Béant devant les foules (dimanche 18 juin)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Une fois n’est pas coutume, voici un texte dont je n’ai pas souvenir d’avoir fait un commentaire ! Il faut sans doute le remettre en contexte, car nous arrivons de la « planète johannique » sur laquelle nous avons pérégriné quelques temps ! Nous voilà donc revenus dans l’évangile de Matthieu : suite au grand discours inaugural appelé communément « discours sur la montagne », Jésus accomplit de nombreux signes. En tout dernier lieu, il a guéri une femme d’une perte de sang, ressuscité la petite fille d’un chef de synagogue, rendu la vue à deux aveugles et fait parler un muet. Et puis il y a comme un résumé de tout ce qui vient de se passer : « Jésus parcourait toutes les villes et les villages, pour enseigner dans leurs synagogues, clamer la bonne nouvelle du royaume, guérir toute maladie et toute faiblesse.« (Mt.9,35). C’est presque une parenthèse qui se ferme quand, juste avant le discours sur la montagne, on a pratiquement les mêmes mots (Mt.4,23), comme une ouverture de parenthèse. Bref, on peut considérer qu’il y a eu une section et qu’elle prend fin maintenant.

Cela veut donc dire que notre passage serait le début d’une nouvelle section : si tel est le cas, elle va lui donner sa tonalité, c’est le rôle de toute introduction. Or ici, tout commence par un regard sur la foule : « Et regardant les foules, il fut pris aux tripes à leur sujet, parce qu’elles étaient fatiguées et prostrées comme des brebis qui n’ont pas de berger.« 

Au début de la section précédente, il était aussi question des foules : « Sa renommée s’en va dans la Syrie entière. Ils lui présentent tous ceux qui vont mal et qui sont oppressés de maladies et de tourments divers : démoniaques, lunatiques, paralytiques… Il les guérit. Le suivent des foules nombreuses, de la Galilée, des Dix-Villes, de Jérusalem, de Judée, et d’au-delà du Jourdain. Voyant les foules, il monte sur la montagne. Il s’assoit. Ses disciples s’approchent de lui. Il ouvre la bouche et les enseigne en disant : Heureux… » Les foules sont déjà là, elles viennent de partout alors que Jésus agit en Galilée, à la frontière syrienne. Elles sont aimantées par son actions contre les maux quels que soient leur forme. Il les voit, et c’est pour cela qu’il monte sur la montagne et prononce le fameux discours. Telle est la première construction de Matthieu. Les foules sont comme une conséquence de l’action de Jésus, une conséquence dont il tient compte.

Maintenant, pourtant, le ton est différent, l’angle de vue différent. Cette section commence par un regard sur les foules elles-mêmes. Et par ce regard, il est « pris aux tripes« , littéralement, puisque le mot est formé sur celui des « entrailles » ou des « intestins ». Et c ‘est vraiment [péri aoutoon], pour elles, au sujet d’elles, en vue d’elles : c’est ce qu’elles sont, ou ne sont pas, ou ce qu’elles pourraient devenir -ou pas- qui le saisit à ce point.Pourquoi ? Que se passe-t-il donc pour provoquer un tel émoi ?

« parce qu’elles étaient fatiguées et prostrées…« Le premier participe [éskulménoï] dit vraiment écorchées, déchirées : soit dit en passant, c’est le nom même, [Skulla], du monstre qui dans l’Odyssée fait face à Charybde, le monstre aux pattes en moignons caché dans une grotte mais doté de six têtes effroyables au bout de six cous d’une immense longueur, et qui chacune capture à coup sûr une proie qu’elle dévore aussitôt qu’elle s’étend hors de la grotte. Ulysse y laisse six compagnons qu’il entend encore crier son nom lorsqu’il raconte son histoire. Ainsi les foules sont-elles « déchirées« . Mais les foules sont aussi [errimenoi], un participe qui vient de [rhiptoo] qui veut dire jeter, lancer, laisser tomber, rejeter, abandonner…

Ces foules ont été baladées, laissées pour compte, rejetées. Elles ont été blessées, elles ont laissé des plumes dans leurs pérégrinations. La traduction officielle « désemparées et abattues » donne l’impression d’une grande fatigue, mais garde un aspect assez subjectif : ce sont leurs sentiments, les foules se sentent comme cela. Mais nos deux participes sont bien des passifs, les foules ont subi des mauvais traitements, physiques (ce qu’implique le premier) et moraux (ce qu’implique le second) ! Est-ce donc à suivre Jésus qu’elles ont subi cela ? On ne sait pas. Peut-être. Peut-être cela leur a-t-il coûté beaucoup de le suivre « dans tous les villes et villages » ; peut-être aussi ces mauvais traitements sont-ils une conséquence de cela parce que le pouvoir en place est gêné par ces mouvements de foule et leur rend la vie difficile.

En tous cas, je trouve que ces foules maltraitées sont d’une grande actualité. Nous avons récemment vu (ou nous sommes allés !) tant de foules dans les rues, tant de gens criant leur malheur, maltraités, trompés, humiliés. Je parle de notre actualité récente en France, mais regardons de par le monde : tant de foules sur les routes, tant de déplacés, tant de gens qui voudraient bien être des réfugiés -mais il faudrait pour cela qu’ils trouvent refuge, or ils trouvent la mort dans le naufrage, la maltraitance dans les geôles des passeurs… Ces colonnes de gens qui remontent vers les Etats-Unis à travers l’Amérique centrale et le Mexique, ces gens qui fuient la Syrie, l’Ukraine, l’Iran, ces foules de Rohingyas fuyant la Birmanie, ces Ouïghours cherchant où aller…Il me semble que ce sont toutes ces foules fuyant de par le monde que Jésus regarde maintenant et qui le prennent aux tripes.

Ces foules sont « comme des brebis sans berger. » L’expression, cette fois est biblique. Matthieu évoque (il ne cite jamais mot pour mot comme on fait aujourd’hui) Ez.34,5 où le prophète prophétise contre les « bergers d’Israël », contre les responsables. Ils ont profité des « brebis », les chefs ont profité des gens, ils se sont enrichis et renforcés en les affaiblissant, « vous, au contraire, vous buvez leur lait, vous vous êtes habillés avec leur laine, vous égorgez les brebis grasses, vous n’êtes pas bergers pour le troupeau. Vous n’avez pas rendu des forces à la brebis chétive, soigné celle qui était malade, pansé celle qui était blessée. Vous n’avez pas ramené la brebis égarée, cherché celle qui était perdue. Mais vous les avez gouvernées avec violence et dureté. » Quelle charge est évoquée par Matthieu à travers ces quelques mots.

Et ces mots interprètent le regard de Jésus, ils disent que cet état des foules n’est pas la conséquence de leur venue à Jésus, mais plutôt l’état dans lequel leurs chefs les ont laissé jusqu’à présent. Il voit des foules venir à lui, et il voit dans ces foules tous ceux qui ont été livrés à eux-mêmes, errant, jusqu’à présent. Ils voit ceux qui ont été opprimés, ceux dont on s’est servi, ceux qui ont été manipulés, dont on a profité. On commence à dire maintenant la manière dont Kim Jong-Un traite le peuple nord-coréen : il l’appauvrit volontairement et le place sous surveillance renforcée, pour que chacun quête sa subsistance et ne puisse s’occuper d’autre chose, et que chacun se méfie de son voisin et craigne d’être dénoncé par lui. Les brebis sont dispersées. Je ne fais pas un parallèle strict avec les foules de Judée à l’époque de Jésus, mais je veux dire que ce qui est suggéré est analogue. Cette foule souffre, comme collectif.

Alors il s’adresse à ses disciples -qui sont du fait même distincts de la foule. Il s’adresse à ceux qui écoutent et accueillent sa parole durablement pour en changer leur vie, au sujet de ceux qui viennent de loin pour l’écouter parce que, peut-être, il y a là quelque chose de différent de ce qu’ils vivent habituellement, quelques chose qui pourrait less sortir de la situation à laquelle ils sont réduits.

Et il parle de moisson. La moisson, c’est à la fois une réalité et un temps. La réalité de céréales nombreuses arrivées à terme, et un temps à ne pas rater, une fenêtre dans le temps qui s’ouvre à un moment (avant, ce n’est pas mûr) et se referme à un autre (après, les grains sont pourris). C’est un moment à saisir, un temps à vivre. Cette moisson est abondante, et en regard les ouvriers sont peu. Il y a beaucoup à récolter, il y a peu pour le faire.

Et la mission des disciples, c’est « demandez donc au seigneur de la moisson qu’il fasse sortir des ouvriers dans la moisson. » Ce « demandez », c’est le cri d’une absence, car le verbe [déoo] dit d’abord un besoin criant, un nécessaire qui n’est pas là. Il ne s’agit pas du verbe habituellement employé pour la prière formulée, [prosekeuomaï], c’est bien une sorte de béance dont il est question, un manque. La « demande » dont il est question n’a pas de mots, elle consiste dans une absence à laquelle on ne se résout pas.

Les disciples sont donc invités à regarder eux aussi les foules, à partager la « prise aux tripes » de Jésus devant tant de souffrances physiques et morales, et devant tant de maltraitances de la part de leurs responsables. Les disciples ne peuvent en aucun cas être les alliés du pouvoir établi, simplement parce qu’il est établi. Ils partagent la compassion de Jésus. Et ils voient ces foules comme pleines de fruits mûrs, qu’il faut aller cueillir. C’est le temps, c’est le moment, et il se pourrait que tous ces fruits, pourtant engendrés par tant de souffrances et de vicissitudes, soient perdus !! Ce serait terrible !! Alors la vie de ces gens n’aurait plus aucun sens ! Il a auraient vécu tout cela pour rien !

Voilà qui laisse bouche bée, voilà qui laisse sans voix. Mais cette béance, les disciples ont ordre de l’orienter vers « le maître de la moisson » et de toutes choses, vers celui qui a été assez puissant pour susciter du fruit dans ces chemins de mort, pour tirer du coeur de ces gens des grandeurs inestimables au beau milieu de ces situations si épouvantables. Mais ils ne le savent peut-être pas. Sans doute, si on leur dit, ils diront « c’est normal ». Mais non, ce sont des merveilles qui sont sorties de leurs coeur et de leur vie. Il faut quelque’ un pour les recueillir, pour les révéler.

D’où sortiront les « ouvriers dans la moisson » ? Peut-être dans ce groupe des disciples béants à la fois devant tant de souffrances et tant de merveilles. Peut-re dans ces foules elles-mêmes, moisson en attente où tant de fruits déjà sont apparus. Qui sait ? On n’enferme pas l’esprit. En tous cas, voilà la disposition initiale à toute cette nouvelle partie de l’évangile de Matthieu, il faudra nous en souvenir. Bien sûr, il reste en core quelques versets au texte d’aujourd’hui : une autre année ?

Vivre pour l’éternité (dimanche 11 juin)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

La découpe de ce texte n’est pas dans sa logique. Il faut de toute urgence aller lire le passage correspondant « en vrai », je pense que c’est le seul remède pour ne pas se mettre des faussetés en tête. J’ai déjà commenté l’affirmation que fait Jésus d’être le pain, Du pain, et j’ai aussi cherché à m’appuyer sur les questions des auditeurs indignés pour comprendre la suite, L’offrande de soi en commun. Mais de la sorte, c’est pratiquement la totalité du texte qui a déjà été commentée en deux fois. Cette fois-ci, je suis arrêté par la promesse finale, « …celui qui mange ce pain-là vivra dans l’éternité.« 

Ce que je traduis (comme beaucoup) par « l’éternité« , c’est l’idée d’une période qui est celle d’une ère entière, d’un « âge » comme on dit. C’est ce qui dépasse de beaucoup la seule longueur d’une vie humaine, qui est d’une autre échelle. On peut dès lors traduire cette promesse « [Il] vivra dans l’éternité » : sa vie sera coextensive à un « âge » tout entier, elle dépassera de beaucoup la durée d’une vie humaine. Mais on peut aussi traduire « [Il] vivra jusqu’à l’éternité » : ce serait l’idée que sa vie va toucher à ce qui n’a plus de limite, elle n’y est pas encore inscrite mais elle va rejoindre cette dimension. Je dois avouer que je ne suis pas très en faveur de cette dernière traduction, parce qu’elle pose que ce qui est « éternel » succède à cette vie-ci, or Jean en particulier tient souvent que la « vie éternelle » commence dès à présent, est déjà commencée. Mais on pourrait aussi dire « [Il] vivra orienté vers l’éternité » : c’est donner une nouvelle portée à sa vie, l’envisager à une autre échelle. Le point de vue est plus subjectif, ce qui ne veut pas dire qu’il l’est exclusivement. Dans un sens semblable, on pourrait aussi traduire « [Il] vivra pour l’éternité » : c’est assigner un nouveau but à sa vie, montrer le renouvellement de la motivation. Enfin, je crois une cinquième traduction possible, « [Il] vivra conformément à l’éternité » : cette fois-ci, nous sommes plutôt sur l’exemplarité. Ses yeux sont fixés sur ce qui est éternel, ou sur ce qui dépasse la vie présente, et voilà la nouvelle aune à laquelle sa vie est désormais menée.

Comme d’habitude, il me semble dommage de choisir : si un seul mot se diffracte dans notre langue en plusieurs, pourquoi faudrait-il ne prendre qu’un seul de ces derniers ? On perd la richesse de sens. Bien sûr, si l’on écrit une traduction, on est bien obligé de choisir, mais quand on commente c’est différent, on peut garder tout. Quand la lumière passe dans un prisme, elle se diffracte en plusieurs couleurs, toutes celles de l’arc-en-ciel : et pourquoi ne faudrait-il garder que l’indigo ou le orange ? Non, gardons tout l’arc-en-ciel.

Notre promesse est alors, en mangeant ce fameux pain, de toucher déjà à une vie d’une autre dimension, de s’y déployer déjà, mais aussi d’en assumer le choix, de transformer la vie que nous menons et de l’envisager à l’aune de cette autre vie, et déjà, en vivant à présent, de tout vivre comme alors, de tout vivre comme investi et habité par cette autre vie. Quand je dis « autre vie » (c’est moi qui utilise cette expression, elle n’est pas chez Jean), c’est malhabile. Au fond, il s’agit bien de la même vie, mais autrement. Parlons moins abstraitement : il s’agit du même être vivant, de la même personne, mais qui vit autrement, avec une autre portée au moindre de ses choix et de ses actes.

Et quelle portée ? Je ne vais pas y revenir, mais je vais rappeler ce que nous avons déjà dégagé dans les commentaires précédents : il s’agit d’une vie tout entière passée en offrande. « Manger ce pain » et « boire à cette coupe« , c’est entrer dans le mouvement même de Jésus par lequel il est « pour la vie du monde« . Manger ce pain, ce n’est pas en premier lieu accomplir l’acte symbolique de recevoir un morceau de pain « consacré », mais en tout premier lieu brûler du désir d’être, avec Jésus, « pour la vie du monde« . Il ne faut pas opposer ces deux choses, ce serait absurde ! Mais il faut les mettre dans l’ordre : « communier » au pain sacramentel n’a de sens que si l’on brûle du désir dont je parle. Et à cette condition, l’acte symbolique peut nourrir ce désir même en le ranimant régulièrement ; mais l’acte symbolique ne se suffit pas à lui-même. Ce qui est « source et sommet de la vie chrétienne », c’est cette offrande de soi, c’est de s’unir à Jésus devenu « chair pour la vie du monde« .

Photogramme du film « Gran Torino » de Clint Eastwood.

On comprend la promesse : une telle offrande de soi pour le monde dépasse infiniment la mesure d’une petite vie humaine ! La fameuse « éternité » promise est là ! Car ce monde créé et suscité par le dieu, l’est… pour qu’il soit ! Il n’a pas fait ce monde pour qu’il disparaisse, mais pour l’appeler à lui, tout entier ! C’est ici que notre espérance se concrétise. Et c’est ici aussi que nos faux espoirs se corrigent. L’éternité n’est pas l’espoir d’échapper à ce monde, de s’en évader : ce serait le considérer mauvais -et comment pourrait-il être mauvais quand il sort de la main et du cœur du dieu ? Mais ce désir et cette promesse d’éternité, nous fait aussi échapper à une sorte d’immanentisme où nous habiterions le monde sans aucune perspective : non, ce monde n’est pas abouti, il n’est pas encore tel que le dieu l’a voulu puisqu’il n’est qu’en route vers lui. Certes il est sorti de la main et du cœur du dieu, mais il celui-ci veut encore le serrer sur son cœur, comme une mère qui met son enfant au monde mais veut encore le serrer contre elle. Et l’éternité n’est pas non plus une promesse pour soi seul : « celui qui mange ce pain-là » ne peut vivre « dans l’éternité » que si le monde pour lequel il s’est offert y accède aussi.

S’offrir, c’est s’unir ; et s’unir, c’est s’offrir et vivre pour.

Pour que le monde soit sauvé (dimanche 4 juin)

le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce passage de l’évangile de Jean, extrait de l’entretien nocturne avec Nicodème, a déjà été commenté ici, Etre engendrés de l’esprit : j’ai essayé de faire ressortir comment un amour nouveau peut seul engendrer un monde nouveau. Cette fois-ci, je suis frappé par l’opposition juger-sauver.

Ce petit passage développe en effet l’affirmation selon laquelle l’envoi de son fils unique est bien le signe que le père aime le monde d’un amour unique et sans limite. Or ce développement appelle une précision, car suivant l’action de ce fils unique on pourrait conclure en ce sens, ou en sens contraire. Et c’est là qu’intervient notre opposition : « Le dieu n’a en effet pas envoyé son fils dans le monde afin de juger le monde, mais afin que le monde soit sauvé par lui. » On comprend donc que si le fils unique venait pour juger le monde, il ne serait pas forcément signe de l’amour du père ; mais s’il vient pour que le monde soit sauvé par lui, alors oui : il est bien le signe que le dieu a tant aimé le monde. Juger et sauver sont deux actions qui ont un sens opposé, pour confirmer ou infirmer l’amour du dieu pour le monde.

Que veut dire sauver ? Le mot n’est ni très simple ni très précis. Juger, en revanche est plus facile à préciser. Nous avons tous en tête le fameux jugement de Salomon : deux mères se disputent un nouveau-né, chacune disant que c’est l’autre dont le bébé est mort. Le roi Salomon ordonne que l’on tranche le nouveau-né en deux pour donner à chacune la moitié. Mais l’une des mères crie qu’on le donne plutôt tout entier à l’autre et qu’on ne le tue pas. Salomon fait alors donner l’enfant à celle-ci, jugeant à sa réaction qu’elle est la vraie mère.

Ce récit montre que juger, c’est trancher. Le jugement tranche entre la vraie mère et la fausse, avec l’image symbolique insupportable de trancher le bébé lui-même ! Dans le jugement, il y a quelque chose de terrible, d’insupportable. Et c’est à cela que la vraie mère a été sensible et par cela qu’elle s’est révélée. Et c’est en étant prête à supporter l’insupportable que la fausse mère s’est elle aussi, et malgré elle, révélée. Autrement dit, le jugement n’est pas tant dans la sentence -insupportable- que dans la manifestation à tous de ce que chacun porte en soi.

On voit ici que le jugement est redoutable : car que portons-nous en nous-mêmes ? Qui sommes -nous vraiment ? Comment réagirons-nous face à des situations extrêmes, face à des actions ou des évènements insupportables ? Qui peut dire ce que nous aurions fait si nous avions été comme d’autre soumis à torture, si nous étions nés sous un régime inique, si nous nous étions trouvés dans une situation de guerre, ou que sais-je encore ? Et dans notre vie quotidienne, nous croisons des personnes dans des situations extrêmes de précarité, de violence (familiales ?), de maladie, de mort : et ces personnes sont mises à nu par ces situations, contraintes de révéler leur cœur, pour le meilleur ou le pire. Bien souvent le meilleur, heureusement. Qui ne redouterait le jugement ?

Alors on voit bien : si le fils unique -Jésus- avait été envoyé pour le jugement, pour mettre le monde entier en situation de « crise » (en grec, [kritéïn], c’est juger !), qui penserait que c’est un signe de l’amour du dieu ? Qu’attend-on au contraire ? Il me semble que l’on attend au contraire deux choses, d’une part que ne soit révélé de chacun que le meilleur, d’autre part que que cette révélation ne soit pas l’effet d’une contrainte insupportable mais vienne plutôt comme une manifestation spontanée, douce, consentie, presque insensible. Ce qui se passe quand des personnes font preuve de générosité : vous leur dites merci, elles vous répondent que « c’est normal », elles ne voient pas cela comme exceptionnel -alors que ça l’est !

Et si c’était cela, être sauvé ? Puisqu’il y a opposition entre « juger » et « sauver », si « sauver » était ce que nous avons décrit, ce que nous attendons plutôt ? Dans ce sens, j’observe que notre opposition n’est pas entre deux verbes actifs, mais entre un verbe à la voix active, « juger » et un à la voix passive, « être sauvé« . Cette remarque au point où nous en sommes est loin d’être anodine : car le jugement fait peur justement parce qu’il est actif, parce qu’il est l’effet d’une contrainte insupportable qui vient d’une mise en crise -repensons à Salomon. Alors qu’au contraire, on ne voudrait aucune contrainte forçant à la révélation de ce que l’on est : et c’est bien le seul résultat qui est énoncé dans la formule passive « pour que le monde soit sauvé« . C’est un état final, dont on ne sait comment il advient. Mais il advient.

Ce que je viens d’écrire n’est pas tout-à-fait exact : on sait que le monde est sauvé [di’aoutou], « par lui« . La préposition [dia] suivie du génitif (ce qui est notre cas) signifie à travers, en traversant, avec une idée de séparation, mais aussi « par l’entremise de, au moyen de« . La préposition n’introduit pas à proprement parler un complément d’agent, il faudrait [hupo]. Mais elle dit par l’entremise de qui l’agent principal accomplit ce qu’il accomplit. Autrement dit, le monde est sauvé par un agent non-énoncé, on comprend qu’il s’agit d’un « passif divin » fort courant dans les écrits bibliques. C’est le dieu qui sauve le monde, qui l’achemine à cet état où il révèle le meilleur de lui-même de manière spontanée. Mais il le fait par l’entremise du fils unique qu’il a envoyé, et aussi à travers lui avec cette idée de séparation. La séparation violente, la crise intolérable, c’est ce fils unique qui va l’assumer, qui va la prendre sur lui , qui va la vivre. Pour que le monde en soit épargné. Il va prendre sur lui l’intolérable pour que celui-ci soit évité au monde.

Alors oui, une fois qu’on a perçu cela, une fois qu’on a réalisé que le dieu non seulement évitait au monde l’intolérable et le hasardeux, mais aussi qu’il laissait son propre fils assumer cela pour que le monde n’ait pas à l’assumer, alors je crois qu’on peut admettre que c’est bien là le signe que le monde est aimé du dieu, et à un point inimaginable. Mais me direz-vous, il y a bien des personnes qui sont néanmoins en situation de crise en ce monde ! L’intolérable n’est pas évité à tous ! C’est vrai, et je ne sais que dire devant cela. Peut-être faut-il comprendre que ces personnes sont unies au fils unique d’une manière spéciale, qu’elles sont lui, qu’elles sont en lui…? Je ne sais pas, en tous cas c’est une possibilité offerte à leur liberté que de vivre elles aussi cet intolérable « pour que le monde soit sauvé« …

Paix (dimanche 28 mai) – Pentecôte.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce texte a déjà été commenté ici : Vivre dans l’esprit. Il revient tous les trois ans à l’occasion de la fête de la Pentecôte. Il est extrait d’un ensemble que nous avons tous les ans le dimanche qui suit Pâques (c’est toujours important de remettre un texte dans son contexte, je ne me lasserai jamais de le souligner). Je voudrais cette année m’intéresser de plus près à la « paix », qui revient avec insistance dans ce texte.

Comme dit déjà dans le commentaire précédent, la paix ici est paix ou calme de l’âme : il ne s’agit pas de l’état instauré par un traité. Dans ce dernier cas, la paix s’impose, elle devient une nécessité. Celui qui continuerait la guerre s’opposerait aux pouvoirs en place et à ceux qui les soutiennent. Qu’on le veuille ou non, il faut désormais suspendre les armes. Mais la paix dont il est ici question, c’est celle qui s’établit d’elle-même, celle que l’on constate, celle qui établit la personne dans une absence de frayeur ou d’agitation, qui fait se dissiper toute angoisse ou toute appréhension.

Ce sont les premiers mots de Jésus. On peut comprendre : d’une part, les disciples sont portes closes « du fait de la peur des Juifs » (sans qu’il soit possible de dire si ce sont les Juifs -comprendre : les responsables religieux- qui ont peur des disciples et qui les ont fait enfermer, ou si ce sont les disciples qui ont peur de ceux-ci, et qui se sont barricadés), d’autre part ils se trouvent soudain avec « le mort » au milieu d’eux ! Il y a de quoi être très perturbés. Et les premiers mots de Jésus sont pour établir cette paix en eux, pour que s’apaise tout le tumulte de cette période difficile et de l’évènement particulier de sa visite.

Tympan du narthex de la basilique de Vézelay. Le Christ, au milieu des disciples, répand en eux l’esprit saint : s’ouvre ainsi la porte vers un nouveau chemin de lumière.

Il a un geste, pour établir cette paix : il leur montre ses mains et son côté. Oui, c’est bien lui « le mort », c’est bien lui qu’ils ont vu ou dont ils ont entendu dire qu’il est mort ainsi. Il est bien le même, mais force est de constater qu’il est bien vivant, là au milieu d’eux. Ce constat est absolument central pour que s’établisse la paix que Jésus leur énonce : lui vivant, le pouvoir des autorités s’avère inopérant, anéanti. Le pouvoir de la mort elle-même, d’ailleurs, mais c’est peut-être trop énorme pour qu’ils s’y arrêtent encore à ce moment-là. Et ils ne sont plus menacés, ou plutôt cette menace est elle aussi inopérante ! Et celui qu’ils voient, qu’ils touchent, qu’ils entendent, n’est pas un produit de leur esprit gravement perturbé mais bien la présence tant aimée.

Remarquons que ce geste parfaitement adapté à la situation (se faire tranquillement reconnaître en montrant ses mains et son côté) permet à sa parole de s’accomplir. La paix n’est pas « imposée », elle n’a rien du « calmez-vous » qu’on peut dire à une classe comme un ordre de se maîtriser désormais. Mais ce geste permet à chacun de se laisser doucement pénétrer par un nouveau sentiment, à un apaisement de s’établir chez chacun. C’est de l’intérieur que vient la paix, grâce à ce constat d’une présence « au milieu », et de la présence du « même », de celui-là-même qui a été l’objet de toutes les violences.

C’est là un itinéraire pour notre propre paix. Pour que s’établisse en nous cette paix, si nécessaire face à tous les tumultes qui peuvent nous assaillir, il est bon de constater « au milieu », [éïs to méson], la présence de Jésus. Elle peut prendre sans doute toute sorte de forme, mais elle a un lien avec ce qui provoque notre tumulte : il est bien le « même ». Et c’est de ce constat que s’établit une paix, non une maîtrise de soi mais bien un sentiment profond de joie et de reconnaissance : le verbe employé par Jean pour ce nouvel état des disciples est [ékharèsan]. Le verbe [khaïroo] signifie se réjouir, être habituellement content (habituellement, c’est-à-dire qu’un état nous habite), se plaire à ; que ce verbe soit ici au passif montre que ce nouvel état apaisé et ouvert à la joie, s’impose de lui-même, il n’est pas un acte intérieur.

Mais Jésus n’en reste pas là : alors qu’ils sont dans ce nouvel état intérieur, « il leur dit à nouveau ‘paix à vous’ « . Voilà qui est étonnant ! C’est donc que la paix qu’il veut pour ses disciples n’est pas seulement cet état que nous venons de constater, elle est encore autre chose. Quoi ? D’abord il leur dit : « de même que m’a mandaté le père, je vous accompagne aussi » (je rappelle que les deux verbes en grec ne sont pas les mêmes, et qu’on a tort de les traduire de la même façon), autrement dit il leur assure que cette présence qu’ils constatent maintenant n’est pas un évènement ponctuel, limité dans le temps, mais bien une présence définitive et inamissible -qu’importe si elle est invisible.

Et puis il souffle, il « souffle-dans » (il in-suffle), mais fort : rappelle-vous que nous avons dit déjà qu’il s’agit du soufflet de forge, du vent puissant et tempétueux. Et il ajoute « recevez l’esprit saint« . Non seulement il va être lui-même pour toujours avec eux, il va les accompagner toujours de sa présence source de paix, mais il met un autre en eux, un autre qui s’appelle l’esprit saint. C’est l’esprit du « même », car en mourant, Jean écrit que Jésus « transmit l’esprit« . Le mort a exhalé en mourant ce qui était sa vie la plus profonde, il a donné sa vie, et Jean insiste beaucoup dans son évangile pour faire comprendre que Jésus n’est pas mort parce qu’on lui a ôté la vie, mais qu’il a donné sa vie. Les Romains sont d’ailleurs étonnés de la trouver déjà mort, quand ils viennent briser les jambes des condamnés pour abréger leurs souffrances (ne pouvant plus pousser sur leurs jambes pour respirer, ils vont s’étouffer sous le poids de leur propre corps). Il est mort d’amour. Or c’est cet esprit même, le coeur de son coeur, la vie de sa vie, qu’il vient ici in-suffler.

J’ai pourtant encore un étonnement : un souffle de tempête, un soufflet de forge, n’a rien d’apaisant. Ce n’est pas une brise tranquille, une brise d’été. Ce n’est pas la caresse d’un souffle d’air. Alors quoi ?! Peut-être est-ce pour dire que la paix qu’il veut nous donner, « c’est la paix que je vous laisse, c’est ma paix que je vous donne, ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne« , n’est pas une paix comme les autres, n’est pas une paix comme celle que nous connaissons déjà. Elle est la paix de l’esprit exhalé et donné an mourant, en étant l’objet de toutes les violences, en subissant souffrances et tortures. Elle est une sorte de paix par-delà, elle est une paix qui fait du tumulte, mais pas le même tumulte. Elle est une paix qui dérange, une paix qui n’est pas une absence de tempête mais une paix établie par la tempête, la paix de la tempête. Grand souffle d’air frais qui emporte on ne sait où. La paix qui nous apprend à dire : qu’importe où je vais, si c’est avec toi.

Demander la gloire (dimanche 21 mai)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce texte, le début de ce qu’il est convenu d’appeler la « prière sacerdotale », a déjà été commenté Vivre et aimer. Il s’agit des mots que Jean choisit de mettre dans la bouche de Jésus à l’issue de sa longue prise de parole appelée parfois « discours d’adieu » : devant l’imminence de son arrestation et de sa fin, Jésus adresse aux disciples d’ultimes paroles et, pour finir, s’adresse à haute voix devant eux à son père -ce qui est encore une manière de s’adresser aussi à eux, en les faisant témoins de son intimité avec son père.

Je suis frappé cette année, en relisant ce passage, par ce thème de la « gloire », qui me semble quelque peu inattendu. Le thème est fortement présent dès le premier paragraphe, et on peut le faire ressortir ainsi : « Père, elle est venue l’heure : glorifie ton fils de sorte que le fils te glorifie […] Moi je t’ai glorifié sur la terre […]. Et maintenant, toi, glorifie-moi […] avec la gloire que j’avais […] » C’est l’ossature même du début de ce passage, ce qui laisse entendre que c’est la portée première de cette prière. Mais qu’est-ce que c’est que cette « gloire » ? Est-ce vraiment ce qu’il faut demander par-dessus tout au moment de mourir ? Est-ce là l’enjeu ? On sent le décalage…

Je pense que nous avons tous en tête la figure d’Achille, héros homérique s’il en est. Nous n’en avons pas nécessairement une connaissance précise, mais même sans le savoir nous en sommes imprégnés, parce qu’il est dans l’origine même de notre littérature, que sa figure a influencé toutes les figures successives que les écrivains ont inventées. Or Achille choisit une vie courte mais glorieuse, plutôt qu’une existence longue mais sans éclat, en acceptant de partir combattre aux côtés des grecs à Troie. C’est un choix conscient et qui ne demande pour lui aucune délibération, comme une évidence.

Il me semble que notre « idée » de la gloire est celle -là : celle d’un bien précieux entre tous, plus cher que la vie même. Et cela indique même en quoi la gloire consiste : elle est attachée à l’idée de célébrité, de réputation, avec un aspect universel et éclatant, et surtout qui dépasse la seule durée de la vie. Choisir la « gloire », c’est rechercher ce qui dure plus que la vie, ce qui s’étend plus que la vie, dans des cercles d’humanité au-delà de ceux au milieu desquels nous vivons. On voit que demander la gloire va nous attirer ou au contraire nous rebuter suivant la conception que nous avons de la vie : si la trace que nous laissons est pour nous ce qu’il y a de plus précieux, alors nous adhérons. Mais si la vie est pour nous autre chose, et en particulier si rien n’est plus précieux que la vie, la recherche de la gloire nous paraît vaine. Et c’est peut-être ce qui nous semble si curieux dans le début de ce texte.

Le mot en grec vient du verbe [dokéoo], « penser, admettre que, prétendre… » : il engendre ce nom d’action, [doxa], qui signifie d’abord l‘attente et, de là, ce que l’on admet, l’opinion. La [doxa] d’Achille, c’est d’abord la réputation qui, de son vivant, fait naître une attente à son égard : qu’il soit capable de ceci ou cela, qu’il ait telle influence sur le cours des choses. Mais aussi, en mourant jeune à la guerre, en ayant tout fait pour que son camp l’emporte, Achille s’attend que dans les siècles futurs et dans la mémoire des hommes, bien au-delà de la Grèce peut-être, on dise ce qu’il a fait, ce qu’il a été, et les effets impérissables de sa vie dans l’histoire des hommes. Il faut rattacher cela à la conception des Grecs anciens selon laquelle la véritable mort, c’est l’oubli : les rituels des défunts, les commémorations, les anniversaires, tout cela vise à ne pas laisser disparaître dans l’oubli ceux qui ont perdu la vie, sans quoi ils la perdraient tout-à-fait. On comprend le prix de la gloire : en ne s’effaçant jamais de la mémoire des hommes, une personne ne meurt jamais entièrement. Son héroïsation la fait d’ailleurs passer dans le régime d’un monde supra-humain, celui réservé aux immortels.

Jésus aussi meurt jeune : je pense qu’on voit bien comment sa demande de glorification résonne pour nous avec celle d’Achille. Je ne dis pas qu’elle est la même, mais je dis que nous, avec notre éducation, notre culture, l’univers qui est le nôtre, ne pouvons pas les entendre séparément. Ce que les traducteurs en grec de la bible ont rendu par le mot [doxa], avec d’ailleurs une certaine originalité, est le mot hébreu [kabôd] : dans cette langue-là, le mot est associé à l’idée de « poids », c’est l’idée d’un élément dynamique inhérent à la chose même, ce qui appartient à l’être même d’une chose mais qui la manifeste dans un mouvement ou une action intrinsèque. Finalement, la différence entre les deux est réelle, sans être cependant décisive : dans les deux cas il y a l’idée de manifestation, de rayonnement, d’éclat. Mais la [doxa] est forgée par d’autres sur la base de ce qu’une personne a fait, quand le [kabôd] vient de la personne elle-même et se traduit d’abord dans ce qu’elle fait avant d’atteindre d’autres et d’influer sur d’autres.

Que demande donc Jésus, en demandant à son père de « glorifier son fils » ? Bien sûr, au moment où il va perdre sa vie, il lui demande que cette perte même soit plus grande et plus valable que sa vie même. Il dit que ce pour quoi il donne sa vie lui est plus cher que sa vie même. Mais il ne le dit pas d’une « réputation » qu’il voudrait forgée par d’autres, et il ne demande pas à son père de forger lui-même sa réputation dans les cœurs des hommes. Il demande que l’action même qu’il entreprend, celle de perdre sa vie, vienne du plus profond de sa personne et, par là, puisse atteindre à des temps et des espaces qui dépassent de beaucoup les temps présent et les lieux actuels.

Je viens d’écrire une énormité : comment la « passion » pourrait-elle être une « action » ? Comment la mort qu’on lui inflige pourrait-elle être une action de sa part ? Mais c’est, me semble-t-il, le cœur même de sa demande. Parce qu’il a au cœur que cette mort qu’il subit soit une offrande de sa part, elle devient action. Ou plutôt, sans que jamais cette mort ne soit un suicide, l’action de l’offrande (de sa vie) devient plus forte que la suppression (de sa vie) qu’on lui inflige. Il demande que sa mort soit, non pas le terme d’une vie pleine de sens, mais l’acte suprême de vie, le sommet d’intensité de sa vie. Il demande que, par l’offrande de soi, sa mort (subie) soit Vivre.

Pourquoi le demande-t-il ? Cela ne dépend-il pas de sa seule décision, de son libre choix ? Il me semble que non, ou du moins pas tout-à-fait. Il ne dépend que de lui de faire ce choix, de faire de sa mort une offrande par où il ne vive jamais plus intensément qu’en ce moment-là, si pour lui vivre c’est aimer, si pour lui vivre c’est s’offrir et se livrer. Mais que la mort elle-même, objectivement, soit Vie, cela il ne le peut puisqu’elle va précisément le happer et le faire disparaître. C’est son père seul qui pourrait faire une telle chose : Jean prépare déjà son lecteur à la résurrection, mais en lui donnant un sens très précis et très profond. Il ne s’agit pas d’un simple ré-apparition (« Je suis là – Je ne suis plus là – Je suis là »), il s’agit de la vie à jamais dans la mort, de la vie-pour-toujours au maximum d’intensité qu’elle a pu atteindre dans l’offrande de soi.

Jean a pour dire cela également un symbole visuel : pour lui, la mise en croix est le début de l’élévation. Il ne considère pas le moment où le condamné est cloué à la lourde traverse qu’il a portée jusqu’au lieu de son supplice : cet enclouage se fait à terre. Il considère le moment où les bourreaux soulèvent de part et d’autre cette traverse et hissent ainsi le corps du supplicié vers le ciel pour le poser au sommet du mât toujours fixe. Et pour Jean, cette « élévation » est le début du mouvement d’élévation qui l’emmène au ciel. Image saisissante et inoubliable, une fois perçue.

Jésus demande à son père de faire que ce mouvement d’offrande qui part de son cœur, qui est le cœur de son cœur, se répercute et se diffuse jusqu’aux confins du monde et jusqu’à la fin des temps. Et cela, « de sorte que le fils te glorifie« , c’est-à-dire pour faire là aussi apparaître qu’une telle offrande de soi n’a d’égale, ou ne trouve son origine dans autre chose, que le don fait de son fils par un père aimant le monde à la folie. « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son fils unique.« 

Il me semble alors que ce thème de la gloire a en fait beaucoup de sens pour nous. Il s’agit dans le fond du sens que nous donnons à nos existences et à celles des êtres aimés. La mort est inéluctable, elle viendra séparer cruellement tous ceux qui ne demandent qu’à ne jamais être séparés. La clé que donne Jean, la clé que Jean puise dans sa compréhension du mystère de Jésus, c’est l’offrande. Faire de sa vie une offrande, faire offrande de tout ce que l’on a et de tout ce que l’on est à ceux qu’on aime, c’est le cœur de la vie, à quoi la mort ne peut porter atteinte, où la mort meurt elle-même. Choisir pour lesquels on veut vivre et faire offrande de sa vie, faire offrande de ceux qui nous sont plus chers que la vie et qui pourtant la quittent, c’est se situer dans la résurrection, c’est éterniser son cœur, c’est se disposer à ce que le père de Jésus éternise la personne qui aime dans le rayonnement et l’éclat de son amour. Une telle perspective se construit, c’est l’œuvre d’une vie, c’est une offrande qui s’apprend jour après jour dans le jeu complexe des relations et des évènements quotidiens.

Une relation pneumatique (dimanche 14 mai)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce texte, qui fait quasiment suite à celui de la semaine passée, a été déjà commenté ici : Jusqu’où mène l’amour mutuel. Je voudrais cette année m’intéresser à l’esprit, à ce qui est dit de lui.

Le contexte est celui du départ de Jésus : les disciples sont secoués parce qu’il leur annonce clairement son départ, et qu’ils ont le sentiment de ne pas savoir pour où. Ils comprennent bien qu’il leur parle de sa mort, et cela les laisse absolument terrifiés et a introduit une tristesse irréparable dans leur cœur. La mort est déroutante, nous ne savons pas ce que c’est, en fait. Mais nous savons que cela bouleverse tout à jamais, que rien n’est plus jamais pareil. Jésus a commencé par leur assurer de son union étroite et intime avec le père, leur faisant remarquer que quelque évènement qu’il puisse survenir, il n’y a à cette profondeur aucun changement : il est à jamais « dans et vers le père« . Et il ajoute que c’est à cette profondeur que les disciples vont pouvoir le retrouver, ou mieux : ne pas le quitter. Si ils croient, alors eux aussi sont dans cette intimité inaltérable, aussi bien avec Jésus qu’avec son père, au point de faire même des œuvres plus grandes que celles qu’ils lui ont vu faire, non qu’ils soient plus grands que lui mais parce que que c’est lui-même, Jésus, qui fait ses œuvres en eux, comme c’est le père qui fait ses œuvres en lui.

Bien, mais comment va se concrétiser cette foi ? Qu’est-elle, si elle a ce rôle et ce pouvoir si déterminants ? Elle est d’abord une pratique, une manière de vivre, une observation de « mes commandements« , dont il vient d’ailleurs de donner une expression nouvelle et ramassée : « Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres. À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. » Plus que jamais, dans cette expression d’un unique commandement se résume tout ce qu’il leur a recommandé précédemment, et plus que jamais aussi, ce commandement est le sien. Ainsi donc, cette foi qui fait rester dans son intimité est premièrement amour mutuel (mais sur le modèle ô combien exigeant de l’amour que Jésus, en cet instant même, est en train de montrer à ses disciples : il offre sa vie pour eux).

Mais il y a aussi un deuxièmement : comme quoi la pratique de l’amour mutuel, aussi juste soit-il, ne suffit pas. Mais la foi est aussi un don : « et moi j’interrogerai le père et il vous donnera un autre paraclet, afin qu’il soit au milieu de vous pour toujours. C’est sur l’instance de Jésus son père que ce don sera fait, autrement dit ce don est directement issu de leur intimité à eux deux. Pas moyen d’être établi dans leur intimité à tous les deux sans ce qui vient précisément de cette intimité : mais justement, Jésus va le demander à son père ! « et il vous donnera un autre paraclet« , il vous le donnera comme il vous a donné son fils. Car toujours il donne. Pour vous, ce don sera un autre paraclet, c’est-à-dire qu’il jouera le rôle qu’a joué Jésus déjà, pendant le temps qu’il était avec les disciples : c’est lui le premier « paraclet », et c’est lui qui s’en va.

Le père de Jésus, sur sa demande, va donner aux disciples « un autre » pour être avec eux, pour les rassurer, les conseiller, les encourager, les affermir… C’est une belle délicatesse de Jésus : on voit qu’il se soucie de ceux qui restent. Mais dans sa situation, celle de quelqu’un conscient qu’il va mourir, qui ne s’en soucierait ? Lui va au-delà du souci, il sait qu’à ceux qu’il aime, il peut fournir justement ce que lui ne pourra plus être : une présence. Et ce faisant, il nous ouvre cette porte à tous : je veux dire cette capacité de fournir à ceux qui nous survivent une présence. Et cette présence, à la différence de la sienne propre, est « pour toujours » ; la formulation de Jean, [éïs ton aïoona], laisse même entendre que c’est une présence qui fait entrer dans le toujours, qui introduit dans ce qui est éternel.

Tout cela nous fait entendre aussi comment Jésus envisage sa mort : non pas tant comme une séparation que comme une fondation. Lui va rester dans et vers le père, comme il l’est déjà, mais va œuvrer plus puissamment encore qu’actuellement, il va être au maximum de l’amour à jamais. Mais il va aussi donner à ses disciples ce qu’il ne leur a pas donné encore, « l’esprit de vérité« , celui qui donne de vivre et de se comporter et de sentir et de choisir exactement comme le fils, qu’il est lui-même de manière unique. Je pense qu’au moment de partir, nous ressentirons tous cette impression profonde d’avoir manqué de temps, de n’avoir pas tout fait ni tout dit, d’avoir encore tant et tant à partager. Jésus n’échappe pas à la règle. Mais il fait voir que ce désir n’est pas vain, et ne devient pas regret : ce désir au contraire s’accomplit dans l’envoi de l’esprit, qui va continuer à donner tout ce qu’il donnait, à faire comprendre tout ce qu’il faisait comprendre, à apporter tout ce qu’il apportait. C’est lui, autrement communiqué, comme par l’intérieur (si le nom « esprit » veut dire quelque chose). Sa mort n’est pas sa fin mais le début d’un changement de régime de la relation avec lui, une relation qui devient « pneumatique » (en grec, esprit se dit « pnéouma »). Et pour nous tous aussi, cela devient possible par lui, avec lui, et en lui.

Fort bien, on ne peut que désirer recevoir cet esprit qui nous garantit de n’être plus jamais absents les uns aux autres. Mais comment le reconnaître ? Comment le repérer ? Comment ne pas s’illusionner ? Là, il y a une différence entre les disciples et les autres. Jésus ne passe pas son temps à faire la différence entre les disciples et les autres, mais il y a quelques registres sur lesquels il fait la différence, et c’est le cas ici. Cet esprit en effet est donné à tous, c’est implicite, mais « le monde ne peut [le] recevoir« , alors que les disciples oui. Quiconque meurt peut avec Jésus prier le père de l’envoyer, mais la question c’est de le recevoir. Et pourquoi le monde ne peut-il pas le recevoir ? c’est qu’il « ne l’observe ni ne le connaît« . Cela est propre au disciple, en cela-même qu’il est disciple. Que fait le disciple ? Il est avec Jésus, il le suit, il l’écoute, il le regarde, il accueille ses paroles, il cherche à conformer sa vie à celle du maître. Ce faisant, il connaît l’esprit. Il connaît l’esprit de Jésus parce qu’il connaît Jésus. Il connaît l’esprit de Jésus dans l’exacte mesure où il connaît Jésus. Plus il développe en lui cette attention du cœur qui fait de lui un disciple, plus il s’ouvre, sans même en avoir conscience, à l’esprit de Jésus, à l’esprit qui est en Jésus.

Ainsi donc, recevoir l’esprit de Jésus va être : recevoir tout ce qui ressemble à Jésus, tout ce qui est reconnu par le disciple comme venant de lui, comme en accord avec lui. Jésus est le critère de l’esprit. Ici, il faut au disciple beaucoup de souplesse, car l’esprit sans doute le surprendra, il ne se trouvera pas forcément là où le disciple l’attendrait, il ne viendra pas forcément là d’où le disciple s’y attendrait. D’ailleurs, cette surprise n’est-elle pas aussi dans la manière de Jésus ? Or justement, il y a une nouvelle surprise, et c’est peut-être là qu’il y a au plus fort un « avant » et un « après » : « vous, vous le connaissez parce qu’il demeure auprès de vous et qu’il sera en vous. » Il y a un présent, « il demeure auprès de vous« , et il y a un futur, « il sera en vous« . Pour le moment, Jésus est proche des disciples, et l’esprit de Jésus est à chercher dans la proximité du disciple. Mais alors, une fois Jésus mort et l’esprit envoyé par le père, il sera « en vous« . La surprise est qu’il ne sera pas à chercher seulement à côté et en dehors, mais qu’il faudra aussi le chercher en soi. . Source d’une confiance sans pareille. Tu es avec moi à jamais, et on ne peut plus proche, dans ma vie même, dans mon être même.

Une fois Jésus parti -et c’est le cas quand Jean écrit tout cela !-, le lien avec lui est à la fois dans le lien avec tous dans l’amour mutuel, dans le repérage des façons de Jésus chez ceux qui nous entourent, et dans notre propre vie, dans ce qui naît en nous comme souvenir de Jésus et élan spontané à faire à sa manière. Et ainsi aussi, par Jésus, avec lui, et en lui, de tout ceux qui sont partis. Nous avons dans l’esprit (associé bien sûr à l’amour mutuel) la garantie d’une communion éternelle à laquelle rien ni personne ne peut porter atteinte. Une nouvelle étape d’union, une union plus forte encore que quand il était vivant. C’est difficile à croire pour les disciples, sans doute, tant l’évidence est pour eux d’une perte et d’une séparation. Mais c’est la foi proposée par Jésus, un démenti à l’expérience, source d’un renouveau et d’une nouvelle expérience.

Une focalisation qui libère (dimanche 7 mai)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous sommes encore dans l’évangile de Jean, mais bien plus loin que la semaine passée, et surtout dans un tout autre contexte : il s’agit maintenant du long « discours d’adieu » mis par Jean dans la bouche de Jésus une fois fait le lavement des pieds. J’ai déjà tenté un commentaire de la première partie de notre passage, le dialogue avec Thomas, Aller vers le père, ainsi qu’un commentaire de la deuxième partie, le dialogue avec Philippe Murmure intérieur.

    Je suis très frappé, à relire ce texte cette fois-ci, par l’attitude de Jésus. Il vient de laver les pieds de ses disciples, c’est-à-dire d’anticiper sa mort : Jean ne raconte pas « d’institution de l’Eucharistie » (comme on dit en anticipant un peu sur la signification postérieure donnée à ce récit), par laquelle il anticipe sa mort, mais il raconte un autre geste qui assume la même fonction anticipatrice. Rappelons-nous en effet que, dans l’esprit du temps, la poussière (nourriture donnée au serpent de la Genèse, « tu te nourriras de la poussière du sol ») est le véhicule des maladies et de la mort : laver les pieds, c’est prendre sur son propre corps, sur ses mains et son visage, la poussière des pieds, c’est transférer sur soi la mort des autres (ou ce qui peut les faire mourir). Le geste n’est pas « purement » symbolique, il a une efficacité reconnue. En faisant ce geste, en assumant cette place à la surprise et à la réticence des disciples, Jésus d’une part assume et anticipe sa mort, d’autre part lui donne sens comme une mort à la place de ceux qu’il aime.

     Maintenant, avec cela en tête, on ne peut qu’être frappé par l’attitude manifestée par Jésus dans ce passage. C’est lui qui encourage ses disciples à ne pas se laisser troubler le cœur ! Et quand Jean écrit « troubler », il s’agit d’un verbe qui signifie un remue-ménage de grande ampleur : il peut aussi bien être employé pour parler du bouillonnement de l’eau ! Ainsi donc, alors même qu’il est lui-même conscient de sa fin imminente, il tient la place de celui qui réconforte ! Voilà qui est bien extraordinaire…

     Quand il dit : « Quand je serai allé… », quand il dit : « … vous savez le chemin. », il ne peut pas ne pas penser à la mort. Comment ne pas frémir intérieurement en prononçant ces mots ? Et c’est sans doute pour cela-même qu’ils ont un côté « euphémisme » : entre amis on parle parfois plus aisément par euphémismes, c’est moins brutal, cela ménage chacun. Ce n’est pas un évitement du réel, ou un déni, mais plutôt une allusion qui suffit à ceux qui se comprennent au-delà des mots : c’est même une forme de complicité entre ceux qui partagent un même secret et portent un même poids.

     Du reste, quand Thomas s’écrie : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas : comment pourrions-nous en savoir le chemin ?! », Jésus répond seulement à la deuxième partie de la remarque, « c’est moi, le chemin ». Mais il se garde de reprendre la première : Thomas en réalité a très bien compris, mais justement il n’est pas tranquille, son cœur est agité -et on le comprend !- et il dit surtout qu’il ne voit pas à quoi tout cela mène. N’est-ce pas la fin ? Et comment réagir devant le fin… C’est un non-sens, apparemment.

     Or c’est là que Jésus parle de foi : « ayez aussi foi en moi », et « c’est moi, le chemin… » Il me semble que c’est inviter à une ré-orientation du regard, ou un ré-ajustement. Si tu regardes ce qui m’arrive, tu es ballotté, remué, dévasté ; mais si tu me regardes, c’est différent. Le chemin n’est pas « ce par quoi je vais passer », le chemin c’est moi. Moi, j’ai confiance en mon père, c’est lui que je regarde : s’il permet ce qui survient, c’est qu’il sait comment à travers tout cela il ne cesse de m’engendrer, moi et tout ce qu’il a fait en moi et par moi et avec moi. Ma focalisation n’est pas une tentative pour « comprendre » (qui serait une manière de dominer), mais purement une attention confiante. Le « Père, entre tes mains je remets mon esprit » (une parole de psaume que Jean place en dernière parole de Jésus en croix), je le prononce déjà et sans cesse.

      Alors toi, aies la même attitude envers moi : « Vous croyez en dieu, croyez aussi en moi. ». Regarde-moi, sois à l’écoute de ce que je dis, de ce que je sens, des intentions que j’exprime, des projets que je construis (car même ma fin est un projet, je l’anticipe et je lui donne un sens). Aies simplement à cœur de ne pas me laisser seul, à aucun moment. La vie est une grande chose, le cœur humain est une grande chose : aussi fous que puissent paraître mes projets en un instant pareil, crois en moi.

    Quelle leçon de vie ! Et les mots où s’arrêtent notre passage résonnent de manière extraordinaire ici : « Amen amen je vous dis : celui qui croit en moi, les œuvres que je fais, celles-là même il fera, et de plus grandes que celles-là il fera, parce que moi je pars vers le père. » C’est dire clairement que nous n’avons pas à penser que ce qui est dit vaut pour le seul Jésus, parce que c’est lui : nous pouvons oser la même chose, et même de plus grandes, les projets les plus fous, parce qu’il est tout entier « vers le père ».

La porte (dimanche 30 avril)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voilà à présent avec l’évangile de Jean, après avoir été chez Luc la semaine passée. Restons conscients que nous changeons de planète à chaque fois. Notre texte du jour fait suite, chez Jean, à la guérison de l’aveugle-né et à la polémique qui l’accompagne. J’ai essayé déjà de commenter ce texte dans son entier Entrer et sortir, et je me suis attaché la fois dernière à m’en tenir à sa première partie, la comparaison « de base » qui est ensuite développée en plusieurs étapes Appel à sortir.

Il faut toujours rester conscients, en lisant ces propos qui semblent aériens, sereins et contemplatifs, presque virgiliens, qu’ils s’inscrivent en fait dans une polémique. La conclusion de la comparaison principale : « C’est cette comparaison que leur dit Jésus, eux cependant ne connaissent pas ce que sont les réalités dont il leur parle » laisse transparaître ce contexte, et ce « eux » oblige à remonter plus haut dans le texte pour identification. Ce « eux« , ce sont les pharisiens qui, en l’entendant parler suite à la confession de foi de l’ex-aveugle-né, lui ont dit « Est-ce que nous aussi nous sommes aveugles ? » et à qui il a répondu : « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché. Maintenant vous dites : nous voyons. Votre péché demeure.« 

Il leur a, en fait, dans la comparaison principale, parlé du pouvoir d’exclure et de la réalité qui fait référence. La réalité de référence, ce sont les brebis : elles ont leur enclos, elles sont ensemble, et c’est par rapport à elles que tous se définissent : berger, voleur, pirate, étranger. C’est là une nouveauté notable, et pas seulement à l’époque. Toute personne investie d’autorité a une tendance immédiate à s’estimer le centre de référence ; et ce n’est pas seulement cette personne, il en va ainsi aussi des autres, qui ont tendance à tout penser en référence à cette personne investie d’autorité, qu’elle soit pape ou président (ou autre encore : cela s’applique à tous les niveaux). Penser autrement, c’est être vite taxé d’anarchisme. Or ici, ce sont bien les brebis qui sont premières, même s’il s’agit d’une réalité collective et donc mouvante par nature. « Les brebis » ou « le troupeau » sont une somme d’individualités, et quand on aborde cette réalité collective, on est forcément et d’emblée frappé par telle ou telle individualité qui détonne. Mais la comparaison principale employée par Jésus, très clairement, met en avant et au centre « les brebis », un pluriel qui fait unité. Les pharisiens néanmoins ont jeté dehors l’ex-aveugle-né, parce qu’il se distanciait d’eux.

Et cela fait apparaître l’ambiguïté du pouvoir d’exclure : les pharisiens ont ce pouvoir, et il ne leur est contesté par personne -bien plus : ils sont craints pour cela même !-. Or ce pouvoir est par essence un contresens : exclure, c’est diviser le troupeau, quand celui-ci est la réalité de référence. Quand, étant une autorité, je prétends exclure, je révèle surtout mon illégitimité, ou du moins l’incompréhension où je suis du sens de l’autorité qui m’est dévolue. Le regard de l’autorité sur « les brebis » doit être un regard global, un regard qui cherche à en saisir l’unité dans la diversité, un regard qui ne s’arrête pas à sa propre incompréhension du comportement de l’une ou de l’autre. Celui qui prétend exclure, c’est celui dont la pensée ou le comportement prétend être modèle, faire référence. Dans la comparaison principale de Jésus, il y a une nette différence entre « conduire dehors » toutes les brebis ensemble, comportement attendu du berger, et « jeter dehors »comme viennent de le faire les pharisiens.

Mais ceux-ci n’ont pas compris. Rien d’étonnant : puisqu’ils se sont arrogés le statut de référence, ils ne peuvent pas comprendre, et s’ils comprenaient ils ne pourraient pas admettre. Il se passe exactement la même chose dans le pays aujourd’hui, sur un tout autre plan : mêmes rouages, mêmes erreurs, même blocage, même incompréhension… Mais Jésus ne se saisit pas d’une casserole pour briser leur surdité profonde, il prend un biais pour tenter de faire « bouger » les pharisiens.

« Jésus dit donc à nouveau : amen amen je vous dis que moi, je suis la porte des brebis. » Il n’est pas courant de se comparer à une porte : à ma connaissance, Jésus est le seul ! C’est d’autant plus étonnant que, dans la comparaison principale, il n’est question de porte que pour entrer : « Celui qui n’entre pas par la porte dans l’enclos des brebis, mais escalade par ailleurs, celui-là est un voleur et un pirate. Celui qui entre par la porte est le berger des brebis« . Cette porte est bien gardée : il y a un portier. On comprend aussi que, pour sortir, il va bien falloir repasser par la porte, mais cette fois-là on n’en reparle plus. Comme si c’était l’entrée, l’accès premier aux brebis, qui était déterminant. La manière d’aller les trouver.

La prétention est énorme : il faut absolument « passer par lui » ! Est-ce donc qu’il veut tout contrôler ? Tout approuver (ou pas) ? Est-ce un nouveau totalitarisme qui ne dit pas son nom ? Pourtant il ne dit pas « je suis le portier », qui est un acteur, mais bien « je suis la porte » : un élément fixe, aisé à trouver (il suffit de faire le tour de l’enclos si on n’est jamais venu), dont tout le monde connaît le fonctionnement. La porte, c’est le pouvoir d’exclure. Elle est ouverte ou fermée. Elle s’ouvre à certains, pas à d’autres : en tous cas, elle le peut. Mais ce n’est pas l’exclusion des brebis qu’elle détermine, puisque celles-ci sont déjà à l’intérieur. Non, elle fait le tri entre les authentiques bergers et les autres. Le pouvoir d’exclure s’exerce, dans cet évangile, exclusivement (c’est le cas de le dire) vis-à-vis des guides.

Pardon, lecteur, mais je ne peux m’empêcher de penser à la traduction de ceci dans l’Eglise romaine : les siècles ont vu beaucoup d’exclusions de membres du troupeau, guides ou suiveurs ; mais les temps les plus récents ont révélé une terrible faille quand il s’agit d’exclure des guides seuls, alors même qu’ils ont adopté (et de façon connue d’autres responsables) des comportements de voleurs et de pirates destructeurs (de vie, d’âme, de corps…). C’est que la référence n’était plus le troupeau : les guides qui se mettent au centre se protègent forcément les uns les autres, car la remise en cause d’un est nécessairement la remise en cause de tous. Ils le sentent bien, les quelques évêques qui poussent à la démission collective. Mais cela a peu d’effet….

Les brebis, elles, ne s’y trompent pas : c’est elles qui ont une infaillibilité ici ! Qui entre par la porte les rassure, c’est un comportement normal, attendu, rassurant. Qui entre autrement est inquiétant : et il y a souvent plus de morts dans un troupeau du fait de la panique que du fait de l’attaque même d’un prédateur. Les brebis sentent quand celui qui entre a le comportement attendu. Et voilà la force du critère des brebis : leur attente, et leur paix. Ce qui correspond à leur désir et les met en paix, collectivement, voilà qui dénote une entrée par la porte, par Jésus. Comme il est la porte, celui qui entre par là « cadre » (c’est le cadre de la porte) avec Jésus. Les brebis n’admettent pas de « fausse monnaie », il ne suffit pas à celui qui entre de proclamer « Jésus, Jésus ! » pour « cadrer » avec lui, mais c’est tout un ensemble plus complexe : un référentiel qui entraîne une désappropriation de soi, un style de vie, une manière d’être, de penser et de vivre, d’entrer en relation…

Le berger authentique, celui qui « cadre » avec Jésus, celui-là fait entrer et sortir les brebis -c’est-à-dire qu’il les met en liberté, tout simplement !- et il trouve pâture pour elles -c’est-à-dire qu’il les voit vivre et remarque ce qui les nourrit, et favorise qu’elles demeurent où elles ont goût à se nourrir et prospérer. Trouver pâture, ce n’est pas dire : là, l’herbe est verte, on s’installe. Seules les brebis savent si elles vont manger ou pas : il faut les regarder, les connaître, les comprendre. Leur obéir, en quelque sorte. La désappropriation du berger « qui cadre » est là aussi, non seulement vis-à-vis de Jésus, mais aussi vis-à-vis des brebis.

Dérangés (dimanche 23 avril).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Et revoilà notre si merveilleux récit des pèlerins d’Emmaüs. C’est un récit dont, je l’avoue, je ne me lasse pas, tant il est plein d’une atmosphère intime, joyeuse, émerveillée. J’en ai déjà fait une interprétation assez générale, Chemin d’espoir, et j’ai aussi essayé de suivre le cheminement décrit pour le couple formé par les deux compagnons, un cheminement vers la vie : Résurrection d’un couple. Je voudrais m’attacher cette fois-ci à une question bien précise, qui me fascine toujours, celle de la reconnaissance / disparition du Ressuscité aux regards des deux : « or d’eux sont entrouverts les yeux et ils le reconnaissent : et lui devient caché d’eux. »

C’est absolument fascinant pour moi de constater qu’il y a tout ce temps où le Ressuscité marche avec eux sans qu’ils ne le reconnaissent : ils ne savent pas à partir de quand ce troisième marche avec eux, ils se rendent à peine compte qu’il entre dans leur conversation, à un moment ils s’adressent expressément à lui (mais plutôt sur un ton de reproche), ils l’écoutent finalement longuement, ils le forcent à rester avec eux. Et voilà qu’au moment même ou, enfin, ils le reconnaissent, il disparaît à leur vue ! Mais pourquoi ?! N’est-ce pas justement les frustrer tous des retrouvailles ? Sur un plan simplement humain, c’est sans doute une des plus belles joies que l’on puisse éprouver : se retrouver ! Plus encore si l’on se retrouve alors qu’on pensait ne jamais se revoir ! Alors pourquoi se priver d’une telle joie ?…

Sur le plan littéraire, les « scènes de reconnaissance » sont un grand classique : au théâtre notamment, nombreux sont les dénouements qui s’accomplissent grâce à la reconnaissance que tel personnage est en fait telle personne que l’on croyait perdue ou disparue : c’est la signature même du « happy end », du dénouement heureux par lequel finalement tout s’arrange, par lequel toutes les tribulations précédentes sont finalement acceptées parce qu’elles ont conduit à ces retrouvailles qui font tout pardonner. Mais ici, rien de tel : au moment même de la reconnaissance, pfuittt ! disparu….

Cette comparaison avec d’autres scènes de reconnaissance est peut-être révélatrice. Quand, dans les Fourberies de Scapin, Zerbinette se révèle être finalement la fille d’Argante, tout s’arrange : elle peut bien épouser Léandre sans déchoir (et Géronte, le père de celui-ci, n’en sera plus fâché). Quand s’ajoute l’identification d’Hyacinthe, aimée d’Octave (le fils d’Argante), avec la fille de Géronte qu’on lui imposait comme épouse, tout va bien qui finit bien ! Dans L’Avare, quand Anselme se révèle être finalement Don Thomas d’Alburcy, père de Valère et de Mariane, les deux mariages (Valère-Elise d’une part, Cléante-Mariane d’autre part) peuvent se faire à la satisfaction d’Harpagon. L’aboutissement de ces scènes de reconnaissance, c’est la révélation d’une vérité cachée qui donne un éclairage nouveau sur une réalité sans elle de plus en plus compliquée et insoluble. En fait, il n’y a pas de vraie nouveauté : la nouveauté est la révélation de ce que tous ignoraient et qui change l’interprétation de la réalité en cours. L’histoire peut se poursuivre sur de nouvelles bases, apaisées, sur une « nouvelle normalité » en quelque sorte.

Qu’il en aille ici autrement nous fait peut-être voir des différences bien plus grandes et plus fondamentales : la nouveauté n’est pas seulement ici le dévoilement de ce que l’on ignorait, il s’agit plutôt d’une nouveauté bien plus réelle. Ce n’est pas qu’on l’ignorait, c’est qu’elle n’était pas ! Il faut mesurer ce que cela signifie. Si les deux disciples ne reconnaissent pas leur maître, au point (comique d’ailleurs) de lui dire en face : « Tu es bien le seul à ignorer les évènements de ces jours-ci », c’est parce qu’ils ne peuvent même pas imaginer l’avoir en face d’eux. Luc le dit d’emblée d’ailleurs, et d’une façon si insistante qu’elle est souvent atténuée dans les traductions : « or leurs yeux étaient forcés de ne pas le reconnaître. » On ne peut s’ouvrir à une réalité que si elle est, quelque part dans sa tête, mise au rang des possibles. Ici, nos deux disciples ont même perdu l’espoir : « et nous qui espérions« . Il me semble que nos cœurs « habitués » à l’affirmation de la résurrection sont dans le faux, justement parce qu’ils sont habitués : il nous faudrait revenir à la violence insoutenable de cette affirmation. Et non seulement de cette affirmation mais avant tout et surtout de sa réalité. Affirmer la résurrection est grotesque, pour l’esprit. La réaction normale est celle de l’aréopage d’Athènes en écoutant Paul : « Là-dessus, nous t’écouterons une autre fois ». Et ceux qui croient que Jésus est ressuscité font bien de s’apercevoir à quoi ils croient, à quelle affirmation folle ils accordent crédit.

C’est un petit quelque chose de cette violence, peut-être, qui transparaît dans l’affirmation de Luc : « Et ils s’approchaient du village où ils se rendaient, et lui fait en outre de se rendre plus avant. » Ce « fait en outre » est formé en grec sur la racine [bia], la violence. Et quelle violence ? Il me semble aujourd’hui que c’est une violence faite à leur attachement, tout simplement. A re-fréquenter et écouter cet étranger, qui s’est mine de rien imposé dans leur groupe et leur conversation au point d’en devenir le centre, ils se sont attachés à lui. Si maintenant il s’en va, il va se reproduire un déchirement. Un déchirement sans doute trop voisin, trop proche, trop semblable à celui dont ils sont blessés. C’est qu’à leur insu, en écoutant sa parole, l’attachement qui s’est fait jour vis-à-vis de cet inconnu (mais plus du tout étranger) rejoue l’attachement qu’ils ont vécu vis-à-vis de Jésus. C’est le même amour. Et c’est ce qu’ils se disent après : « Est-ce que notre cœur n’était pas brûlant comme il nous parlait sur le chemin, comme il nous ouvrait les Ecrits ? » Il s’est rejoué la même chose que quand ils marchaient avec lui sur les routes de Palestine, sans qu’ils ne s’en aperçoivent, sans que leur esprit ne se le formule, sans qu’ils en aient tout-à-fait conscience. Dans le fond, ils ne le reconnaissent pas d’abord et puis il disparaît : je crois plutôt qu’ils le reconnaissent d’autant même qu’il disparaît. Il laisse la même blessure au cœur. C’est le même manque, exactement le même, que leur cœur tout brûlant éprouve. Alors c’était donc lui ! Car une seule personne peut laisser cette blessure au cœur par son absence.

Comprends-moi bien, lecteur, et je sais que si tu as perdu un être cher tu me comprendras : quand disparaît l’être aimé, il laisse au cœur une blessure unique qui n’appartient qu’à lui, une blessure qui fait saigner le cœur comme aucune autre, une sorte de présence en creux comme le l’intérieur d’un masque. C’est le même visage, mais du côté creux. Une empreinte qui n’appartient qu’à une seule personne, gravée à jamais dans le cœur comme un sceau dans la cire. Quand se réveille cette blessure, c’est la présence inconfusible de cet autre. Et c’est ce que nous avons à apprendre dans un deuil, à retrouver l’aimé dans cette absence même, dans son caractère unique et particulier, dans ce saignement et cette douleur à jamais inséparable de moi-même. Je pense que c’est cela même qu’ont vécu les deux disciples, mais cette fois-ci -et c’est ce qui est impensable, fou !- à fréquenter quelqu’un dont ils n’ont pas rêvé la présence, mais qu’ils peuvent au contraire attester l’un à l’autre. Non vraiment cette scène de reconnaissance n’est pas le simple dévoilement de la réalité jusqu’alors cachée, mais bien le passage à une nouvelle réalité, entièrement nouvelle, pour lui comme pour eux. Ils sont tous passés de l’autre côtés des choses. Il était avec eux depuis toujours sur le chemin, il est avec eux pour toujours où qu’ils aillent. Pas besoin de le voir. Il est là.

Et il me semble encore, d’autre part, qu’il ne s’agit manifestement pas dans cette nouvelle scène de reconnaissance, d’établir une nouvelle situation « tranquille ». Elle les laisse au contraire totalement intranquilles. Les voilà comme des réacteurs nucléaires en pleine chauffe, le cœur brûlant, qui s’élancent à Jérusalem. Que vont-ils touts faire de cette nouvelle réalité ? Elle en change rien, mais elle change tout. Ils le sentent bien, mais ils ne savent pas comment. Que font-ils les uns et les autres ? Ils se le redisent : il est ressuscité ! Et alors ? Alors… on n’en sait rien. Mais c’est tellement nouveau, comment pourrions-nous, comment pourraient-ils, en mesurer les conséquences ? En tirer des conséquences, tout simplement ? A l’inverse des pièces de théâtre où l’on suggère que les choses vont pouvoir désormais suivre leur cours sans être plus « dérangées », on sent ici que plus rien ne va être semblable, que tout va être dérangé, mais on ne peut pas savoir comment. Alors mon souhait, c’est que nous retrouvions le sens d’être vraiment « dérangés » par cette nouveauté, pour qu’elle nous intranquilise à notre tour : qu’elle nous remue et nous apaise en même temps, qu’elle nous fasse bouger, qu’elle soit source d’une nouveauté incessante et jamais tarie.

Marques de clous (dimanche 16 avril).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Voici revenir ce texte de Jean, toujours le même, huit jours après Pâques. J’ai tenté d’en commenter d’abord la première partie, l’apparition aux apôtres, en insistant sur le contraste entre des fermetures et des ouvertures au long du texte Ouverture, puis j’ai essayé d’en commenter la deuxième partie, l’entrevue avec Thomas, en insistant sur les conditions de la foi Se jeter en lui, et puis je me suis attaché à la brève conclusion, en cherchant à creuser la notion de signe Faire signe. J’ai aussi essayé de revenir sur le groupe des disciples, Une issue au confinement ?, de situer l’un par rapport à l’autre foi et perception Voir et croire, et de creuser la notion de paix Paix à vous.

Je voudrais cette fois-ci m’arrêter plus spécialement à cette façon bien spéciale qu’a Jésus de se présenter désormais, et de se faire reconnaître. Il est entendu, nous en avons parlé la semaine passée, que reconnaître Jésus n’est pas évident, et qu’une raison de cela tient à la surprise. Nul ne s’attend à voir déambuler quelqu’un qu’on a vu mort -et la vison d’un « mort-vivant » est plutôt un thème de film d’horreur ou de littérature fantastique ou vampirique. Il est bien vrai que nous ne nous habituons pas si facilement à la mort d’un être aimé : on l’a présent avec soi, on se surprend à attendre de le voir, on croit l’entendre, etc. Oui mais tout cela est consciemment une aventure intérieure, et il est très choquant de croire voir quelqu’un que l’on sait mort ! C’est un effet de notre attachement, mais nous en sommes les premiers choqués.

Alors Jésus se tient (et se fait voir) « au milieu » de ses disciples, leur souhaite la paix, « et [tout en] disant cela il leur montre ses mains et son côté« . Effet produit : « Les disciples se réjouirent donc en voyant le seigneur« , l’identification et la joie. Ils voient vivant celui qui était mort, et n’en sont pas choqués, il ne s’agit à coup sûr pas d’un fantôme ni d’un mort vivant. C’est d’autant plus remarquable que quand, juste auparavant, Marie la Magdaléenne est venue leur dire qu’elle l’avait rencontré, ils sont restés absolument sans réaction : comme si la chose ne pouvait même pas être prise au sérieux. Et voilà que cette manière de Jésus les convainc d’un seul coup !

Et qu’y a-t-il donc dans ces mains et ce côté, qui les rende aptes à un tel effet ? C’est Thomas qui nous le dit un peu plus bas : « Si je ne vois dans ses mains la marque des clous, n’enfonce mon doigt dans la marque des clous, ni n’enfonce ma main dans son côté, non je ne croirais pas. » Les autres lui ont seulement dit qu’ils avaient aperçus « le seigneur« . Mais lui sait ces détails, et on peut dire qu’il …enfonce le clou ! Il s’agit tout de même d’un paradoxe déconcertant : Jésus n’est plus mort, il devrait donc être rétabli dans son intégrité ! Comment porte-t-il encore ces marques ? Voilà presque une de ces invraisemblances qui font penser qu’une fiction est mal construite, et que vraiment l’auteur a manqué de cohérence. Or ici, c’est à la fois tellement frappant et tellement central que cela semble tout sauf inventé…

Du reste, Jésus entend ces défis de Thomas, même imperceptible il est bien présent, à jamais « au milieu de ses disciples« , et quand il se rend à nouveau perceptible huit jours plus tard, il invite Thomas à faire ce qu’il a dit, lui présentant plaies et marques ouvertes ! Thomas ne s’exécutera pas -du moins Jean ne le dit-il pas- mais confessera sa foi. Mais la conclusion du Maître sera bel et bien de déclarer bienheureux « ceux qui, ne voyant pas, croient néanmoins » : ne voyant pas quoi ? Lui en général, peut-être, mais le sens est sans doute plus précis encore : ne voyant pas la marque des clous et la plaie du côté sur Jésus-plus-mort, mais vivant.

Quel peut donc être le sens de cette permanence ? Car il n’est pas question des traces de la flagellation, ou du casque d’épines : celles-là ne sont pas présentées, ni même mentionnées. Comme si ne comptaient pas l’accumulation de souffrances, mais plutôt la qualité particulière d’un moment de l’itinéraire de sa passion : il veut être reconnu comme celui-qui-a-été-crucifié ([éstaourooménôn] met Matthieu dans la bouche de l’ange, au tombeau ouvert). Jean est le seul qui nous raconte, avec insistance, que s’approchant pour briser les jambes des condamnés (ce qui va les empêcher de se soulever pour respirer et précipiter ainsi leur mort par étouffement, qui est le sort des crucifiés), les Romains constatent qu’il est déjà mort et lui donnent plutôt un coup de grâce, un coup de lance par le côté pour atteindre le cœur, et qu’il en a jailli du sang et de l’eau. Ces marques aux mains et au côté sont les marques-témoins de cet itinéraire bien particulier.

Jésus veut donc se faire reconnaître, et même se faire toucher, par cela même qui caractérise sa mort. Il se montre non autrement vivant que passé par cette mort-là. Il n’est pas vivant parce que « revenu » de la mort, il n’est pas un « revenant » : il est passé à travers, il est de l’autre côté. Il est celui qui n’a pas évité la mort, il n’est pas passé à côté. Mais si son corps en a été transpercé, c’est en fait lui qui l’a transpercée, dans un renversement aussi prodigieux que victorieux. Les souffrances ne comptent pas, Jean n’est pas un « doloriste » : ce qui compte c’est la mort, et qu’elle ait été vaincue, traversée, crevée par le fond. La mort était jusqu’à présent une sorte de gouffre, de trou noir, avalant tout ce qui passait à sa portée. Mais ce « trou noir » est devenu porte, passage, porté à jamais dans le corps même du ressuscité. Celui-ci est devenu à l’inverse une sorte de « trou blanc », avec un pouvoir d’attraction encore plus fort, qui porte à la vie tout ce que la mort pouvait aimanter pour le retenir captif.

Des médecins qui ont étudié le linceul de Turin ont déterminé que ce sont des personnes qui basculent dans la mort au milieu de grandes angoisses chez qui on trouve de l’eau avec le sang dans le cœur. Cela voudrait dire que Jésus a été de ceux-là, qu’il a connu la grande angoisse que connaissent certains humains devant l’approche du gouffre de la mort. Mais cette plaie-là aussi demeure : il est désormais la « pompe à angoisse », non qu’elle n’aie plus lieu (comme non plus la mort n’est pas éliminée), mais la mort ne garde plus rien ni matériellement ni moralement. De l’autre côté où il se tient, il aspire tout à lui et rend chacun à soi-même, sans nulle trace justement. Lui seul a les marques qui font que nous autres sommes délivrés de toute marque de mort quand nous vivons entièrement en lui.