature chrétienne, [hamartanoo] est traduit par « pécher » : « Si ton frère pêche… » ; mais cela ne fait que repousser le problème, car « pécher », oui, mais de quelle manière ? Par rapport à quoi ou à qui ? Pécher contre le dieu ? contre l’évangile ? On comprend bien qu’un certain nombre de manuscrits aient complété « …contre toi« , car sans aucun précision, on est complètement perdu.

Et il faut avouer qu’au bout de la première démarche, détaillée, si elle est couronnée de succès, on n’est pas plus avancé : « …tu as gagné ton frère« . Gagné ? Il ne s’agit pas de « sauver » son frère, mais le verbe [kerdaïnoo] signifie bien « gagner, faire un profit« , c’est un verbe du champ économique ou commercial, à la limite politique. Alors qu’est-ce que c’est que cet ensemble vraiment imprécis, décalé, et de ce fait surprenant ?

A la réflexion, il me semble que tout ceci s’éclaire si l’on sous-entend un « il te semble que » : « S’ [il te semble que] ton frère dévie, lève-toi, parle-lui entre toi et lui seul. » Autrement dit, Matthieu assume le point de vue subjectif… peut-être parce qu’il n’y en a pas d’autre, au vrai. Ce jugement porté sur l’autre, du moins sur son action, relève entièrement de mon appréciation. Et alors voilà une démarche en ce cas, qui sera une démarche constructive pour lui comme pour moi. Car je dis qu’il dévie, mais peut-être est-ce mon jugement qui est déviant ? Qu’en sais-je ? Mais sans doute je ne l’imagine même pas, je suis sûr : il s’est trompé. Au moins, la démarche de l’évangile va me faire bouger moi aussi. Comment ?

Eh bien je le prends « entre quatre yeux » et nous allons nous expliquer. Nous allons nous mettre d’accord. Si nous nous mettons d’accord, que se passe-t-il ? « tu as gagné ton frère« . Tu l’as mis de ton côté, tu l’as rangé à ton avis. Etes-vous pour autant dans la vérité ? Rien n’est moins sûr, et le verbe « gagner » le sous-entend. Si je mets « de mon côté, si je range à mon parti le « frère qui dévie » (celui qui est tel à mes yeux), je l’ai peut-être enfoncé un peu plus sous le poids de mes jugements ? Car nous posons bien souvent des gestes ou des actions libératrices -en quelque manière « déviantes »-, mais timidement, parce que nous cherchons à échapper au poids de ce qui nous conditionne, d’une manière de penser avec laquelle nous sommes trop familiers. De ce fait, nous accepterons trop facilement le « rappel à la règle », parce que nous la connaissons bien, alors qu’y échapper nous eût peut-être « sauvés », justement. Là, nous sommes seulement « gagnés ».

Mais s’il n’est pas convaincu, s’il résiste ce « frère déviant », alors je vais prendre avec moi un ou deux autres : nous voilà trois ou quatre à présent. L’accord sera sans doute beaucoup plus difficile ! Mais la vérité étant aussi « ce sur quoi on doit pouvoir se mettre d’accord » (c’est tout l’esprit du débat socratique), nous avons plus de chance d’être dans le vrai. Le « frère qui dévie » va probablement évoluer dans cet échange, mais moi aussi : je vais peut-être me rendre compte que j’ai mal interprété, ou que mon regard a été trop dur, pas assez compréhensif. Et le frère a bien plus de chance de continue son chemin de libération, d’être rendu à lui-même.

Si je comprends bien Matthieu, en prêtant ainsi attention à ces mots surprenants, qui ne cadrent pas avec une vision toute faite, je m’aperçois que la communauté chrétienne n’est pas faite pour être « dogmatique », elle est une communauté de recherche, une communauté en chemin : son premier nom, dans les Actes, n’a-t-il pas été « la Voie » ? Pas d’exercice a priori d’un pouvoir de dire, qui est si vite un pouvoir d’exclure. On parle, et on cherche à s’accorder. L’exclusion de la communauté existe bien, elle intervient en fin de processus, lorsque c’est la communauté tout entière (donc sans aucune voix discordante, pas seulement une majorité, encore moins une minorité agissante, !) qui finalement est accordée à un avis, à l’exclusion justement de la voix d’un seul qui ne veut pas s’accorder ou reconnaître face à lui cette rare unanimité.

Pourquoi en est-il ainsi finalement ? La clé est donnée dans la deuxième partie de notre passage, peut-être indépendante à l’origine mais que Matthieu rapproche très opportunément, comme s’il nous livrait un autre regard sur ce qui se passe dans le processus qu’il a lui-même décrit et qui rapporte sans doute une des pratiques originelles de la première communauté chrétienne. « Je vous dis à nouveau que si deux d’entre vous symphonisent (=consonnent) sur la terre au sujet de n’importe quelle affaire sur ce qu’il faut demander, cela leur adviendra de par mon père qui est aux cieux. Quand en effet il y a deux ou trois qui vont ensemble en mon nom, voilà que je suis au milieu d’eux.« 

Ainsi, dans le processus qui est décrit, processus d’engagement de soi mais aussi de débat, d’écoute et d’évolution dans la recherche du vrai, ou de l’agir juste, c’est la médiation même du Christ qui se joue. Il est présent « au milieu », mais aussi « comme intermédiaire » (l’expression veut dire l’un et l’autre) dans cet échange qui ouvre. L’imprécision « deux ou trois » est aussi intéressante que prudente, car les « deux » peuvent être incertains quant à la présence authentique du Médiateur, du fait de ce qui a déjà été dit ; mais les trois, non. Dernière découverte merveilleuse : quel que soit le sujet (« sur n’importe quelle affaire« ), si l’on s’accorde pour demander, même à deux cette fois, « cela leur adviendra« . Ce n’est pas de la magie, car là encore, s’accorder suppose qu’on ait engagé tout son cœur dans l’échange, que les deux soient aussi certains l’un que l’autre que leur demande est droite, juste, opportune. La communauté qui se dessine, les disciples authentiques qui la composent, tout est marqué par l’ouverture et la recherche, le débat ouvert autant que la passion de la vérité.

Je vais mourir (dimanche 3 septembre).

Notre texte d’aujourd’hui fait directement suite à celui de dimanche dernier ; il a déjà été commenté ici d’une part en insistant sur le début du texte, sur le thème du disciple, Aller derrière Jésus, d’autre part en insistant sur la fin du texte, sur le thème des motivations Avec soi comme on est, et avec les autres. Mais cette fois-ci, je voudrais m’arrêter sur ce qui se passe de manière très « basique ».

Car que se passe-t-il ? Jésus a fait une petite enquête intermédiaire pour savoir ce qui passait de son message, comment il était perçu, aussi bien des gens que de ses propres disciples. Lui se dénomme comme « Fils de l’homme », ce qui lui est propre ; l’attente des gens se situe plutôt autour d’un Messie, ou d’un prophète qui l’annonce. Ces deux titres recouvrent des conceptions bien différentes, la première apocalyptique, la seconde politique, je n’y reviens pas. Mais Pierre a eu l’inspiration d’affirmer les deux avec des mots à lui, et c’est le moment pour Jésus, d’après Matthieu, d’affirmer… qu’il va mourir !

Pourquoi Jésus aborde-t-il ce moment comme une opportunité pour ce faire ? A y réfléchir, c’est sans doute pour « compléter le tableau ». En l’affirmant « Fils de l’homme », les disciples le croient directement issu de la cour céleste, envoyé unique du dieu pour prendre les hommes qui lui appartiennent et les retirer du monde auprès de lui. En l’affirmant « Messie », les disciples le croient issu des hommes, impliqué dans les combats de ce monde et chef victorieux qui va faire triompher ici-bas la cause du dieu, en devenant le chef incontesté établissant les règles du dieu sur la terre. Dans le deux cas, que ce soit en restant en ce monde ou en y échappant, tout s’achève dans une apothéose glorieuse, pour lui et pour les siens. Il est donc grand temps de ré-équilibrer les choses, et d’affirmer aussi que sa destinée va être très commune et passer par la mort (même si les modalités de celle-ci sont particulières, et si la mort n’aura pas le dernier mot).

Ce que j’appelle « très basique » et qu’il ne faudrait pas oublier d’entendre, c’est que Jésus dit : « Je vais mourir ». Il y a bien sûr en cela une contestation, ou une correction, des « figures théologiques » dessinées par les noms qu’on lui attribue (ou qu’il revendique), mais il y a aussi, et d’abord, l’expression d’un drame humain. L’expression DU drame humain tout entier. Il me semble que si nous passons si communément à côté de cela, c’est parce qu’on ne peut pas entendre une telle annonce sans être ému jusqu’au fond de l’âme : alors on part tout de suite sur des pistes savantes, ou bien on insiste sur « et le troisième jour, se réveiller. » -qu’il dit aussi, c’est incontestable. On retrouve le « happy end » que l’on veut à toute force.

La réaction de Pierre traduit parfaitement notre difficulté, notre refus, d’entendre une telle annonce. Fort des louanges et de la place spéciale qui vient de lui être dessinée, il prend Jésus à part sur le thème : « arrête avec tes idées noires. Aies confiance en toi. » Mais il se fait sévèrement rabrouer, et Simon, de Pierre, devient Satan. Et le rapprochement avec les trois tentations est le plus clair qui soit jamais dans les évangiles. Autrement dit : écarter la mort, la pensée de la mort, et son inéluctable survenance, ce n’est pas tracer la route du dieu, et c’est même écarter les hommes de celle-ci. La voie spirituelle authentique inclut la mort : pas cela seulement, mais cela aussi.

Or Jésus dit bien : je vais mourir. Et si, pour nous, c’est si difficile à entendre, qu’en est-il pour lui ?! Aucun des évangiles ne fait de psychologie, on n’a donc pas de développement à ce sujet. Mais on a un épisode bien connu, celui de Gethsémani, où il nous est montré par Matthieu envahi d’angoisse, triste à en mourir, souhaitant clairement que, si la chose est possible, cela lui soit épargné. Le lecteur comprend qu’on est là dans un paroxysme, mais il comprend aussi que ces mêmes éléments habitaient déjà l’âme de Jésus en parlant de sa mort, même si c’était sous une forme moins violente, du moins qui pouvait encore être contenue.

La mort est là. En fait, elle est toujours là. Si nous y réfléchissons, nous prenons vite conscience que nous ne vivons jamais sans elle. Ou plutôt, si nous y réfléchissons, nous réalisons que nous ferions bien de ne jamais vivre sans elle. Pas avec elle seulement : ce serait faire de toute la vie une marche vers la mort ! Elle n’est pas le but. Mais elle est un risque constant, qui invite à penser autrement à ce que l’on fait, à la place que l’on laisse aux autres, à l’importance toute relative de ce que l’on réalise… La mort va nous contraindre à nous déprendre de tout : y penser peut nous inviter à nous déprendre de bien des choses, et peut-être à accepter de nous laisser saisir par certaines choses. Il est remarquable que les personnes qui sont passées à deux doigts de la mort font souvent une ré-évaluation complète de leurs valeurs et de leurs priorités.

Peut-être sommes-nous invités par ce texte à re-considérer nous aussi la présence de la mort avec nous. Non comme un éteignoir ou une piqûre paralysante, mais comme une remise à la bonne échelle de ce que nous vivons, et comme une occasion de revoir nos priorités. La mort viendra toujours interrompre de grandes choses, elle viendra toujours empêcher de belles choses en cours. Elle viendra aussi mettre un terme à des souffrances ou de bien pénibles dimensions de l’existence.

Et puis il y a aussi la question de la mort des autres. Jésus dit « je vais mourir », mais les disciples ne l’écoutent jamais. Ils l’entendent, et leurs réactions seront toujours en porte-à-faux avec cette affirmation. La première annonce de la passion, ici, voit Pierre reprendre Jésus : ne parle pas comme cela. La deuxième sera suivie de la discussion entre les disciples : lequel est le plus grand (ils envisagent la succession). La troisième sera suivie de la démarche de Madame Zébédée avec ses deux fils pour qu’ils soient désignés comme les successeurs. Et à Gethsémani, tout le monde dort. Comme si ce qui restait à inventer mais dont aucune forme canonique n’est décrite dans les évangiles, c’était la manière d’entendre et d’écouter l’annonce de la mort de l’autre.

Et pourtant, une écoute empathique, quand elle nous est possible, est la seule qui nous permette de rester avec l’autre sur son chemin quand il aborde cet étroit passage, sans que jamais l’issue soit tout-à-fait certaine. Vaincre notre envie de dormir (une manière fondamentale d’échapper) pour rester éveillé aux côtés de qui vit ce passage, en dépassant tout ce qui crie en nous pour ne pas le laisser seul.

Le rôle de disciple (dimanche 27 août)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Nous avons déjà rencontré ce texte, encore un peu plus loin dans l’évangile de Matthieu et donc sans lien immédiat avec celui de la semaine passée : la première fois, ce fut l’occasion d »essayer d’en dégager l’équilibre recherché dans l’annonce, ni trop appuyée sur des moyens, ni trop abstraite Entre engagement et vision, ; la deuxième fois, ce fut pour réfléchir sur l’intervention de cette formule inattendue : Les portes d’Hadès. Je voudrais cette fois-ci dégager brièvement les rôles que Jésus fait jouer à ses disciples.

Le premier rôle que l’on rencontre ici, c’est celui de témoin, mais pas de la manière attendue. En les interrogeant, « Quelles choses les humains disent-ils le fils de l’homme être ? » Il attend d’eux, autrement dit, qu’ils soient de bons témoins de ce qui se dit, donc qu’ils soient véritablement à l’écoute des « humains« . Voilà une dimension que l’on occulte trop facilement : être suffisamment en lien avec le monde, avec « les gens », pour que, collectivement, tout ce qu’ils disent soit entendu. Et non seulement entendu, mais rapporté : il veut savoir, et il convient de le lui dire.

La question est précise : qu’est-ce qu’il est ? Les disciples doivent non seulement avoir entendu, mais avoir intégré ce qu’ils ont écouté, et l’avoir réfléchi. Car peu certainement sont ceux qui échangent directement sur cette question un peu « philosophique ». Il est vrai qu’ils vont répondre surtout en rapportant des noms : Jean-Baptiste, Elie, l’un des prophètes. Cela, oui, peut s’échanger facilement, mais il faut l’avoir retenu, l’avoir noté. Quand on est soi-même passionné par quelque chose, on ne retient pas forcément ce qui ne concorde pas exactement avec ce qui nous passionne : eh bien, de la même façon, les disciples auraient très facilement pu ne pas retenir ces appellations un peu « concurrentes » avec leur propre annonce.

Car déjà ils participent à l’annonce (on va y revenir dans un instant), et l’énoncé de ces « dires », c’est aussi un peu l’énoncé de leurs échecs ! Ils n’ont pas réussi à faire passer ce qu’ils pensent, eux. Ils ne sont pas parvenus à installer dans l’esprit des gens l’approche qu’ils ont eux-mêmes de Jésus. Ce n’est pas facile à dire, d’autant qu’à ce stade, ils ne savent absolument pas quelle est l’intention du maître qui leur pose cette question. Est-ce que évaluation de leur efficacité ? Un bilan de leur activité ? Quelles seront les conséquences de leur retour ? Nous voyons ici qu’une autre attente vis-à-vis des disciples est qu’ils soient vrais, réalistes, ancrés dans la réalité. Vrais et honnêtes, ils ne se racontent pas des choses, ils acceptent les choses telles qu’elles sont et s’y confrontent humblement. On ne leur demande pas un optimisme béat, on ne leur demande pas, sous prétexte d’espérance, de relever « les fois où ça marche », on leur demande de regarder les choses en face.

Mais vient une nouvelle question, très impliquante, plus encore peut-être que la première : « Et vous, quelles choses dites-vous moi être ? » On attend donc du disciple qu’il s’implique, qu’il dise ce qu’il a vraiment dans le cœur. Pas de discours tout fait, pas de slogan à la mode, pas de message calibré ni de langue de buis. Non, mais bien : quelle parole naît de vous ? Et sans doute ne s’agit-il pas seulement de la parole proférée, mais sans doute aussi de la parole manifestée par tout un agir, toute une attitude. Que dites-vous ? Il me semble qu’on demande aussi au disciple d’avoir une conscience éveillée de la parole qu’il profère effectivement, avec le même réalisme que précédemment. D’avoir du recul. D’avoir une parole personnelle. Tant de fois ai-je entendu : « je dis ce que dit l’Eglise ». Mais l’Eglise, comme telle, ne dit rien !!! L’Eglise, ce sont les personnes qui la composent ! Alors qui, dans l’Eglise ? On ne peut se retrancher derrière quelqu’un d’autre, il faut se commettre quand on est disciple. Répéter, c’est ce que font les scribes, pas les disciples.

Pierre prend la parole. C’est bien le signe manifeste que seule une réponse personnelle est possible. Pierre ne prend pas la parole « au nom de tous », ce n’est pas ce que Matthieu a écrit. Sinon, ce que Jésus déclare s’adresse aussi à tous, puisqu’il n’aurait fait que prononcer les mots qu’ils se disent tous entre eux. Mais non, le résultat de sa prise de parole est une « béatitude » très personnelle.

Oser cette parole personnelle, c’est aussi livrer le travail en soi du père. C’est exactement ce que Jésus dit : « Ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela mais mon père, celui qui est aux cieux. » Livrer une parole personnelle, c’est laisser aboutir en soi l’œuvre du père, accomplie je le crois (ce n’est pas dans le texte) par l’esprit. Et savoir accueillir, parmi les disciples, la parole personnelle de l’un d’entre eux, c’est accueillir aussi l’œuvre du père et croire à l’esprit.

Et puis encore, être disciple, c’est se laisser confier des choses très personnelles par Jésus : suite à sa prise de parole, Pierre se voit confier des choses qui reposent sur son nom (ou son surnom), c’est-à-dire qu’il n’appartient qu’à lui d’accomplir. Pas forcément tout seul, mais ce sera son point de vue personnel sur la mission partagée de Jésus.

Une dernière chose enfin : être disciple, c’est aussi se voir interdire certaines pistes par le maître. Il leur interdit de dire qu’il est « le Christ »,… après avoir si fort loué Pierre de l’avoir dit !! C’est assez difficilement compréhensible, vu ainsi, mais voilà : il peut me demander d’abandonner aujourd’hui ce qu’il me louait si fort de dire ou d’accomplir hier. C’est lui le maître. Ce n’est pas que cela soit mauvais, c’est juste qu’il ne juge plus cela opportun sans doute. Le jugement en tous cas lui appartient : le disciple, lui, a cette disponibilité aussi, cette désappropriation. Il ne fait pas toujours ce qu’il a toujours fait. Il ne dit pas toujours ce qu’il a toujours dit. Il reste à l’écoute, et cherche de nouvelles voies.

Sortir à la rencontre (dimanche 20 août)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Ce texte intervient un peu plus loin que celui de la semaine passée, après une controverse avec des pharisiens et des scribes venus de Jérusalem, et c’est justement suite à cette controverse que Jésus « prend le large ». J’ai déjà commenté ce texte, la première fois en essayant de montrer comment Jésus cherche à rejoindre cette femme tout en respectant les limites de sa mission Que faire des limites ?, la deuxième en lisant dans cet évangile l’itinéraire d’une demande, la manière dont elle se déploie et s’ajuste pour aboutir, Demander. Je suis cette année intrigué par la rencontre ménagée par les deux sorties…

Sebastiano Ricci, Jésus et la Cananéenne, Huile sur toile, Musée de Capodimonte, Naples.

Notre texte commence en effet de la manière suivante : « Et après être sorti de là, Jésus se dépayse dans la région de Tyr et Sidon. Et voici : une femme Cananéenne, sortie de ces frontières-ci, crie en disant…« . Ainsi, s’il y a rencontre entre Jésus et cette femme, c’est suite à une double sortie.

La rencontre, a priori, est improbable : Jésus concentre son ministère, comme il le dit lui-même, en direction des « brebis perdues de la maison d’Israël« , et ce faisant il parcourt essentiellement la Galilée, terrain « historique » de l’Israël biblique, même s’il est depuis le retour d’exil regardé avec soupçon par les puristes, à cause du brassage de population qui s’en est suivi. La Galilée, c’est le lieu-même d’un Israël non pas retranché des nations, du monde, comme le préconisent les pharisiens, mais d’un Israël mêlé, impossible à circonscrire, répandu et compromis avec les nations et le monde. C’est la « Galilée des Nations ».

La femme, elle, est présentée comme Cananéenne… ce qui n’a plus aucun sens réel à l’époque ou Matthieu écrit ! Et pourtant, il l’écrit : j’ai déjà signalé dans les commentaires précédents, que le seul sens restant à cet épithète est symbolique, il s’agit des populations qu’Israël a chassé dans sa guerre de conquête de la Terre Promise. Autrement dit, cette femme est désignée immédiatement comme n’étant pas du peuple d’Israël, même mêlé.

Mais on voit ici assez nettement se dessiner l’enjeu de ce texte, l’enjeu de cette rencontre. Pour les contemporains de Matthieu, aller porter l’évangile à « l’Israël de dieu » répandu parmi les nations, dans la diaspora, c’est immanquablement aussi rencontrer les populations qui ne sont pas de ce peuple. Alors qu’en faire ? Comment se comporter à leur égard ? Et dans la rencontre de Jésus avec la Cananéenne se met en récit une règle d’action. Elle n’est pas exactement la même que celle avancée par Paul ou Luc, mais elle fait partie du « concert » ou chacun est invité à entendre ce qui le guide, dans une belle pluralité.

Ceci n’a rien d’abstrait ou de théorique : pour les communautés chrétiennes, l’annonce est vitale. Et pour chaque chrétien, il y a une vraie question, posée par le monde où il vit, à son comportement. Faut-il garder ses réflexions pour soi (« Mais il ne lui répond pas une parole« )? Faut-il tout concéder, au risque de perdre ce dont on est habité (« Renvoie-la -sous-entendu : satisfaite-, parce qu’elle crie après nous « ) ? Comment va se faire la rencontre ?

La condition posée dans ce texte est la sortie de chacune des parties. Jésus « sort de là« , ce qui peut vouloir dire qu’il sort de cette région du pourtour du lac de Gennésareth, mais aussi qu’il sort de ce contexte polémique où l’ont pour un moment enfermé les pharisiens et scribes. Il sort pour se retirer dans la région de Tyr et Sidon. Le verbe traduit par se retirer, [anakhoorèoo], est celui qui sera repris par les premiers hommes appelés par la suite « moines » : les anachorètes. Le préverbe [ana-] signifie un mouvement vers le haut ou un mouvement de retrait vers le point de départ. Jésus n’est encore jamais venu par là, d’après Matthieu, il ne peut donc s’agir d’un retour au point de départ. Mais on voit bien l’idée de retrouver son point de départ, son inspiration initiale, de se ressourcer en quelque sorte.

Mais que sont Tyr et Sidon ? Il s’agit de deux villes portuaires, situées dans l’actuel Liban. Elles sont comme telles un vrai carrefour de peuples, un lieu où se côtoient de grandes fortunes et de grandes misères. Elles n’ont jamais fait partie de la Terre promise conquise par les israélites. On leur a toujours reprochés leurs cultes, mais les deux rois de Tyr et de Sidon ont participé, suite à des accords commerciaux, à la construction du temple de Salomon. Jésus, chez Matthieu, les a associé à Sodome (Mt.11,20-24) -ce qui n’est pas flatteur, on peut le dire !- pour dénoncer a fortiori les trois villes de Chorazin, Bethsaïde et Capharnaüm où se tenaient des écoles rabbiniques. Il va donc plutôt dans une zone marquée par la corruption. Mais il y va.

Et la femme ? Elle est « sortie de ces frontières-ci« , donc elle s’éloigne de ces milieux, de ces activités, de cette ambiance. Et puis elle « crie« , sans qu’il soit dit que c’est vers lui. Bien sûr, ce qu’elle crie est assez explicite. Mais cela rappelle le peuple hébreu alors qu’il n’était pas un peuple, justement. Opprimé en Egypte, réduit à l’esclavage, il « crie » sans même savoir vers qui, sans connaître son dieu, contrairement à la manière dont la bible s’exprime partout ailleurs où on « crie » toujours « vers » quelqu’un. Cette femme ne sait pas vers qui elle se tourne, mais elle essaye.

Ainsi, la rencontre est possible grâce à deux « sorties ». Et dans le fond, peut-être est-ce la loi nécessaire pour toute rencontre : sortir de ce qui nous est familier, oser faire des pas vers ce qui nous est étranger, avec les motivations qui nous habitent (ici, se ressourcer d’un côté, chercher un secours de l’autre). Dans les deux cas franchir ses limites, ses frontières. Et néanmoins écouter chez l’autre ce qui fait qu’on se retrouve : Jésus, en écoutant le trait de génie de la femme, retrouve la source de sa mission ; la femme, en écoutant la résistance de Jésus, approfondit ce qu’elle veut vraiment.

Danser sur les vagues (dimanche 13 août).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Nous sommes de retour en arrière dans l’évangile de Matthieu, juste après la première multiplication des pains. J’ai déjà commenté deux fois ce texte, la première fois, j’ai essayé de faire ressortir comment la mission doit se garder de fausses pistes Illusions, et la deuxième fois, j’ai essayé de faire voir comment Jésus tient à garder une relation immédiate avec chaque personne, sans passer nécessairement par d’autres personnes humaines : il force ses disciples à monter en barque pour s’occuper de renvoyer les foules Un vent de liberté. Cette fois, je voudrais m’intéresser directement à cette fameuse marche sur la mer.

Gustave Doré, Jésus marche sur l’eau.

Le texte dit nettement : « Or à la quatrième veille de la nuit, il vint à eux en se promenant sur la mer. » C’est Jésus qui vient : il a forcé ses disciples à monter en barque et à le précéder sur l’autre rive, à le laisser seul avec les foules, qu’il a ensuite renvoyé à sa manière, puis il est monté sur la montagne, à part, prier. tout cela a pris un certain temps, sans doute ; mais « sur le tard, seul il était là. » Celui qui vient est donc celui qui a renvoyé tout le monde : d’abord ses disciples, avec contrainte, puis les foules -on imagine, plus doucement- et qui vient de passer du temps en prière sur la montagne.

Le temps est long : même si c’est « sur le tard » que Jésus a enfin obtenu des foules qu’elles le quittent et rentrent, c’est-à-dire une fois la nuit tombée, nous sommes maintenant « à la quatrième veille de la nuit« , la dernière, celle où le jour va se lever. C’est toute une nuit que Jésus a prié… et c’est toute une nuit que les disciples ont ramé !

C’est le moment de nous intéresser « à eux« , puisqu’il vint « à eux« . Ils sont partis bien avant la tombée de la nuit, forcés à partir par Jésus. Or ce sont des marins, pour plusieurs d’entre eux, des gens aguerris, amarinés comme on dit. On ne sait pas trop à quelle époque de l’année on est, mais on peut estimer que cela fait bien une douzaine d’heures qu’ils luttent. Le texte dit que « le bateau (il ne s’agit pas d’une barque, le mot est de la catégorie d’au-dessus), était déjà retenu à de nombreux stades de la terre éprouvé par la houle, le vent était en effet contraire. » Ils se battent depuis douze heures, avec toute la technicité qui est la leur, mais rien à faire, ils sont au milieu de nulle part en pleine mer. On parle tout de même d’un lac de 166 km2, 21 km de long sur 13 de large, d’une profondeur moyenne de 26 m. Etre en difficulté au milieu d’une telle masse d’eau, c’est être en danger.

Le temps a dû leur paraître bien long, ils ont dû se sentir bien seuls ; nul doute qu’ils n’aient repensé à l’obligation qui leur avait été faite de quitter. Ils n’auraient pas été en un tel danger s’ils avaient suivi leur propre vouloir. La mort menace, elle va les prendre en pleine mer, justement dans l’élément avec lequel ils sont plutôt familiers, et pour avoir obéi à Jésus contre ce que leur dictait leur instinct ou leur savoir : quelle absurdité ! Et où est-il, Jésus, pendant ce temps-là ? Ils se souviennent sûrement de cette fois (Mt.8,23 sq) où, endormi dans le bateau, il avait apaisé d’un mot la tempête qui les menaçait. Cette fois, ils sont seuls. Où est-il, Jésus ?

Mais à la pointe du jour, il vient à eux. Contraste saisissant : eux ne vont nulle part, ils n’avancent pas, mais lui vient à eux. C’est justement quand ils font l’expérience ne ne plus parvenir à avancer, de ne plus pouvoir atteindre le moindre objectif, qu’ils font aussi l’expérience qu’il vient à eux.

Et il vient « en se promenant sur la mer » : le participe [péripatoon] signifie à proprement parler circuler (dans le préverbe [péri-], il y a l’idée de autour, du cercle), aller et venir, se promener (éventuellement en discutant) : il n’y a aucune idée de difficulté, mais il n’y a pas non plus d’idée de but précis. Ni les difficultés qui bloquent les disciples ne le gênent en rien, ni n’est-il focalisé sur leurs difficultés. Comme si, pour lui, elles étaient déjà dépassées. Ce qui compte, c’est de les rejoindre, d’être avec eux. Les conditions sont déjà surmontées. C’est comme s’il dansait sur les vagues.

Comment cela se fait-il ? Les disciples l’ignorent, mais pendant tout le temps où ils ramaient, pendant ces longues heures de solitude affrontés au danger et environnés par la mort, lui priait. Il était avec son père, mais manifestement pas loin d’eux. La force de sa prière était le grand barrage contre la mort, ce qui les empêchait d’être submergés. Ils ne le savent pas, mais lui oui, et la confiance est à ce point complète pour lui qu’il ne se soucie pas même de les rassurer, il vient en dansant sur les vagues.

Il me semble que tout cela peut nous aider, les transpositions sont aisées et les applications si nombreuses. Si nombreuses les situations où nous sommes dans la nuit, face à la difficulté, face à l’absurdité, face à la mort même. Avec l’impression évidente qu’il n’est pas là, que nous sommes seuls…. Il prie pour nous : regardons-le danser sur les vagues.

Les deux visions (dimanche 6 août)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Cet évangile de Matthieu, qui ne fait pas suite à celui de la semaine passée mais est situé bien plus loin, a déjà été commenté trois fois : Métamorphose ! , Eblouis ou éclairés ? et Des représentations à la réalité. Je suis frappé cette année par les deux visions qui sont vécues par les disciples, et je me demande ce qu’elles s’apportent mutuellement.

Je viens d’écrire « vécues par les disciples », mais il ne s’agit pas de TOUS les disciples : ce sont trois en particulier, et qui sont pris [kat’idian], à part. Il s’agit d’un cadeau fait à certains et pas à d’autres. On pourrait dire aussi : d’un cadeau fait à tous, du fait du récit, mais par le biais de trois seulement qui l’auront vécu. Ce récit est un partage d’expérience.

Qui sont-ils, ces trois ? A les suivre chez Matthieu (car il ne faut pas mélanger les évangiles, on risque d’en faire une soupe insipide !), ils n’apparaissent pas beaucoup, auparavant. En fait, il s’agit de trois des quatre tout premiers appelés : « Simon, dit Pierre, et André son frère…, Jacques, celui de Zébédée, et Jean son frère… ». A ce moment-là, il s’agissait d’être ses disciples, et Simon Pierre reçoit chez lui (comme il est visible pour la guérison de sa belle-mère), mais pas encore d’être itinérants comme lui et avec lui. Dans notre texte, André a disparu, mais Pierre a pris plus d’importance : il est celui qui a été invité à venir à la rencontre de Jésus qui marchait sur la mer, et il est celui qui a tout récemment dit à Jésus qu’il était, à son avis, « le messie, le fils du dieu vivant » (tout en objectant immédiatement après à la passion que Jésus annonce aussitôt). Il me semble donc que ces trois privilégiés représentent en fait tous les disciples (puisqu’ils sont les premiers d’une longue série), tous les disciples en tant que groupe (et le fait qu’ils soient « frères » le souligne aussi), et aussi le disciple à titre individuel -et ici, c’est Pierre qui cristallise un peu cette approche-.

J’ai parlé de deux visions. Oui, car il y en a deux : « Et voici leur est montré Moïse et Elie parlant avec lui. » Et plus loin : « Or levant leurs yeux, ils ne virent personne sinon lui Jésus seul. » Ce sont les deux fois où un verbe relevant de la vue est employé. Or ces deux visions sont deux visions de Jésus, mais qui sont bien différentes. Dans l’une, il est en compagnie, qui plus est sa face resplendit comme le soleil et ses vêtements sont blancs comme la lumière ; dans l’autre il est seul. Tout se passe comme si cette deuxième vision, celle avec laquelle ils sont laissés, en renfermait désormais pour eux une autre, la première. Le « Jésus seul » n’est plus un Jésus isolé, il est dans une conversation avec les deux plus grands témoins jusque-là jamais envoyés par le dieu. On ne sait pas, chez Matthieu, ce qu’ils se disent : ce n’est pas cela qui est important pour l’auteur, mais le fait que les deux rendent témoignage à Jésus. Il est celui vers qui, ou celui pour quoi, ils ont guidé ou éveillé le peuple. Le fondateur de l’alliance et le restaurateur de l’alliance, tous deux ensemble, pointent vers Jésus. Et même s’effacent devant lui. Il ne faut pas comprendre le « Jésus ordinaire » qu’ils accompagnent comme isolé, mais comme un Jésus devant qui s’effacent le fondateur et le restaurateur de l’alliance. Cela ne peut avoir qu’un sens : c’est que c’est lui, Jésus, qui va la réaliser historiquement.

Qu’est-ce que cela nous dit, à nous ? L’alliance, c’est le don par le dieu de sa vie et de son amour, et c’est aussi l’instauration offerte d’une communion de vie avec lui. Nous désirons nous aussi cela, sans doute : accueillir du dieu toute la puissance et la force de vie et d’amour, être aimés entièrement, absolument. Et aussi répondre, apporter quelque chose qui vienne de nous si c’est possible. Et mener notre vie avec la liberté d’être aimés indéfectiblement, et aussi apporter autour de nous tout ce dont sommes capables, et que cela tombe à bon escient, que cela soit justement ce qu’il faut et comme il faut. Mais force est de constater que, d’une part, nous nous fermons bien souvent à l’amour offert, pour toutes sortes de raisons, que d’autre part nous rompons bien souvent la communion. Et ce que nous avons à offrir, cela tombe à plat, ou n’aboutit pas à ce que nous voudrions, est mal interprété ou est inopportun ou mal ajusté. Ce n’est pas la moindre des souffrances que de ne pouvoir rien apporter, ou d’apporter ce qui ne convient pas. Mais lui, il « y arrive », lui, il a le secret. Voilà qui motive pour le suivre.

Mais s’il y a de l’extraordinaire dans cet homme, ce n’est pas l’extraordinaire qu’il faut chercher, pas le clinquant. Il se présente comme le « Jésus de tous les jours », seul. Et il convient de passer nous aussi d’une vision à l’autre, non en oubliant la première puisqu’elle révèle ce qu’on ne voit pas, mais en se satisfaisant de la deuxième, qui nous est laissée. Il nous faut nous aussi « monter sur la montagne » pour s’ouvrir à la première vision, être introduits à ce que Jésus a d’exceptionnel et d’unique ; mais pour le vivre, il faut « redescendre de la montagne », s’inscrire dans l’ordinaire, tout en jetant sur lui désormais un regard tout différent. Nul ne peut « dresser trois tentes » et rester sur la montagne, ce n’est pas le lieu où vivre, ce n’est que le lieu de l’illumination, et Pierre ne reçoit même pas une réponse, même pas une objection à sa proposition, tant elle est décalée et impossible. Le lieu de la vie, c’est la vie ordinaire, celle où rien n’apparaît particulièrement extraordinaire, ou de loin en loin seulement. C’est la vraie vie, celle à laquelle nous sommes reconduits. C’est la belle vie : je ne suis pas en train de dire que l’évangile nous condamne à une vie « grise », je dis au contraire qu’il nous permet de comprendre ou d’entrevoir la présence de l’extraordinaire sous le voile de l’ordinaire. Et en effet, on peut vivre des choses extraordinaires d’une manière qui échappe à la plupart, qui ne fait pas de bruit, qui n’éblouit personne… Il y a un vrai enjeu à quitter la recherche du clinquant pour s’investir dans l’épaisseur des jours et des relations, c’est le chemin de l’évangile.

Et comment passer d’une vision à l’autre ? Là encore, le texte nous fait faire un chemin. « Voici qu’une nuée lumineuse les obombre, et voici une voix qui parle depuis la nuée : celui-ci est mon fils le chéri, que j’approuve entièrement : écoutez-le ! Et les disciples qui écoutaient tombèrent sur leur face et eurent grand peur. Et Jésus s’approcha et en les touchant leur dit : relevez-vous et n’ayez pas peur. » Je distingue trois étapes qui font passer d’une vison à l’autre, qui permettent de convertir en quotidien la prise de conscience exceptionnelle.

Première étape : l’entrée dans l’ombre d’une nuée, lumineuse pourtant. Voilà qui est très paradoxal. Mais la vie est ainsi faite : la lumière éblouissante de la première vision est dérobée à leurs regards. L’homme de foi ne reste que de courts instants dans l’éclat de l’illumination, il est environné de toute part, mais c’est de nuit. Une nuit lumineuse, certes, mais une nuit. Du point de vue de l’expérience, plus rien d’éblouissant, ni même de simplement lumineux. La nuit. Une nuit dans laquelle Jésus seul -déjà !- est désigné. C’est lui qui est tout, c’est lui qui fait tout comme il faut, c’est lui qui « y arrive ». La voix divine le confirme comme le très aimé, comme l’accomplissement parfait de ce qu’attend le père, comme le modèle unique. Comme la seule parole totale et définitive que puisse donner le dieu qui veut nous parler. Mais s’il nous parle, à nous d’écouter. Première étape donc, et qui s’impose à nous plus qu’elle n’est un choix, ne plus s’occuper de ce qui nous a ébloui pour concentrer non nos regards mais notre écoute sur Jésus. Changement de register sensoriel. La vue conduit à l’évidence, elle établit un contact qui dure, elle pousse à s’arrêter pour regarder et se remplir ; l’ouïe tremble d’incertitude, elle s’appuie sur du fugace et du passager, elle contraint à avancer pour chercher encore.

Deuxième étape : écouter fait tomber et craindre. La voix a dit d’écouter, et c’est justement ce que font les disciples, c’est exactement le même verbe. Mais ils tombent et sont terrifiés. Expérimenter la chute et la peur. Privés de ce qui ébloui, les disciples se doivent d’avancer, d’oser, à la conduite de leur seule ouïe. Ils vont chuter, ils vont se tromper, ils vont butter. Ils ne vont pas oser. Ils vont être écrasés un moment par la réalité qui se présente à eux. Deuxième étape, donc, faire l’expérience de sa faiblesse, de l’avancée dans la nuit avec ses errances et ses peurs parfois terribles.

Troisième étape enfin : sentir le toucher de Jésus tout proche, qui ressuscite (« relevez-vous » emploie le verbe qui va devenir quelques lignes plus loin : « avant que le fils de l’homme se relève d’entre les morts« ) et délivre de toute peur. Ces deux choses n’en sont d’ailleurs peut-être qu’une : peut-être qu’être délivré de sa peur est commencer de ressusciter. Or ce Jésus qui touche, c’est le Jésus ordinaire, celui qui ressemble à n’importe qui. Peut-être que c’est le toucher de nos proches, l’expérience de leur proximité, le fait d’être rassuré de leur présence et stimulé de leurs appels ou de leurs encouragements. Voilà qui va nous transfigurer nous aussi…