Inauguration (Mc.1, 9-11).

09 En ces jours-là, Jésus vint de Nazareth, ville de Galilée, et il fut baptisé par Jean dans le Jourdain. 10 Et aussitôt, en remontant de l’eau, il vit les cieux se déchirer et l’Esprit descendre sur lui comme une colombe. 11 Il y eut une voix venant des cieux : « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »

  Je n’ai pas eu un nombre incalculable de réponses, mais toutes celles que j’ai eues, en commentaire ou en « off », allaient dans le même sens sans exception : passer à un commentaire suivi d’un évangile. Alors tentons cette aventure (ç’en est une !) ensemble, et commençons sans attendre.

  Nous avons déjà lu et commenté le début de l’évangile de Marc, et assez récemment : si vous souhaitez le relire d’abord, je vous y renvoie : commencement et changement. Et vous trouverez là le lien vers deux autres commentaires de ce commencement : il s’agissait des versets 1 à 8 du premier chapitre de Marc, et je passe directement aux versets 9 à 11 qui semblent constituer une unité. J’en ai déjà fait une sorte de commentaire, départ, sous la forme d’un dialogue fictif entre Jésus et sa mère après cet épisode.

   »Et il arriva en ces jours-là… » le lien avec ce qui précède est à la fois évident et assez lâche. Evident, de par ce « et » : après le titre de l’ouvrage, Marc nous a dépeint le ministère de Jean-Baptiste. Il nous l’a montré comme correspondant à une parole du prophète Isaïe, il nous l’a montré en action, et il nous a donné le cœur de sa proclamation. Tout ceci est donc une sorte d’arrière-plan, de contexte, dans lequel peut maintenant survenir l’évènement qu’il veut nous dire. Mais je disais que le lien était aussi assez lâche : c’est que « en ces jours-là » n’est pas vraiment très précis ! On pourrait d’ailleurs traduire « en ces jours bien particuliers« , car le grec [ékéïnos] désigne un objet à distance, mais qui peut aussi être « mis à distance », c’est-à-dire désigné avec emphase. Cela qualifie les jours dont il est maintenant question, mais ne fait pas un lien précis, déterminé, causal, avec le contexte précédent. Nous avons clairement un contexte, un décor, et maintenant l’entrée en scène du personnage principal. Son arrivée n’est pas déterminée par ce qui précède, il ne vient pas comme une conséquence nécessaire. Au contraire, il entre souverainement en scène, et c’est plutôt lui qui est la cause des dispositions qui précèdent. Mais voyons l’évènement.

   »…vient Jésus depuis Nazareth de Galilée et il est baptisé dans le Jourdain par Jean. » C’est la première fois, dans l’évangile de Marc, que Jésus apparaît. Il a été nommé dans le titre, mais on ne l’a encore ni vu ni entendu. Maintenant il est là. Et il apparaît « venant » : il a l’initiative du mouvement de la rencontre. Marc nous dit d’où il vient : « depuis Nazareth de Galilée« , un village totalement inconnu et qui n’a jamais trouvé place dans l’Ecriture. Voilà qui fait contraste avec Jean-Baptiste lui-même, qui est posé comme l’accomplissement d’une parole prophétique ; Jean-Baptiste réalise quelque chose d’annoncé : Jésus, non. Il sort de l’inconnu, du non-dit, de l’imprévu.

  Ce Jésus de Marc est fort original ! Quelle place dans nos vie prend l’imprévu, et l’inconnu ! L’inconnu et l’imprévu sont bouleversants, ils viennent par essence renverser les habitudes, déranger le cerveau qui n’aime rien tant que prévoir. Il y a toutes sortes d’imprévus dans nos vies, mais surtout deux grandes catégories, que nous faisons après coup : celui dont nous regretterons toujours qu’il ait eu lieu (si seulement … !), et celui dont nous sommes reconnaissants (mais heureusement que…!). Et comme ce sont des catégories après coup, il arrive que le déroulement et la profondeur du temps fassent changer un imprévu de catégorie. Il n’est donc pas impossible qu’un jour, qu’un dernier jour, tout l’imprévu se retrouve dans la deuxième catégorie, celle dont nous sommes reconnaissant. Mais pour le moment, l’imprévu, quelle que soit sa couleur, peut être interprété par nous comme une venue de Jésus.

  Jésus « vient » (ici, il est actif), et « il est baptisé dans le Jourdain par Jean. » : là, il est passif. C’est Jean qui agit, et c’est ici seulement que le lien se fait entre le contexte, le décor précédemment tendu, et le personnage qui est entré en scène. Lien surprenant là encore : c’est le décor qui a une action sur le personnage -quand habituellement, c’est l’inverse qui se produit : tout de suite, le personnage principal fait quelque chose ! Ici, le personnage posé par Marc a l’initiative de la rencontre, mais il choisit de subir ensuite, d’accepter ce qu’elle sera avec toutes les conséquences que cela aura. Impossible de ne pas penser d’emblée à la fin qu’aura l’évangile de Marc, à la longue passion de Jésus, conséquence de sa rencontre avec les hommes.

  D’autant plus impossible de ne pas y penser, que être « baptisé dans le Jourdain« , c’est être enseveli dans ses eaux ! Le Jésus de Marc est immédiatement posé dans cette double réalité d’initiative de sa part et de conséquences dramatiques pour lui. L’incipit de Marc est on ne peut plus littéraire, il résume d’un coup l’essentiel de ce qu’il va nous dire. Et ce n’est pas tout, car là ne s’arrête pas l’épisode conté par Marc : « Et aussitôt, remontant hors de l’eau, il voit les cieux se déchirer et l’esprit comme une colombe qui descend en lui ;… » Il a été baptisé, plongé, enseveli : passivement. Mais de nouveau il prend l’initiative. Il remonte, il sort. Les mots sont transparents pour qui a lu la fin de Marc : son Jésus est aussi d’emblée celui qui ne restera pas dans la mort qu’il subira.

  Or il y a ici du nouveau : dans cette nouvelle initiative de sa part ses cache une nouvelle passivité. Jésus acteur, puis passif ou victime, puis de nouveau acteur, devient maintenant spectateur. Quelque chose se passe, qu’il subit aussi, mais dont le Baptiste n’est plus l’auteur. Jésus voit « les cieux se déchirer« , ce qui est aussi dans Isaïe. Jean-Baptiste est précédé d’une parole d’Isaïe, qu’il vient en quelque sorte accomplir. Mais Jésus est suivi d’une parole d’Isaïe, comme s’il en déclenchait la vérité. C’est qu’Isaïe disait : « On dirait que jamais tu n’as régné sur nous que jamais nous n’avons été désignés de ton nom. Ah! Puisses-tu déchirer les cieux et descendre! Puissent les montagnes s’effondrer devant toi! » Il appelait la réalisation effective du règne du dieu sur son peuple, il aspirait à ce que rien n’y fasse plus obstacle : car il constatait aussi que ce règne n’était que de nom, qu’il n’était pas une réalisation. Et Marc place cette réalisation comme postérieure et conséquente à la « remontée » de Jésus de son ensevelissement dans les eaux. Ce qui va rendre effectif le règne du dieu, ce sera cette remontée -cette résurrection.

  Mais il ne voit pas que les cieux qui se déchirent, il voit aussi « et l’esprit comme une colombe qui descend en lui ;…«  La venue de l’esprit est placée par Marc elle aussi comme une conséquence de la remontée de Jésus de son ensevelissement. C’est même un mouvement-miroir de celui de Jésus : c’est le verbe [anabaïnoo] qui dit sa remontée, quand c’est le verbe [katabaïnoo] qui dit cette descente, la même racine verbale, avec deux préverbes différents, l’un qui évoque le mouvement de bas en haut, l’autre le mouvement de haut en bas. C’est une réponse parfaite. Comme si l’initiative – passion de Jésus avait comme double conséquence sa « remontée » et la « descente » de l’esprit. Et l’esprit descend [éïs aouton], en lui. Il y a bien l’idée d’entrer, de pénétrer. Là, pour moi, l’évocation est plutôt celle de la Genèse : à la création du monde, « l’esprit du dieu planait au-dessus des eaux« , mais désormais, il pénètre dans. Marc nous suggère une nouvelle création, un bouleversement cosmique.

   »Et une voix advint des cieux : Tu es mon fils, l’aimé, en toi je me suis plu« . Au début du passage, Jésus advint. Maintenant, une voix advint. Le premier advenait de Nazareth, la voix advient des cieux. Rencontre de deux initiatives, gratuites, libres et souveraines l’une comme l’autre. Elles ont un rapport, mais de causalité. Elles ont un rapport, mais plutôt de gratuités qui se répondent. C’est une symphonie. La mention du fils fait directement écho au titre, comme le nom de Jésus y faisait lui aussi écho : « Commencement : de l’évangile, de Jésus, de Christ, de fils, de dieu. » En le déclarant « fils« , la voix inaugure au milieu des hommes la présence de celui-ci : commencement. Mais en s’exprimant depuis les cieux et en assumant d’être son père, la voix est aussi le commencement de « dieu » avec nous. Dans la scène du baptême, Marc a choisi de résumer tout ce qu’il veut nous dire dans son évangile. Il va falloir déployer tout cela dans la lecture qui va maintenant suivre…

Quatre évangiles (dimanche 7 janvier)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

  Revoilà le célèbre conte de Matthieu mettant en scène des mages. Dans les précédents commentaires de ce passage de l’évangile de Matthieu, toujours le même chaque année, j’ai essayé d’adopter le point de vue des mages, Une longue quête, de Joseph, Interview exclusive, puis d’Hérode, Fixe ton étoile ; je me suis ensuite concentré sur l’étoile, L’étoile de la rencontre, puis sur la figure de l’enfant, L’enfant espérance, et l’an passé sur le rôle de l’Ecriture, Tous les chemins mènent à Bethléem.

  J’aimerais, en ce début d’année, prendre un peu de recul et réfléchir sur ce que nous faisons, en lisant et commentant les évangiles. Car la fiction mise en scène par Matthieu, et ce que nous en avons tiré les années précédentes (je renvoie aux commentaires dont les liens sont ci-dessus), nous fait bien voir que trouver Jésus, mener sa quête, ne passe pas nécessairement par les Ecritures : les mages ont abouti en se laissant guider par d’autres repères. Alors nous, que faisons-nous ? Quel sens donnons-nous à scruter les Ecritures ?

  En particulier, scruter les évangiles suppose de les prendre comme ils sont, de chercher à les re-situer, de chercher à les comprendre sans contresens, avec le recul mais aussi l’engagement nécessaire. Si le texte prend la forme du conte, n’en faisons pas un récit d’histoire. Si le texte est une parabole, n’en faisons pas un discours argumentatif. Et pourtant aussi, si l’auteur nous propose une fiction, entrons dans cette fiction, puisqu’il veut par là nous dire quelque chose, et non pas nous divertir. Car le but reste la recherche de Jésus : si nous lisons les évangiles, c’est avant tout pour cela. Comme les mages inventés par Matthieu, mais tellement illustration de son propos, nous cherchons Jésus.

Matthias Storm, l’Adoration des Mages, Huile sur toile, Musée des Augustins, Toulouse.

  Nous avons cependant une chance unique, dans le christianisme : c’est que nos textes fondateurs ne sont pas uniques mais quadruples. Les évangiles sont quatre. Aucun ne se prétend recueillir le propos de Jésus lui-même : ce sont des témoignages, qui assument le point de vue du témoin. C’est pour cela que la forme donnée par chacun des auteurs à son témoignage est si précieuse à conserver : elle dessine une intention précise, un point de vue unique. Il ne faut pas le gommer, le diluer. Les évangiles peuvent dirent des choses contradictoires : par exemple, Matthieu dit que la famille de Jésus habitait à Bethléem au moment de sa naissance, quand Luc dit qu’elle habitait Nazareth. Il est évident que, pris à ce niveau, ces affirmations sont inconciliables. Et si l’on cherche des quatre évangiles à n’en tirer qu’un seul, c’est chose impossible : on fera les contorsions qu’on veut, on n’aboutira jamais à quelque chose de satisfaisant.

  Cela veut dire que scruter les évangiles suppose un renoncement préalable, comme les mages qui sont partis, qui ont quitté leurs palais et leur mode de vie. Il nous faut renoncer à l’idée que nous allons avoir par eux un accès immédiat à Jésus que nous cherchons. Mais alors quel intérêt y a-t-il à se tourner néanmoins vers eux ? Eh bien, nous allons recevoir le témoignage de quelqu’un qu’on appelle Matthieu, et aussi le témoignage de quelqu’un qu’on appelle Marc, et encore le témoignage de quelqu’un qu’on appelle Luc, et enfin le témoignage de quelqu’un qu’on appelle Jean. Ils vont nous dire chacun comment ils voient Jésus, comment ils le trouvent, ce qui les fait vivre chez lui. Chacun avec ses intentions, à la fois leur envie de partager leur trésor et leur envie d’influencer notre regard.

  Comme les mages ont reçu à Jérusalem le témoignage d’Hérode, avec ses intentions cachées, nous allons recevoir le témoignage de ces quatre. Et nous avons besoin de ces quatre : c’est une différence avec la communication très politique d’Hérode : il reçoit lui-même les conclusions des scribes, mais c’est lui qui en communique ce qu’il veut aux mages. Pour nous, nous recevons quatre points de vue, avec leurs accords, leurs originalités, et aussi leurs contradictions, ce qui est tout sauf totalitaire. Notre vue fonctionne sur les données de nos deux yeux, c’est par là que nous avons l’effet de relief et de profondeur, par là que ce que nous voyons peut vraiment nous être utile pour connaître et avancer en ce monde. Ici, ce ne sont pas deux, mais quatre témoignages qui nous sont donnés.

  Et notre renoncement, pas si simple, c’est à vouloir accorder ces quatre : vouloir les accorder, c’est manipuler les faits eux-mêmes (puisque le fait de base, c’est que nous avons quatre témoignages, et non pas un seul). C’est se fabriquer le Jésus que nous voulons, non parvenir à celui que nous cherchons. C’est pour cela que j’en veux autant à ceux qui nous fabriquent le lectionnaire, et qui sautent des passages, qui passent sans prévenir d’un évangile à l’autre, qui nous maintiennent dans l’idée que tout cela c’est pareil. Ils font un peu la même manipulation qu’Hérode, toute proportion gardée, en construisant une idéologie (fût-elle « chrétienne »), au lieu de libérer les cœurs dans la recherche de Jésus. Je ne les accuse pas formellement, mais je fais remarquer que c’est l’effet obtenu.

  Mais voilà : de même que les mages sont passés par Jérusalem et ont entendu le témoignage (biaisé) des Ecritures, mais qu’ils cherchaient au préalable « le roi des Juifs qui vient de naître » et qu’ils reviennent ensuite à leur étoile pour trouver grâce à elle celui qu’ils cherchaient, de même nous aussi, nous ne trouverons Jésus que si nous le cherchons déjà avant d’aborder les évangiles et si nous continuons à le chercher avec les moyens qui sont les nôtres. Finalement, je dirais que le but de lire quatre évangiles, c’est de pouvoir écrire chacun le sien, mon évangile personnel, mon propre regard sur Jésus qui vient de mon expérience avec lui.

  Arrivé à ce point, cher lecteur, il faut que je vous pose une question : je ne sais pas pourquoi vous venez vous-même lire quelque chose dans ce blog. Jusqu’à présent, j’ai choisi de m’appuyer toujours sur l’évangile donné par le lectionnaire pour le dimanche qui suit. Mais avec ce que je viens de dire, vous comprendrez la question que je me pose depuis un bon moment déjà, celle de cesser cet appui-là, pour lire et commenter de manière continue un évangile (pourquoi pas Marc tout de même, cette année ?), de manière à lui laisser toute sa consistance. Ma question : qu’en pensez-vous ? Est-ce une bonne idée ? Cela vous aiderait-il ? Aidez-moi à choisir, servez-vous pour cela du cadre ci-après par lequel vous pouvez poster un commentaire. Précisez-moi, si c’est cela que vous craignez, de ne pas le publier : car je peux très bien lire votre commentaire sans en autoriser la publication, si cela vous agrée (mais en l’absence de précision, par respect pour vous, je publie toujours). Mais dites-moi vous aussi votre point de vue !

 Et je vous souhaite à tous une très bonne année, dans la recherche personnelle et collective de Jésus.

Choisis (dimanche 31 décembre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

  Nous continuons ce dimanche, dit « de la sainte famille », avec l’évangile de Luc. Le passage qui nous en est donné est dans la deuxième partie de cette construction faite par Luc pour introduire à son évangile, construction où la fiction qu’il écrit vise -à l’antique- à montrer déjà les grands traits de ce que son « héros » sera dans sa vie, ainsi qu’à orchestrer déjà certains des grands thèmes qui vont l’occuper. Nous avons déjà rencontré ce texte deux fois. La première, j’ai essayé de donner un commentaire général en faisant ressortir la visée générale du texte puis d’en montrer le détail en ce sens, Se ranger avec ses enfants vers le même horizon ; la deuxième fois, j’ai pris le parti d’adopter le point de vue d’un des personnages de Luc, nommément de Marie, en la faisant parler, et de faire voir à partir de là le regard que Luc pose sur Joseph dans son texte, Un vrai père.

  Mais cette année, je suis frappé par le thème de la mort dans ce passage. Pas très gai me direz-vous ? Il y est pourtant, et pas de manière annexe. Comme il est d’ailleurs présent dans bien des familles : en ces périodes de fêtes, certaines familles vivent pour la première fois ces fêtes comme une famille, une naissance accueillie dans l’année fait de ces moments une première fois tout-à-fait unique. Mais pour d’autres, c’est plutôt la perte d’un ou plusieurs êtres chers qui trouve maintenant une résonance douloureuse. Ainsi va la vie.

  Luc situe cet épisode au moment du « rachat du premier-né ». Il a à cœur, dans les récits de l’enfance qu’il construit de toutes pièces, de montrer un Jésus déjà dans l’obéissance à la loi, avec perfection. Cela trouvera plus loin ses résonances, dans les conflits avec les Pharisiens qui l’accuseront précisément de lui être infidèle. Le message de Luc est par conséquent : pas de meilleur observateur de la loi que Jésus.

  Luc choisit donc de mettre en scène la jeune famille au temple, pour le quarantième jour après la naissance. Il s’agit, aux termes de la loi, du rachat du premier-né. Qu’est-ce à dire ? Un rituel agraire très ancien voulait que le premier-né, homme ou animal, soit sacrifié au dieu. Le sens est sans doute que la vie n’appartient qu’à lui, que c’est lui qui a le pouvoir de la donner et de la reprendre, et qu’en lui sacrifiant tout premier-né, l’homme reconnaît n’être pas le maître de la vie. La disparition des sacrifices humains a conduit à ce qu’au premier-né de l’homme soit substitué un animal : une vie pour une vie, on « rachète » l’être humain. Ainsi donc, le choix que fait Luc de construire un épisode dans le contexte de ce rituel-là met déjà Jésus aux prises avec la mort.

  Il me semble important d’approfondir un peu le sens de ce rituel primitif : le but n’est pas, en sacrifiant le premier-né, de le tuer, d’anéantir sa vie. Ce serait totalement contradictoire avec le sens profond de ce rituel, qui est de reconnaître le pouvoir absolu du dieu sur la vie. Si l’homme s’arrogeait, en la sacrifiant, le pouvoir sur cette vie, il défierait le dieu, au contraire de lui rendre hommage. Le sens est plutôt de se défaire de cette vie, d’en faire l’oblation totale : définitivement, je n’ai plus cette vie en mon pouvoir, je m’en défais au point de ne plus la posséder ou en user du tout. Et c’est pourquoi aussi le « rachat », la substitution, est possible : parce que ce qui compte, ce n’est pas la mort de la victime mais que l’offrant ne puisse plus détenir cette vie. Le dieu seul en sera le détenteur.

  Alors la mort est bien présente, mais pas en tant qu’elle menacerait l’enfant. Elle est là comme séparation, plus précisément comme mise à part. C’est une transformation de la mort. Et il me semble qu’elle prend aussi ce sens dans la bouche de Syméon : « Il avait été averti par l’Esprit saint qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le messie du seigneur« . Sa disparition (la mort comme menaçante) est retardée par une promesse, celle de voir. Et quand il a vu, sa mort change de sens : elle devient pour lui aussi mise à part : « Tu peux laisser ton serviteur s’en aller…« .

  Cette transformation de la mort, de menace en mise à part, me semble au cœur de notre texte. Un certain regard posé sur ce monde, sur les rencontres faites, une certaine estime pour les attentes que nous avons au cœur et que nous vivons comme des promesses, peut véritablement changer notre regard sur notre mort. Et pour ceux qui restent ? Car si celui qui s’en va peut chanter son « Nunc dimittis » dans une action de grâce véritable, dans une paix profonde, sûr en fait d’une mise à part et non d’un retranchement, ceux qui restent demeurent sous le coup de la menace, vivent une séparation dont ils ne perçoivent pas qu’elle soit une mise à part.

  A moins, peut-être, de voir dans la mort des bien-aimés cette même mise à part. A moins de s’en remettre à ce qu’ils disent ou ont dit eux-mêmes de leur mort, si nous avons la chance d’avoir recueilli une parole à ce sujet. La paix de ceux qui s’en vont, s’ils l’ont, est celle qui va nourrir notre propre cœur, notre propre souvenir. Les savoir mis à part, c’est les savoir aimés. Et les savoir aimés, c’est pour nous la vraie paix : ils ne sont pas tombés dans ce trou sans fin où ils seraient perdus, ils sont recueillis dans un amour immense qui les a choisi. Et alors nous pouvons nous aussi faire le « sacrifice » du rachat : non pas donner la mort, ou tuer le souvenir dans notre vie, mais bien au contraire choisir de laisser aller celui qui s’en va, d’en faire l’oblation totale à celui qui l’aime plus que nous n’avons pu l’aimer.

Ce qui nous fait trembler le cœur (dimanche 24 décembre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

  C’est le célèbre évangile de l’Annonciation qui nous est donné aujourd’hui : aucun lien bien sûr avec celui de la semaine dernière, qui était pris dans l’évangile de Jean ; et aucun lien non plus avec l’évangile de Marc dont nous sommes sensés avoir commencé la lecture, puisque celui-ci est tiré de Luc ! On trouvera deux commentaires de ce texte magnifique avec les deux liens suivants : Quand chacun donne sa parole et Incarnation : c’est lui qui est dans les autres. Je voudrais cette fois-ci m’arrêter à cette parole de notre passage : « À cette parole, elle fut toute bouleversée, et elle se demandait ce que pouvait signifier cette salutation.« 

  D’abord re-situer ce passage. L’ange Gabriel entre chez Marie, et la salue de ces paroles peu ordinaires : « Grâce sur toi, comblée de grâce, le seigneur est avec toi ! » Ce sont presque trois salutations en une ! Or, juste auparavant dans le récit de Luc, le même Gabriel est apparu à Zacharie, qui va être le père de Jean-Baptiste. Et il ne l’a pas interpellé ou salué d’aucune manière : il est juste apparu « à droite de l’autel de l’encens« . Ainsi dans le cas-là, le messager se contente d’impressionner par sa présence. Mais dans ce cas-ci, il met tout de suite une parole, ce qui est ouvrir son cœur. Il joue à jeu ouvert.

  La première de ces paroles est la salutation classique en grec, mais elle reçoit un écho immédiat par le nom qui suit, et ne sonne par conséquent banale en rien. On pourrait légitimement la traduire par « salut » ou « bonjour« , mais l’écho du mot [khâris] le rend impossible. Le « réjouis-toi » n’est pas faux. Mais il est plat. Ou alors il faut dire après « comblée de joie » : ce qui compte, c’est l’écho, c’est la redondance. Car le mot qui suit est normalement le nom propre de la personne, ce que la prière chrétienne a fait dans « Je vous salue, Marie…« . Mais ce n’est pas ce qu’il dit. Le nom propre qu’il lui donne, c’est « comblée de grâce« , ou « toute gracieuse » ou « parfaite de grâce« . Le nom propre qu’il lui donne dit que la grâce l’a façonnée, a fait d’elle ce qu’elle est, a aboutit à une perfection. Or, à tout cela, Gabriel ajoute encore s’il était besoin : « le seigneur est avec toi ! » A l’entendre, on croirait que le dieu qui l’a envoyé, il le retrouve ici-même, à son point d’arrivée.

  On peut comprendre désormais le trouble et la surprise. Tout de même, une question de traduction. A traduire au plus près, on a : « Mais celle-ci, à cette parole, est bouleversée et calcule d’où sort un tel embrassement ! » Je crois que c’est un peu plus significatif, un peu plus fort, plus précis aussi. Je continue ma comparaison, car je pense que Luc a ordonné son texte tout exprès, mettant en parallèle l’annonce à Zacharie et l’annonce à Marie. « Zacharie se trouble à sa vue, une crainte tombe sur lui. » Ce qui trouble (et même plus : le mot évoque la tempête en mer, ou le tremblement de terre) Zacharie, c’est la vue de Gabriel. Et le voilà comme écrasé par la crainte, qui lui tombe dessus littéralement. C’est la scène classique de l’apparition du messager du dieu, et son effet immédiat : le destinataire s’effondre, perd toute force, et doit être relevé. Marie, de son côté, ne semble pas le moins du monde troublé par cette présence : c’est la parole qu’il a dite qui l’atteint au cœur. Le texte dit « Gabriel entra et dit…« , tout laisse à penser qu’il n’est pas seulement entré dans la maison, mais jusqu’à son cœur.

  Le mot qui dit son bouleversement est le même que celui de Zacharie, mais pas tout-à-fait : c’est un composé. Pour Zacharie, c’est [tarassoo], qui évoque, je l’ai dit, le tremblement de terre, l’ébranlement profond, la secousse qui atteint les fondements. Pour Marie, c’est [diatarassoo] qui ajoute avec le préverbe une idée de différence, ou une idée de traversée. Si c’est l’idée de traversée, il me semble que cela marque qu’elle est traversée jusqu’au cœur, comme on vient de le dire. Mais si c’est plutôt l’idée de différence, alors c’est la suite qui le fait comprendre : elle « calcule d’où sort un tel embrassement.« 

  Elle « calcule« , c’est-à-dire que l’activité cérébrale tourne à plein régime ! Il y a de ces mots qui vous retournent le cœur, et dont on se demande ce qu’ils cachent, s’ils ont été dits par hasard ou à dessein, si celui qui les prononce mesure quel effet ils produisent. Cette femme est touchée au cœur, mais doit elle se laisser toucher ainsi ? Et si ce n’était qu’en elle que ces mots avaient un tel effet ? Quelles sont les intentions de celui qui les prononce ? Joue-t-il ? Est-il sérieux ? Pense-t-il ce qu’il dit ? Car le mot d’ « embrassement« , de « baiser » est employé par Luc dans le texte. C’est ainsi que Marie reçoit cette parole. C’est une rencontre d’amour, et le trouble, et la secousse, et le tremblement qui la prend, vient d’une rencontre d’amour.

  Et plus précisément, sa question est « d’où sort? » Elle va droit à l’origine. Comme si d’emblée, Gabriel était reconnu comme un simple messager. Marie n’est pas basée sur la vue, mais sur l’écoute. Ce qu’elle voit ne la trouble pas un instant. Elle est dans l’écoute. C’est le message qui compte, tout de suite. Et ce message la touche à ce point qu’elle tend à en identifier l’origine, comme si une longue fréquentation du dieu l’avait rendue à ce point familière qu’elle reconnaît quand il lui parle. Le mode importe peu, que ce soient ses oreilles de chair, ses tympans, qui sonnent, est de peu d’importance. Seule compte la teneur du message, et elle reconnu à ses oreilles des mots qui ressemblent trop à ceux qui résonnent si souvent à son cœur.

   Femme merveilleuse, tout en familiarité avec son dieu, qui sait reconnaître les mots qui viennent de lui sans erreur, et qui tremble d’amour dès que c’est lui. Il me semble que cette attitude peut nous parler aussi, nous inviter, en ce vingt-quatre décembre veille de Noël, à chercher nous aussi à reconnaître une parole qui nous est dite, et qui nous traverse jusqu’au cœur. Ne pas être indifférents, mais ne pas non plus tomber dans la crainte à cause de ce que nous voyons (et tant d’images nous écrasent aujourd’hui). Mas tendre l’oreille, et chercher ce qui est parole du dieu dans ce qui nous fait trembler le cœur.

L’inconnu d’aujourd’hui (dimanche 17 décembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce texte tiré de l’évangile de Jean -et non plus de Marc, déjà-, nous l’avons rencontré deux fois. Comme il est recomposé à partir de deux textes distincts (ce qui est une grave manipulation, disons-le), j’ai commenté le premier de ces textes la première fois, Faire advenir la parole, et le deuxième la deuxième fois, Naître dans la nuit. Cette fois, je suis frappé et retenu par ce petit passage du deuxième texte : « Moi, je baptise dans l’eau. Mais au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas….« 

  Une petite remarque pour commencer : à regarder le texte grec, je ne vois aucune formulation ni aucun mot qui justifie ce « mais« . Or c’est là un mot qui crée une opposition, on aurait d’une part Jean qui baptise, d’autre part et en contraste Jésus (non encore nommé) qui est au milieu. Tel n’est pas le texte. Et la traduction qui nous est donnée augmente encore cette opposition par l’effet d’un point, séparant en deux phrases les deux affirmations. Mais le texte grec porte un « point-en-haut », qui correspond plutôt soit à un point-virgule, soit aux deux-points. Il n’y a pas d’interruption. Je vous propose donc plutôt : « Moi, je baptise dans l’eau : au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas….« 

  Il est maintenant temps de nous souvenir que ce passage est une réponse. Après lui avoir demandé qui il était, et avoir surtout obtenu d’entendre qui il n’était pas, les envoyés des pharisiens surpris ont demandé à Jean pourquoi alors il baptisait. Saisissons bien la pointe de leur question : ils ne sont pas saisis par la réalité du baptême, mais par la personne qui le fait pratiquer ! Ils ne sont pas saisis par la réalité du baptême, de l’immersion, parce que c’est une réalité qu’ils connaissent déjà. Rien n’est moins neuf, en effet, et les livres du Lévitique (1115) et des Nombres (19) en décrivent l’institution : il s’agit d’un bain de purification, prévu dans les pratiques rituelles de la Loi. Il est vrai qu’à l’époque dont nous parlons, celle des évangiles, cette pratique s’était même multipliée pour devenir quotidienne chez les Esséniens, un groupe religieux dont Jean-Baptiste aurait bien pu être proche. Ils vivaient dans les lieux écartés, les déserts, et attendaient l’imminence de la fin des temps : d’où cette pratique quotidienne du baptême, en vue d’être purs pour le jugement final. Le baptême (tebila) avait même pris chez eux un accent pénitentiel, exactement l’accent qu’il prend chez Jean-Baptiste.

  Ainsi donc, les envoyés des pharisiens ne sont pas surpris de cette pratique du baptême, elle est légale et s’est même répandue, notamment chez les Esséniens, et peut-être ailleurs sous leur influence. Mais Jean-Baptiste ayant déclaré qu’il n’était pas le Messie, qu’il n’était pas Elie (élevé au ciel sur un char de feu et, pour cela, dont le retour est attendu pour la fin des temps) et qu’il n’était pas l’un des prophètes, leur question sur son titre à baptiser est légitime, leur étonnement tout-à-fait explicable. Et c’est là que l’explication donnée par Jean à son baptême prend, à mon avis, toute sa résonnance.

  Et je comprends sa réponse comme celle d’une portée symbolique ou révélatrice donnée à son baptême. « Moi, je baptise dans l’eau : au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas…. » Comme s’il disait : moi, je vous immerge au milieu des eaux, parce qu’un autre s’immerge au milieu de vous, un que vous ne connaissez, ou ne reconnaissez pas. C’est un baptême, au sens propre, apocalyptique : un baptême de révélation ([apokalupsis] signifie dévoilement, révélation). Jean n’est pas le Christ attendu. Mais il n’est pas non plus un des prophètes, chargés d’annoncer qu’un jour il y aura le Christ attendu. Il a une position très particulière, unique. Il est là pour dévoiler que le Christ est là. Ainsi, selon Jean (l’évangéliste, cette fois), son baptême s’explique d’une double manière : il est bien baptême rituel de purification, il est aussi baptême moral de pénitence, mais il est aussi acte symbolique de dévoilement et de prise de conscience. Prise de conscience que le Christ est là, quelque part, un de ceux qui sont là dans le peuple. Le peuple n’est déjà plus un peuple en attente, il est un peuple habité par celui qu’il attend.

  C’est une affirmation qui pèse lourd. Elle change totalement la perception et le regard que nous portons sur ceux au milieu desquels nous vivons : Jésus est là, au milieu d’eux. Saurons-nous le reconnaître ? Nous ouvrirons-nous à sa présence ? Elle change notre attente : nous n’attendons pas quelqu’un à venir, nous n’attendons même Noël le vingt-cinq décembre, nous avons déjà celui que nous attendons. Saurons-nous nous ouvrir déjà à la joie de cette présence ? Saurons-nous nous convertir au présent et chercher dans ce présent la présence tant désirée ?

  Tout ceci n’est pas une petite affaire. Nous pouvons toujours donner à l’avenir, même proche, la forme de nos désirs. Nous faisons ce que nous voulons de l’avenir : il n’existe pas. Mais le présent, lui, s’impose avec ses douceurs mais aussi sa dureté, avec ses apports mais aussi ses vides, avec ses présences mais aussi ses absences. On ne fait pas ce que l’on veut du présent, c’est nous qui devons nous faire à lui. Notre présent es fait de rencontres, de labeurs, de pertes, de deuils, de guerres, de luttes, etc. Or le message de l’évangéliste Jean, qu’il personnifie dans la personne du Baptiste, c’est que c’est dans ce présent-là que se tient « celui que vous ne connaissez pas« . Nous sommes en ce moment même en présence de l’inconnu, de ce que nous ne connaissons pas. Cela rejoint ce qui nous était dit la semaine dernière sur la nouveauté. Il nous est impossible de reconnaître ce que nous ne connaissons pas. Mais l’acte de foi, ce qui peut changer nos cœurs et nos vies (il s’agit bien de conversion), c’est de prendre à plein bras l’inconnu d’aujourd’hui en croyant que s’y tient « Celui » qui vient nous sauver.

Commencement et changement (dimanche 10 décembre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voilà cette fois avec les tout premiers versets de l’évangile de Marc. J’avais essayé d’en faire un commentaire général en 2017, Et si on commençait ?, et je m’étais, en 2020, attaché spécialement aux premiers mots, Un grand élan de nouveauté.

Je suis frappé de deux choses à relire ce passage cette année. La première, c’est ce titre. Vous me direz que je l’ai déjà abordé dans les deux premiers commentaires : oui, mais pas forcément comme je le vais le faire à présent. D’autre part, je l’avoue, je ne m’en lasse pas, je ne cesse de m’en émerveiller, et cela donne peut-être une idée lointaine de ce que sera notre bonheur, notre béatitude, dans l’au-delà : contempler des réalités si merveilleuses, si éblouissantes, qu’on ne s’en lasse jamais, que jamais on ne peut dire : « Bon, ça y est, j’en ai fait le tour. »

Et qu’a-t-il donc, ce titre ? « Commencement : de l’évangile, de Jésus, de Christ, de fils, de dieu. » Ce qu’il a ? C’est que nous ne le voyons pas comme un titre ! Nous avons l’habitude de lire, sur la couverture du livre : Evangile selon Saint Marc, ou Evangile de Marc. C’est tout de même un peu fort, alors que lui, Marc, s’est donné la peine de donner un titre à son œuvre ! Et nous, nous en avons fait la première ligne de son texte. Belle infidélité, coupable entêtement. Non, non, non : cet ouvrage qu’on a au Moyen-Âge dénombré en seize chapitre, cet ouvrage qui rapporte l’itinéraire de Jésus depuis la première prédication du Baptiste jusqu’à la fuite des femmes et leur silence consécutif à l’apparition de l’ange au tombeau vide (tout le monde s’accorde maintenant à dire que les versets 9 à 20 du Chapitre Seize sont d’une autre main, rajoutés après coup), cet ouvrage porte un nom : « Commencement….« . Tous ces évènements sont un commencement.

Alors ce que me dit ce titre aujourd’hui, cette année, et particulièrement dans les circonstances que je traverse avec d’autres, c’est que même la mort est un commencement, et que même la résurrection est un commencement. Si ce l’est pour Jésus même (et c’est le cadre, et la force, et l’essence, du témoignage de Marc), c’est vrai pour nous. Pour la résurrection, c’est assez évident qu’il s’agit d’un commencement. Mais pour la mort, elle ne nous apparaît pas ainsi, au contraire. Et Marc nous dit : elle est aussi un commencement. Comment ? A nous de le découvrir.

Commencement pour celui qui meurt, car on n’apprend pas à mourir. C’est une expérience unique, qui ne sera pas répétée. On n’apprend que ce qui va être renouvelé, mais on ne meurt qu’une fois. Celui qui meurt, quelles que soient les manières dont il s’est préparé, dont il a voulu « répéter », commence une expérience vierge, qui se révèle à lui en même temps qu’il est révélé par elle. Et si ce peut être dans une oblation de soi, comme ce fut pour Jésus et comme je l’ai vu là, c’est un commencement de beauté immaculée. Mais commencement aussi pour ceux qui entourent celui qui meurt, car on n’apprend pas à laisser partir celui qu’on aime, on n’apprend pas à vivre avec ce déséquilibre soudain, on n’apprend pas la blessure définitive au cœur. On apprendra à vivre avec, oui, c’est autre chose cela ; mais ce commencement vécu par tous est une vraie communion entre celui qui meurt et ceux qui « restent ». On ne peut pas dire qu’on meurt ensemble, mais on commence ensemble. Oui c’est un commencement, et dans la foi c’est un commencement : « de l’évangile, de Jésus, de Christ, de fils, de dieu« .

Mais une autre chose me frappe à la lecture de cet évangile cette année, c’est l’affirmation finale de Jean : « moi je vous ai baptisé d’eau, lui vous baptisera en esprit saint. » Comme on l’a déjà dit bien des fois, [baptidzéïn], c’est « plonger« . L’eau est certes un symbole et un moyen de vie, quand on la mesure : boire ce qu’il faut (en tirant l’eau), arroser ce qu’il faut (en dosant juste), cela fait vivre, et même est nécessaire. Mais quand on parle de plonger, ce sont les grands moyens. Pour qui sait nager c’est un plaisir, autrement c’est soit pour un grand nettoyage, soit… pour un grand danger ! Dans la Bible, l’eau en grande quantité est une réalité qui fait très peur, et les Hébreux en ont une véritable phobie. Et tous ceux qui viennent de vivre des submersions de leur territoire, à cause des pluies et des débordements de rivière, partagent la même phobie. Alors la plongée d’eau choisie par le Baptiste est redoutable, et ne peut pas ne pas apparaître à ceux à qui elle s’adresse autrement que comme un symbole de passage par la mort, une mort à sa vie précédente, à ses modes de vie, à ses priorités antérieures, etc.

La plongée proposée par le Baptiste est marquée par toutes les ambivalences des conditions de notre expérience présente : nous pouvons passer d’une chose à une autre, nous pouvons changer : dans un sens, dans un autre… Nous prenons des voies, nous en faisons l’expérience, nous prenons conscience qu’elles ne sont pas souhaitables, nous changeons, nous voulons nous ré-orienter,… et puis nous retombons malgré tout dans nos premières ornières, nous nous battons plus ou moins fort, plus ou moins mollement, nous sommes changeants… Nous voyons bien que le changement est possible, et même souhaitable, et nous le désirons. Mais quant à nous y inscrire durablement, c’est une autre chanson. Ce n’est pas facile. Nous changeons effectivement, mais un peu tout le temps, un peu dans toutes les directions, parfois de manière résolue et réfléchie, parfois à notre corps défendant, parfois par manque de vigueur ou par lâcheté. Comment faire ?

En énonçant les choses ainsi, le Baptiste est manifestement conscient de la précarité de ce qu’il propose -ou du moins, Marc l’est, qui met ces mots dans la bouche du Baptiste. Le véritable changement n’est pas le sien, même s’il a sa valeur, même s’il révèle les intentions et les batailles du cœur. Le véritable changement est celui qui se profile dans un futur proche : « Un plus fort que moi vient derrière moi… », plus fort, précisément. La force qui manque, c’est elle qui vient. Et celui qui vient est capable de nous stabiliser fermement dans les choix, « il vous plongera dans l’esprit saint. » Le premier membre de phrase contenait un datif de moyen, ce second membre de phrase contient une préposition, « dans« , et il ne faut surtout pas traduire ces deux membres de phrase dans un parallélisme parfait, que volontairement Marc n’a pas choisi. Il a voulu au contraire montrer la disparité, le côté incomparable.

Ce qui est promis, ce qui vient, c’est justement le souffle qui manque. Nos choix manquent de souffle pour être fermes et durables. Mais c’est le souffle qui va être donné, et c’est dans ce souffle que la plongée sera faite, l’acte de nous plonger sera un acte soutenu et formé et accompli dans le souffle. Ce sera l’avènement de la vraie liberté, celle d’ancrer nos choix et de les réaliser. De faire qu’ils soient fermes et posés dans la réalité. De passer effectivement à une nouveauté, celle d’une vie choisie. Ce souffle est un souffle d’incarnation : il pose dans une vie de femme ou d’homme une autre réalité, qui n’est plus seulement souhaitée, désirée, touchée du doigt, mais qui devient vécue.

Une veille d’intensité (dimanche 3 décembre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce texte nous fait quitter l’univers de Matthieu, que nous avons fréquenté toute une année encore, et nous transporte dans l’univers de Marc : avec ce temps de l’Avent, avec ce cycle autour de la fête de Noël et du mystère de l’Incarnation, nous commençons de vivre avec lui, avec le témoignage qu’il construit pour dire le mystère de Jésus. Le texte qui nous est donné en ce jour, nous l’avons déjà rencontré deux fois : Ouvrir l’oeil et Disponibilité et promptitude.

Gardons bien à l’esprit, pour commencer, que ce texte n’est pas au début de l’évangile de Marc ! Au contraire, il est presque à la fin, à la charnière entre le ministère public de Jésus qui s’achève sur ces mots, et le récit de la passion, de la mort et de la résurrection de Jésus. Peut-être nous rappelle-t-il ainsi que nous sommes au seuil de la mort et de la vie, toujours. Et son appel à la vigilance, à la veille, résonne fort à cette aune.

Le Maître nous a confié une tâche dans sa maison. « C’est comme un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail… ». Ce n’est pas seulement une activité, une chose à faire. C’est une manière de nous confier sa maison ; car de la manière dont chacun s’acquitte de sa tâche dépend la bonne marche de sa maison, et si un s’en acquitte mal, les autres, aussi attentifs soient-ils, ne pourront pas faire merveille, ou jusqu’à un certain point seulement. Notre solidarité est aussi celle-là, faire par notre engagement personnel, même très humble, même peu visible ou non spectaculaire, que d’autres puissent aussi accomplir leur tâche et que la maison du Maître soit toujours en état. Dans notre humble tâche, c’est toute la maison sur laquelle nous veillons.

Et quelle est cette maison ? Le contexte qui précède, passant du Temple de Jérusalem à l’évocation de l’univers entier, laisse à penser que la maison du Maître, c’est la totalité de la créature, l’univers tout entier. La manière dont nous accomplissons notre tâche dans le monde, comme le battement de l’aile du papillon, a le pouvoir d’apporter ou de porter préjudice au monde entier.

Nous sommes donc invités à la vigilance : « Veillez donc, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison,… » Comme nous l’avons déjà vu dans le précédent commentaire du même texte, ce n’est pas le portier seulement qui doit veiller, ce sont tous les serviteurs, tous les membres de la maisonnée. La manière de veiller propre au portier, c’est d’être aux aguets de jour comme de nuit, sans bouger de son poste. La manière de la plupart des autres, c’est d’être actifs et mobiles, tout à leurs missions, durant le jour, puis de bien dormir la nuit afin d’être le lendemain en mesure d’œuvrer à nouveau. La même vigilance peut faire adopter suivant les moments des attitudes diamétralement opposées, qui ne se comparent pas.

Notre texte est traduit : « S’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! » Mais le verbe [kathéoudoo], ici traduit par « endormi » ou « couché« , et qui semble alors dire exactement le contraire de ce que je viens d’écrire -je suis alors un mauvais commentateur !-, veut aussi dire « inactif« , et je pense que c’est ainsi qu’il vaudrait mieux le traduire. Il est tout simplement impossible de ne jamais dormir, ou alors c’est la mort assurée à brève échéance. Si le retour à l’improviste du Maître entraînait de ne jamais dormir, j’ai bien peur qu’il trouve une maison entièrement vide de serviteurs, tous morts d’épuisement. Ce ne peut être le sens. En revanche, qu’il nous trouve tous actifs, au sens de « engagés dans l’action », que ce soit en faisant quelque chose ou que ce soit en prenant le repos légitime pour être en mesure de poursuivre cette action, il me semble que c’est cela qui est souhaitable.

Mais apparaît ici la notion de l’improviste : « comme il se trouve« , « si ça se trouve » littéralement. C’est l’idée qu’on ne sait pas. Il y a de l’inconnu, de l’imprévu, de l’imprévisible. Et les choses peuvent être imprévisibles parce qu’on n’y pense pas, elles peuvent aussi être inenvisageables, inadmissibles. On les sait « en théorie », mais on ne croit pas à leur survenance. Ainsi de la mort. Or ces mots sont dits par Jésus à la veille de sa propre mort : tout va s’enchaîner très vite, après. Ce n’est pas que lui ne sache pas qu’il va mourir, il en a suffisamment prévenu ses disciples, à plusieurs reprises. Il ne sait pas forcément quand, mais il sait que cela va mal finir. Et là, les controverses successives avec les responsables religieux ne peuvent que le rendre très conscient que la chose est imminente. Ce n’est donc pas pour lui-même qu’il parle d’imprévu ou d’improviste.

Mais pour les autres, pour ceux qui l’entourent, il peut y avoir cet imprévu. Depuis qu’il les prévient, il se rend bien compte qu’ils n’admettent pas, qu’ils n’entendent pas. Or il me semble que notre attitude les uns envers les autres n’est plus la même, quand on se rend compte de la précarité et de la brièveté de nos vies. Quand on s’aperçoit que la vie est scandaleusement courte, que tant de nos projets ne verront jamais le jour, resteront à jamais à l’état de désir. Bien sûr, il ne s’agit pas de s’aborder les uns les autres comme de futurs morts, ce serait horrible et inhumain ! Mais il me semble que nous vivons les choses avec une intensité toute différente, quand nous sommes habités du sentiment unique et irremplaçable de l’instant. Le moindre sourire, la moindre histoire partagée, la moindre chose faite ensemble, nous la goûtons à plein, nous voulons en tirer tout le suc. « Au fond de cette coupe où je buvais la vie, peut-être restait-il une goutte de miel ? » écrivait Lamartine.

Il me semble, au début de ce temps de l’Avent, que l’invitation à la veille pourrait être celle-là : s’engager à fond dans ce qui nous est donné à faire, ou à vivre, avec le souci de faire avancer le monde un peu plus, un peu mieux, aussi humble soit notre tâche. Mais aussi, s’engager intensément dans les choses, comme si elles étaient uniques, comme si elles ne se reproduiraient jamais, comme si l’occasion ne s’en reproduirait plus. Et vivre nos relations avec la conscience que la vie est brève et que tout est précieux de ceux dont nous avons la grâce de faire la rencontre.

Rencontre révélatrice (dimanche 26 novembre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai dit qu’il y avait trois paraboles, et je me suis trompé. Il y a bien trois récits consécutifs au « discours apocalyptique » de Jésus, mais le troisième, celui que nous avons cette semaine, n’est pas une parabole : en effet, il n’est introduit ou conclu par aucun mot de comparaison. C’est donc bien plutôt une description qui nous est faite. Nous l’avons déjà rencontrée deux fois. J’ai essayé la première fois d’en donner un commentaire assez général, Faire ou ne pas faire, telle est la question, ; puis la deuxième fois de faire ressortir qu’à l’arrière plan du texte était présupposé que nous n’étions jamais seul pour agir et faire le bien, L’unité est un consentement.

Je suis frappé cette année par l’opération initiale qui est décrite dans cette scénographie grandiose et impressionnante : nous avons pris comme orientation, à cause du discours qui précède nos trois textes, le thème de la rencontre. Et ici, il semble bien qu’il s’agisse d’une rencontre générale, car tout commence par une assemblée générale de « toutes les nations ». D’un côté, on a « le fils de l’homme » qui siège « sur son trône de gloire« , mais il n’est pas tout seul : il a avec lui « tous les anges« . « Ange » signifie d’abord « messager« , et c’est ainsi que, dans les premiers écrits bibliques, ces êtres apparaissent. Dans plusieurs récits très anciens, « l’ange de Yahvé » est même parfois Yahvé lui-même, mais en tant qu’il fait une annonce à un humain, qu’il lui fait passer un message. C’est le judaïsme tardif et le courant de l’apocalyptique qui vont multiplier ces êtres célestes, avec notamment le propos d’augmenter par contraste la transcendance du dieu : plus il y a d’êtres intermédiaires pour aller au dieu, plus haut est celui-ci. On voit ici une scène directement issue de ces inspirations, le « fils de l’homme » est présent avec la totalité des êtres célestes qui l’entourent et le servent, il y paraît d’autant plus grand et unique. Par contrecoup, la rencontre implique tous les habitants des cieux sans aucune exception.

Et de l’autre côté, donc, on a le rassemblement de toutes les [éthnè]. Que sont ces [éthnè] ? Le premier sens qui vient à l’esprit est celui de « nations« , et surtout au sens « religieux » c’est-à-dire tout ce qui n’est pas « Israël », car en général la Bible distingue Israël et « les nations« . Faut-il donc dire qu’Israël est exclu de ce grand rassemblement final ? Ce serait très étrange ! Mais cela veut alors dire que [éthnè] est pris ici dans un sens plus général qu’habituellement dans la Bible, qu’il désigne en quelque sorte tous les peuples, y compris le peuple d’Israël. Mais cette fois, ce n’est pas l’assemblée générale des Nations Unie, qui est, en un sens, symbolique : les nations sont représentées par un ou plusieurs délégués ou ambassadeurs ; ici, l’on sent bien que ce sont numériquement la totalité des nations qui sont là. Tous les êtres humains, comme on a aussi tous les être célestes.

Et n’y a-t-il que les humains ? A vrai dire, le texte ne s’oppose pas à ce que tous les être créés soient également présents, même si les humains vont être sous peu particulièrement l’objet de la suite du texte. On peut imaginer que la convocation générale de la terre et des cieux est une convocation de tout le monde créé, de toute la créature. Lorsque la Genèse pose en titre « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre« , elle veut, par cette présence des « contraires », indiquer la totalité. On pourrait traduire très justement (mais moins poétiquement) « Au commencement, Dieu créa toutes choses. » Cela veut dire que cette rencontre est aussi l’apparition de chacun dans sa dimension cosmique, en lien avec les autres réalités créées. Cette référence aux origines murmure qu’il va y avoir là à rendre compte du rôle qui nous a été assigné dès l’origine.

Or [éthnè] désigne plus largement encore tout ce qui se rattache à une même origine, tous les « genres » (car ce mot est de la même famille que « engendré » ou « génération », et c’est exactement le sens de [éthnè]). Et ici apparaît une difficulté. Car nous pouvons être rangés par genre (homme ou femme, ou encore autre…), nous pouvons être rangés par famille (mais les généalogistes vont vite demander laquelle), nous pouvons être rangés par région d’origine, nous pouvons être rangés par famille de pensée, nous pouvons … que sais-je encore ? Et si toutes ces [éthnè] sont combinées, sont présentes en même temps, il apparaît vite qu’aucun des humains ne peut être exclusivement dans l’une ! Alors que veut dire le texte ? Il me semble qu’il veut dire que, de même que nous somme présents dans notre relation au cosmos tout entier, nous sommes aussi présents dans l’enchevêtrement de nos relations des uns aux autres, et dans ce qu’elles ont de génétique. Aucun d’entre nous ne doit à lui seul d’être ce qu’il est, le « je me suis fait tout seul » est un grand mensonge ou une ignorance grave. Non, nous serons présents à cette ultime rencontre mais avec la manifestation à tous de ce que nous nous devons les uns aux autres, de ce qui nous vient des uns et des autres.

Notre rassemblement est donc une rencontre absolument générale de tous avec tous. Et l’on voit que comme nous appartenons tous à plusieurs [éthnè], parce qu’on peut nous ranger de bien des manières, nous nous appartenons tous les uns aux autres. C’est l’extraordinaire continuité de la créature qui va apparaître là. Jamais rencontre n’aura été à ce point intense : car dans une rencontre, que vivons-nous ? N’est-ce point un échange, ou la possibilité d’un échange ? Or là, nous serons manifestés dans la totalité et la richesse de nos liens, de nos appartenances, de nos relations réelles.

N’ai-je pas tiré un peu trop du seul mot d'[éthnè] ? Il semble que non, car voilà que dans la scénographie de la rencontre, se passe quelque chose d’inattendu, « il séparera…« , [aphoriséï]. Le mot signifie d’abord séparer par une limite, ce qui ne laisse pas de surprendre, quand on voit tout ce que nous avons précédemment fait remarquer. Et si l’on s’en tient là, la rencontre serait étrange, quand elle consiste en une séparation !! Mais le mot signifie aussi déterminer rigoureusement, ou distinguer ou mettre à part : c’est précisément ce qui se fait après dans la métaphore du berger avec les brebis et les chèvres. Traduit et compris ainsi, notre mot vient confirmer très fortement ce que nous avons dit précédemment : chaque être est distingué des autres, pris dans son inconfusible individualité. Le jugement -car c’en est un- qui précède la sentence est une opération intellectuelle de distinction ; et dans cette assemblée universelle, dans cette rencontre générale, il n’y a, il n’y aura, pas qu’une grande foule où l’on se perd, il y aura une rencontre personnelle de chacun pour ce qu’il est.

Ce serait donc que tous les hommes, dans l’intrication indécelable de leurs relations et de leurs appartenances multiples, sont pris chacun distinctement, et manifestés ainsi. La rencontre est à la fois générale et profondément personnelle. Ce ne sera pas comme ces grands rassemblements où l’on est finalement plutôt seul : pas de plus grand isolement que dans une foule ! Mais l’on verra, chacun verra pour lui-même, en même temps qu’on verra pour les autres, à quel point nous constituons chacun une convergence unique de relations, à quel point nous influons et sommes influencés, à quel point nous apportons et recevons, à quel point nous aimons et sommes aimés.

La rencontre, si elle est une grande rencontre générale, est une rencontre de chacun avec le Fils de l’homme, une rencontre à la face des autres. Une rencontre pleine de surprises, et d’abord à propos de soi : « mais quand donc t’avons-nous vu avoir faim et t’avons-nous nourri ? » Tous ces gestes, considérés comme des « petits gestes », dont nous ne gardons pas le souvenir et dont nous disons, quand on nous les fait remarquer : « C’est rien. C’est normal. », tout cela n’est pas perdu mais sera alors révélé. Nous nous verrons à notre vraie grandeur (ou petitesse), en même temps que nous découvrirons celle des autres.

Et dès à présent, tressaillant déjà de cette perspective, nous pouvons regarder les autres, dans nos rencontres, comme porteurs d’une profondeur et d’une richesse incomparable.

Rencontre par anticipation (dimanche 19 novembre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce texte fait immédiatement suite à celui de la semaine passée. Nous l’avons déjà rencontré deux fois. La première, j’ai essayé de préciser la situation dans laquelle se trouvaient mis les esclaves du maître, S’investir, croire qu’on a toujours quelque chose à donner ; la deuxième, j’ai essayé de mieux comprendre l’action attendue des mêmes esclaves, Le risque de l’autre. Nous avons dit précédemment que ces trois paraboles venaient pour répondre à la question des disciples : « Quel sera le signe de ton avènement et de la fin de [cet] âge ?« , après avoir écarté de leur esprit qu’il s’agissait d’une catastrophe et en cherchant à y installer la conviction qu’il s’agit d’une rencontre. Nous avons vu, dans la parabole des Dix Jeunes Filles, comment il y avait (ou pas) « rencontre ». Et que nous dit cette parabole-ci sur ce thème ?

Fondamentalement, nous voyons que pour chacun des trois esclaves, il y a le même schéma d’une rencontre double, ou en deux fois. Chaque esclave rencontre son maître, mais la fiction qu’est la parabole décompose en quelque sorte cette rencontre en deux « moments », ou deux dimensions différentes.

Le premier moment est celui où le maître, de sa propre initiative, donne à son serviteur une part de son héritage (je me suis expliqué sur le choix de ces mots pour traduire le texte dans les commentaires précédents). Que ce don soit caractérisé comme un héritage les lie étroitement à la mort du maître, mais en fait aussi une dévolution définitive, sans retour. Ce qui est largement souligné par la suite de la parabole : à aucun moment le maître réclamera-t-il la restitution de ses biens, ce ne sont plus ses biens mais ceux de ses serviteurs. Lui, leur a tout donné. Ce don est proportionné à chacun : non pas à des préférences du maître, non pas non plus à des manœuvres du serviteur pour obtenir plus ou moins, mais à ce que chacun des serviteurs est en lui-même, à sa puissance de vie et de croissance. Ce don enfin est une mission, mais une mission qui n’est pas dite, qui n’est pas formalisée dans des paroles : ce sont ceux qui l’auront ainsi compris qui se verront loués et récompensés.

Le deuxième moment de la rencontre est celui où le maître, là encore de sa propre initiative, en un temps qui ne dépend que de lui seul et qui peut surprendre d’autant plus que ses dons ont été caractérisés comme « héritage », revient et demande des comptes. Il ne demande encore une fois aucune restitution de l’héritage, qui est donc bien confirmé comme tel. Et celui qui ne l’aura pas compris ainsi, celui qui n’aura pas cru à la réalité du don et à son aspect définitif, est le seul pour qui les choses se finissent mal : car cela a entraîné pour lui de mauvais choix, mélanges de méfiance et de paresse. Or ce moment n’est pas seulement celui des comptes, il est avant tout celui des récompenses : pour chacun il y a la déclaration publique de son inspiration profonde (« tu as été bon et fiable« , « mauvais esclave, et nonchalant« ), guide de ses actions, assortie pour les uns d’une nouvelle promesse et d’une invitation : « sur peu tu as été fiable, sur beaucoup je t’établirai ; entre dans la joie de ton seigneur« , pour l’autre d’un reproche et d’une injonction de rejet faite à d’autres (autrement dit, ce n’est plus à lui que s’adresse la parole).

Cette rencontre à double dimension est donc caractérisée par le don, gratuit et immense, qui donne à chacun une nouvelle dimension, et qui aboutit à la mise en évidence de la puissance vitale et secrète de chacun, de l’inspiration profonde de sa vie. C’est une rencontre qui fait passer l’esclave au niveau du maître : d’abord par l’attribution des biens propres du maître et finalement par l’accueil dans le domaine qui est propre à celui-ci, dans la [kharis] c’est-à-dire à la fois la grâce et la joie, la source qui provoque le don, la gratuité elle-même qui le constitue, et le redébordement spontané qui comble celui-là même qui pourtant donne. C’est un parcours extraordinaire. Et c’est là le signe de son avènement et de la fin du régime propre à ici-bas, à ce monde. Non pas l’anéantissement du monde, encore une fois, non pas son explosion, mais sa transposition plus haut, son passage avec le maître en son lieu propre.

Mais ce que je trouve encore plus extraordinaire -si c’est possible-, c’est que ce double moment forme dans cette rencontre entre le maître et son serviteur comme un espace, une distanciation : dans cette rencontre même, toute la dimension du temps s’installe, et celle du travail, qui en reçoit une dignité infinie. Car ce travail, celui des serviteurs, de ceux qui ont compris (ils sont la majorité, tout de même !), c’est un investissement, c’est une valorisation de ce qu’ils ont reçu. La bonne manière de recevoir, c’est de redonner : car il n’y a pas à cette époque de mouvement bancaire qui permette de gagner beaucoup en un seul click, mais il y a des rencontres, des activités humaines, des initiatives, une confiance faite, des prêts accordés, des rendements aléatoires suivant les succès des uns et des autres, des pertes, des gains, des espoirs partagés ou déçus, des risques, des succès, des joies partagées, tout ce par quoi « normalement » des biens peuvent être mis en valeur et augmenter celle-ci.

Autrement dit, après le départ du maître (donc au lieu même où se distinguent les deux dimensions de la rencontre avec lui), le serviteur se retrouve vis-à-vis des autres, et pour peu qu’il ait pris au sérieux le don et la mission qui lui ont été faits, dans la situation qu’avait le maître avec lui. Il apprend à être le maître, même bonté, même confiance, même richesse à confier -à cette exception près, et ce n’est pas rien, que le serviteur ne donne pas son bien sans retour, il n’atteint pas, parce que c’est impossible, la gratuité totale et absolue du maître.

Ainsi, à l’intérieur de la rencontre fondamentale du serviteur avec le maître, s’inscrivent toutes les rencontres humaines faites dans le régime de ce monde, toutes les rencontres qui sont les nôtres un peu tous les jours : elles sont la préparation de la révélation finale, elles sont l’entraînement (au sens sportif) du nouveau statut que le maître prépare pour son serviteur. L’investissement de soi dans les rencontres est déjà l’imitation du maître, la matière révélatrice de la bonne inspiration du serviteur et la préparation à la joie finale. Décidément, notre parabole est un magnifique dévoilement de ce qu’est la « fin » : non ce qui termine mais ce à quoi aboutit, l’océan en lequel débouche le fleuve et le flux de cette vie, laquelle anticipe dans la réalité cet océan de joie. ll me semble que, même et peut-être surtout si nous vivons le temps présent dans la douleur ou la souffrance, nous percevons cela, nous percevons qu’il y a toujours le mystère des rencontres et que là sont les vraies joies, quand on se dépouille peu à peu de tout, quand on perd tout, quand on ne sait plus trop quoi espérer. La rencontre est toujours là, et elle porte à jamais la substance même de la rencontre plénière et définitive.

Pour qui es-tu présent ?(dimanche 12 novembre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous sautons encore un peu plus loin dans le texte de Matthieu et aujourd’hui, ainsi que les deux dimanches suivants, nous aurons trois paraboles qui se font suite : ouf ! Mais elles font elles-mêmes suite à un texte qui ne nous est pas donné, à savoir le « discours apocalyptique » mis par Matthieu dans la bouche de Jésus. Ses disciples l’ont en effet interrogé sur « la fin », parce que Jésus, en voyant leur admiration pour le bâtiment du Temple, leur a dit que ce Temple serait détruit. Ce fait, pour eux épouvantable, est équivalent dans leur esprit à la fin des temps, à la fin du monde. Et tout le discours dit « apocalyptique » de Jésus vise à dissocier dans leur esprit ces deux choses : l’avènement de catastrophes et la fin du monde. Puis il y joint trois paraboles, dont nous avons aujourd’hui la première, et qui répondent peut-être bien à la question qu’ont posée les disciples, celle des signes de la fin. Et bien sûr, si la fin n’est pas une destruction (du Temple et du monde entier) mais plutôt une apparition, une rencontre (celle du « Fils de l’homme »), les signes vont en être fort différents !

Lorsque nous avons précédemment rencontré cette première parabole, celle dite « des Dix Vierges », j’ai essayé la première fois d’en dégager le sens général, en la replaçant dans le contexte du mariage dans cette culture et en cherchant à interpréter le sens de cette fameuse lampe, Faiblesse et intelligence. La deuxième fois, je me suis étonné du fait que la comparaison soit faite non avec les cinq sages, mais bien avec les dix jeunes filles ! Et j’ai cherché à comprendre quelle bonne nouvelle cela nous donnait, Venez comme vous êtes.

Cette fois-ci, je m’étonne de cette phrase : « Amen je vous le dis : je ne vous connais pas« . Au premier abord, cette phrase m’a toujours paru dédaigneuse, déniant à celles qui frappent à la porte tout titre à entrer. Comme on dit aujourd’hui « t’es qui, toi ? » à une personne à qui on dénie le droit à la parole, à intervenir dans une conversation. Et j’avoue que l’interprétation galopante que je donnais à cette parabole, voyant dans l’époux le Christ et dans son épouse l’Eglise, me faisait voir dans le maître de maison la figure du père, et je ne voyais pas comment le père pouvait dire à aucune de ses créatures « je ne vous connais pas » ! Et il y a bien là de quoi s’indigner, et il y a bien là de quoi être révolté : comment ?! Le père n’est-il pas présenté par ailleurs comme toujours accueillant et miséricordieux ? Comment peut-il dire à quelqu’un « je ne vous connais pas » ? Mais voilà, il s’agit bien là d’un manque de rigueur dans la lecture, où le va-et-vient entre le texte et l’interprétation qu’on en donne produit des effets d’incompréhension…

Revenons donc à notre texte, et replaçons cette phrase dans son contexte : nos cinq jeunes filles qui frappent à la porte sont celles qui sont dénommées [mooraï], insensées. Le mot, et tous ceux de sa famille, n’exprime pas la notion de la folie en tant que possession délirante (ce qui se dit [-mania]), mais l’hébétude, l’abrutissement, la sottise, la nigauderie. Matthieu a déjà employé ce mot d’une façon significative, juste après les Béatitudes, lorsque le discours de Jésus se poursuit : « Vous êtes le sel de la terre, mais si le sel devient [moora], dans quoi se re-salera-t-il ? » Il s’agit clairement d’une perte de consistance, d’une perte du caractère propre. Elles n’ont pas pensé à prendre d’huile en réserve, elles n’ont pas non plus réfléchi au bizarre conseil donné par les « réfléchies » d’aller en chercher « chez les marchands » en pleine nuit. Et les voilà en retard, qui frappent à la porte.

Le problème, pour elles, est justement et finalement ce retard ! Remettons-nous dans le contexte nuptial de l’époque : le marié va chercher sa femme en pleine nuit. Lui est accompagné de tous ses compagnons, elle attend avec ses amies. Et tout ce beau monde revient en un seul cortège dans la maison paternelle, où se célèbre la fête. Certes le marié, qui a continué de fréquenter sa femme pendant l’année depuis la signature du contrat de mariage, connaît sans doute bon nombre des amies de sa femme, peut-être pas toutes cependant, car il est évident que pour l’occasion unique de la célébration de son mariage, sa femme va faire signe aux amies proches, mais aussi moins proches. Quant à son père, il ne les connaît pas, c’est à peu près sûr ! Autrement dit, ce qui légitime leur entrée dans la salle de noces, c’est le fait qu’elles arrivent dans le cortège de sa belle-fille. Mais quand il leur dit : « je ne vous connais pas« , c’est tout simplement la vérité ! Ce n’est pas une formulation condescendante ou méprisante, les mots mis sur un rejet volontaire, mais tout simplement l’énoncé d’une réalité… Il ne les connaît pas. Peut-il aller se renseigner auprès de sa belle-fille ? Non, puisqu’elle est en ce moment même avec son fils dans la chambre nuptiale. Il n’y a pas d’autre solution que de leur fermer la porte.

Reprenons maintenant ce que nous disions au début : la « fin » du monde n’est pas une catastrophe mais une rencontre. A l’aune de cette première parabole, il s’agit d’abord d’une rencontre d’amour. Mais ce qui est l’essentiel pour y participer, pour être du lot, c’est d’abord une question de « timing », et celui-ci à son tour dépend entièrement d’une question de priorité. En y réfléchissant, la priorité des priorités est d’être avec l’épouse. Pas avec l’époux : ce n’est pas cela que dit la parabole. On ne sait jamais si on est avec l’époux, on désire sa venue, mais c’est une réalité nocturne, pas claire. Sois avec l’épouse, avec cette amie bien concrète, bien repérable, de chair et de sang. Ton amie t’a invitée à ses noces ? Sois présente. Présente à elle. L’attente est longue, trop longue, pour toutes et tous. Tout le monde s’endort durant cette attente. Tu n’y avais pas songé ? Qu’importe, reste avec ton amie. Tu n’avais pas idée des délais ? Qu’importe, reste avec ton amie. Tu n’as plus les moyens d’assurer ta fonction (tu n’as plus d’huile) ? Qu’importe, reste avec ton amie. Elle part ? Part avec elle, marche avec elle, aussi loin qu’elle aille. Alors, même si tu la laisses au seuil de la chambre nuptiale, tu seras entrée dans sa maison, et tu y seras pour toujours, et tu seras de la fête sitôt que les époux reparaîtront.

Dans le fond, ce qu’il y a de vraiment insensé chez les « insensées« , c’est de perdre le sens de leur présence, d’oublier qu’elles sont d’abord là pour une autre, avec ce qu’elles sont, y compris tous leurs manquements. Ce qui nous dispose avant tout à la grande rencontre de la fin, c’est cela : avec qui es-tu ? Pour qui es-tu présent(e) ?