Je suis un chrétien, prêtre marié et désormais professeur de lettres. Le projet de ce site est tout simplement de partager la Parole et singulièrement l'évangile. J'essaie d'apporter tous les dimanches ce qui m'est venu au cœur et à l'esprit : j'espère que les lecteurs voudront bien à leur tour réagir, à mes commentaires s'ils le souhaitent mais surtout à l'évangile.
Un commentaire général de ce texte a été fait ici : Un nouveau dynamisme pour un monde nouveau. Je voudrais cette fois-ci suivre de plus près l’expérience des femmes. Il me semble en effet qu’elle est trop passée sous silence : elles sont les premiers témoins d’un évènement absolument unique, et cependant elles sont presque passées aux oubliettes de l’histoire et surtout de l’institution qu’est devenue l’Eglise, il ne s’en est suivi aucune conséquence pour elles ! Elles seules pourtant ont pu raconter ce qui nous est maintenant rapporté par Matthieu, elles seules ont dit aux autres disciples, aux Douze en particulier. Qu’ont-elles donc vécu ce matin-là ?
Voilà donc deux femmes, « Marie la Magdaléenne et l’autre Marie« , qui vont « voir la sépulture« . Ce ne sera pas une découverte pour elles, puisque Matthieu nous les a montrées présentes au moment même de la mort de Jésus, et toujours présentes à sa sépulture. Il nous a d’ailleurs précisé qu’elles avaient suivi depuis la Galilée : ce sont des fidèles entre les fidèles, pas de celles que l’on nomme et qui accomplissent des actions spectaculaires, mais de celles que rien ne décourage et qui sont là. On a presque l’impression que c’est la désertion complète des autres qui les fait apparaître et qui les met en lumière : elles sont comme ce que la mer laisse sur la plage quand elle redescend. De même qu’à la mort de Jésus, dans Matthieu, la nuit s’est faite laissant apparaître le seul Jésus, de même parmi les disciples le vide s’est fait laissant apparaître les seules femmes.
Cela veut dire qu’il y a une sorte de parenté entre Jésus et ces femmes. C’est lui qui meurt, et qui est vivant, nouveau. Elles sont là, les mêmes, quand il meurt et quand il est vivant. On peut dire qu’elles ont fait corps avec lui quand il est mort, et elles vont s’apercevoir qu’il leur est donné de faire de même quand il est vivant, dans cette nouveauté tellement inattendue.
Pour le moment, elles sont venues « voir la sépulture« . Le verbe [théooréoo] a le sens d’observer avec attention, de manière soutenue. Elles ne sont pas « venue voir », au sens de se renseigner, car elles savent déjà bien ce qui s’est passé, elles y étaient ! Matthieu a d’ailleurs insisté dans les lignes qui précèdent, lors de la déposition et de la sépulture de Jésus, sur le regard des femmes. Elles savent déjà tout. Ce qu’elles viennent faire dès l’aube naissante de ce jour, c’est fixer leurs yeux sur celui qui n’est plus. C’est leur première visite à un mort, elles vont se poser là et laisser leur regard se poser longuement sur sa sépulture pendant que leurs pensées iront à celui qui n’est plus. Elles ne craignent pas les gardes ni les arrestations, pas plus ce matin que l’avant-veille sur le Golgotha. Peut-être est-ce un avantage de leur statut de femme -ou plus exactement de leur absence de statut comme femme ? Tout de même c’est un beau courage, tant était évidente la rage des responsables.
Ce qu’elles voient est époustouflant : un tremblement de terre, un être céleste éblouissant, « comme un éclair« , qui roule la pierre du sépulcre et s’assoit dessus, la garde qui tombe comme morte ! Les scènes de mort ne sont pas finies, le carnage va-t-il continuer ? La terre a déjà tremblé quand le maître est mort, après que les ténèbres se furent « étendues sur toute la terre« . A présent, assistent-elles à un combat entre armée céleste et armée terrestre ? Celui qui vient d’anéantir en un instant une garde entière va-t-il aussi s’attaquer à elles ?
Mais voilà qu’il s’adresse à elles, et en faisant manifestement la part des choses : il ne va pas les traiter comme eux. « Vous, n’ayez pas peur : je sais en effet que vous cherchez Jésus le mis-en-croix » : il est de leur côté, et il a reconnu en elles des alliées. Voilà qui doit être soulageant, même s’il est des amis un peu encombrants et effrayants.
Maintenant, essayons d’imaginer l’effet sur elles, dans tout ce contexte, des paroles suivantes, « il n’est pas ici, il est relevé » ! Pour ces femmes, fidèles entre les fidèles, venues en bravant tout pour être encore un peu avec le Maître, secouées et effrayées par ce qui se déroule sous leurs yeux, entendre « il n’est pas ici… » : mais leur cœur doit s’arrêter de battre ! C’est un tapis qu’on tire sous leur pied ! C’est leur tour d’être, intérieurement, « séïsmées » ! Quant à l’autre élément du message, « il est relevé » ou « il est réveillé » (au passif : sous-entendu « par quelqu’un »), avouons qu’il peut faire penser à des histoires de fantômes. A qui ne fait pas peur l’idée d’un mort debout, en errance ! Et penser à celui qu’elles aiment en cet état, cela doit être profondément perturbant !!! Je crois qu’il faut penser à tout cela pour saisir la véritable révolution mentale consistant à comprendre les choses à partir de « il n’est plus mort » : ce n’est pas qu’un impensé, c’est un impensable. Et au point du message où nous en sommes, je ne vois pas comment les femmes pourraient seulement imaginer partir de là…
L’envoyé ajoute « vite venez voir » et puis « allez dire… ». Puis son « Voilà, je vous l’ai dit » donne à penser que, mission accomplie, il s’en va aussitôt. Que font les femmes ? Elles s’enfuient en courant !!! Qui n’en ferait autant ? Mais là où elles sont uniques, étonnantes, merveilleuses, c’est que dans leur fuite même se joue la transformation. Nous leur devons toute notre foi chrétienne, si nous croyons en la résurrection ! Car tout en quittant avec précipitation ce lieu terrible, se fait jour en leur cœur cette fameuse hypothèse impensable, le « il n’est plus mort », et leur peur, tout en courant, le cède à la joie. Leur course pour quitter (ce lieu) devient course pour aller dire.
Combien dans notre vie y a-t-il de choses que nous voulons fuir, ou que nous voudrions fuir ! Et si nous ne le pouvons pas, l’envie en est plus forte encore. Combien y a-t-il des choses qui nous terrifient ! Mais des femmes nous pouvons apprendre à changer cet élan de fuite en élan de rencontre, et cette terreur en joie. Comment ? Pas de retour en arrière, pas d’affrontement de ce qui nous fait peur. Mais de là où nous sommes, laisser monter en nous un autre point de départ, un « il n’est plus mort » impensable. Comme elles, aller outre, outre ce qui nous tue le coeur et la vie, dans l’outre-mort. Et c’est alors, et alors seulement, qu’a lieu la rencontre avec l’ultime étape, celle du désaisissement : se déprendre de celui qu’elles aiment, le laisser aller, ne plus chercher à se saisir de lui mais plutôt se laisser saisir par lui au fond de soi, au fond des motivations les plus profondes de sa vie.
Je continue mon projet bancal de commenter le récit de la passion séquence par séquence, mais en alternant les récits d’un évangéliste à un autre. On trouvera dans le dernier, Emporté par la foule, les références aux autres commentaires déjà faits. Cette année, après l’arrestation de Jésus à Gethsémani d’après Luc l’an passé, je m’arrête sur le procès devant Caïphe d’après Matthieu.
Matthieu nous indique tout de suite qu’il faudrait lire ce qui suit comme un diptyque : il y a Jésus, et il y a Pierre. Nous suivrons Jésus, Pierre nous occupera l’année prochaine. Mais il ne faudra pas oublier cette mise en parallèle qui est sans doute très importante pour mieux comprendre : il y a un effet miroir à côté duquel il ne faudra pas passer, entre ce qui se passe à l’intérieur, chez le grand-prêtre, et ce qui se passe à l’extérieur, dans sa cour.
Ainsi, « Ceux qui ont saisi Jésus l’emmènent devant Caïphe le grand-prêtre, où les scribes et les anciens se sont réunis. » Leur pouvoir s’est exercé sur Jésus, on lui a mis la mains dessus (l’expression, symbolique, est tout-à-fait significative) et maintenant on l’entraîne de Gethsémani où on s’est saisi de lui jusque devant le grand-prêtre. Et Caïphe n’est pas seul, il y a avec lui toute une assemblée : les spécialistes des écrits que sont les scribes, et les spécialistes de la religion que sont les anciens. Il y a un écho entre deux verbes employés l’un pour Jésus et l’autre pour les membres de cette assemblée, au moment où tous convergent vers chez Caïphe, car ils n’y vont pas de la même manière.
Pour Jésus, c’est le verbe [ap-agoo] ; pour les scribes et les anciens, c’est le verbe [sun-agoo]. [agoo], c’est toujours conduire, guider. Mais [ap-agoo] c’est conduire hors d’un lieu : c’est le verbe utiliser pour traduire en justice, emmener au supplice ; mais c’est aussi celui employé pour entraîner à l’écart dans une mauvaise intention, et détourner hors du droit chemin. Voilà qui nous décrit tout un univers intentionnel : si Jésus converge chez Caïphe, ce n’est pas de son propre fait, mais c’est la volonté de ceux qui l’y emmènent qui se révèle. [sun-agoo], c’est conduire ensemble : c’est rassembler, réunir, rapprocher, se contracter. Le mot a le même radical que la « Synagogue ». Ainsi, si ce qui caractérise d’emblée Jésus est d’être arraché à quelque chose, d’être tiré hors de son « lieu », ce qui caractérise les autres est cette convergence vers le même but, cette complicité dans un même dessein.
En miroir, on l’a dit, il y a la démarche de Pierre : « Pierre, le suit à distance, jusqu’à la cour du grand prêtre ; et il y entre et s’assoit avec les gardes pour voir la fin. » Pierre est un disciple, et c’est bien le verbe suivre qui est associé à cette qualité dès le début des évangiles. Cette fois, pourtant, la suite est « à distance » : la peur, sans doute, si elle ne le coupe pas encore de son maître, creuse déjà un fossé entre eux. Il va jusqu’à l’ [aolè], qui désigne un espace à l’air libre, souvent la cour d’une maison. Espace libre pour lui, quand Jésus est fait prisonnier. Il s’asseoit avec les [hupèrétaï], mot qui désigne d’abord les rameurs ou les hommes d’équipage, mais finalement tous les subordonnés : eux vaquent en attendant des ordres, lui en attendant l’issue des évènements. Pierre vient librement, là où son maître est entraîné contre sa volonté. Il reste dehors et dans un espace libre, là où son maître est à l’intérieur, détenu. Il attend pour voir la fin, là où son maître est acteur de cette fin.
Et puis nous revoilà à l’intérieur, et pour un long moment. C’est le procès auquel nous assistons. « Les grands prêtres et l‘‘assemblée siégeante tout entière cherchaient un faux témoignage contre Jésus pour le faire mettre à mort… » Surprise, le grand-prêtre n’est plus singulier mais pluriel : sans doute y a-t-il là les représentants des grandes familles sacerdotales, et pas seulement le grand-prêtre nommé par le pouvoir civil. Nous aurions donc là le signe d’une mise sous l’éteignoir d’un conflit très important de légitimité entre ceux qui revendiquent une légitimité historique à diriger la religion et ceux, celui surtout, Caïphe, qui tient sa légitimité du pouvoir politique : rappelons que Hérode-le-Grand avait écarté les « historiques » pour nommer des grands-prêtres nés à l’étranger, afin de mieux les contrôler. Mais il semble qu’ici, les rivalités se taisent un instant. C’est sans doute que tous se sentent menacés par Jésus. Sa manière d’être et son approche de la loi et des écritures menacent dans leurs fondements leur pouvoir.
Du reste, il est clair que ce procès sera entièrement à charge. Le but est avoué, « pour le faire mettre à mort« . On sait déjà qu’il faudra, pour l’exécution de la sentence de mort, l’aval de l’autorité de l’occupant romain, mais il faut d’abord énoncer cette sentence. Si les jeux sont déjà faits, on peut se demander quel besoin il y a d’un procès ! Mais c’est qu’il s’agit précisément pour eux tous de sauver leur légitimité et leur autorité : il est donc capital que les apparences institutionnelles soient sauves. Ce sont précisément elles que la prédication de Jésus menace. Procès il y aura, mais ce sera un procès à charge. Mais la recherche du moyen d’emblée ne s’affirme pas simple : ils cherchent « un pseudo-témoignage« , car un témoignage au sujet d’un acte ou d’une parole qui mérite la mort n’est pas simple à dénicher. Du reste, continue le texte, « … et ils n’en trouvaient pas parmi les nombreux faux-témoins s’avançant.«
Je suis tout de même étonné que l’affaire soit si mal montée. Comment ! Voilà des hommes qui sont nombreux, qui ont une autorité reconnue (même si pas forcément appréciée), qui ont un projet précis : ils sont suffisamment au pouvoir pour que soient nombreuses les personnes prêtes à faire ce que ces hommes leur demandent, prêtes à mentir devant un tribunal (il est vrai que l’assemblée leur est d’avance acquise), et ils ne parviennent pas à trouver le témoignage qu’il leur faut ? Cela montre une belle impréparation. Mais dans l’esprit de Matthieu, nous comprenons aussi, en creux, que cela montre que face à Jésus, il s’avère impossible de montrer même au prix de la vérité -mais en restant tout de même crédible : car rappelons-le, il s’agit de sauver l’institution !- impossible de montrer Jésus en défaut, de le montrer transgressant la loi ou les écrits au point de mériter à l’évidence la mort.
C’est si difficile à croire, que Matthieu nous donne un exemple. « En dernier s’en approchent deux, qui disent: « Celui-ci a dit : ‘Je peux détruire le sanctuaire du dieu et, en trois jours, le bâtir.’ » C’est le retour sur un épisode que tous les évangélistes rapportent, sans doute parce qu’il a beaucoup marqué les esprits, mais sans doute aussi parce qu’il a effectivement été utilisé dans le procès. Matthieu situe cet épisode dans l’élan même de l’entrée triomphale à Jérusalem (Mt.21,10-13) : « Jésus entre au temple, il jette dehors tous ceux qui vendent et achètent dans le temple. Les tables des changeurs, il les retourne, ainsi que les sièges des vendeurs de colombes. Il leur dit : « Il est écrit : Ma maison sera appelée maison de prière. Et vous, vous en faites une caverne de bandits ! » Fin de l’épisode. Il n’y a pas trace de la parole rapportée par les deux derniers témoins, ou même d’une parole approchante (c’est différent chez d’autres évangélistes, mais avec d’autres logiques : nous sommes ici dans l’univers de Matthieu). autrement dit, les faux-témoins rappellent un épisode qui a marqué les esprits et fortement contesté les autorités religieuses (en contestant la manière dont le temple est géré) ; mais pour les besoins de leur cause, ils inventent de toute pièce une parole que Jésus n’a jamais dite.
Et tout le monde le sait, c’est une évidence. « Jésus cependant se taisait« . Nul besoin de s’expliquer sur quelque chose qu’il n’a pas dit. Il est aussi suffisamment en paix pour ne pas avoir à se justifier, à estimer avoir à rétablir la vérité : le ferait-il qu’il entrerait dans une spirale fatale. Mais le silence suffit ; l’assemblée qui le juge, à son grand ennui, est face à un témoignage qui ne paraît même pas vrai. Le grand-prêtre (cette fois, au singulier, c’est Caïphe) est bien ennuyé : « Tu ne réponds rien ? Qu’est-ce qu’ils témoignent à charge contre toi ? » Si seulement Jésus parlait, on pourrait passer des témoignages rapportés à ce qu’il dit à présent, le prendre à partie, le conduire à une parole malheureuse. Mais là, chacun est confronté à un « dossier » vide. » Il faut beaucoup de force pour tenir un tel silence, devant des mensonges aussi révoltants qui s’accumulent, et proférés qui plus est devant une assemblée qui a envie de les accréditer. Il faut une confiance singulière dans le vrai, et aussi être tout-à-fait sûr de la moindre chose que l’on ait dite ou faite. Il faut aussi un recul impressionnant devant la situation, une saisie claire et tranquille des rôles de chacun, de leur autorité véritable. Ce silence tranquille donne tout de la tête et des épaules.
« Le grand prêtre lui dit : « Je t’adjure, par le Dieu vivant, dis-nous si toi, tu es le Messie, le Fils de Dieu. » Changement de stratégie, le prévenu est interrogé directement non sur quelque chose qu’il a précédemment dit ou fait, mais sur son identité. La question est particulièrement perverse : demander à quelqu’un une telle chose, demander à une personne évidemment humaine si elle est « messie » d’une part, « fils de dieu » d’autre part est un défi. Le titre de messie, on s’en souvient, Jésus l’a toujours évité et a interdit à ses disciples de le professer à son sujet : la chose a une portée trop politique. Quant à l’autre titre, appliqué à un être humain, il constitue en lui-même un blasphème, même sous forme de question !!!Le grand-prêtre, dans sa rage à obtenir ce qu’il veut, en oublie toute prudence ou mesure.
La réponse de Jésus le lui fait d’ailleurs remarquer : « C’est toi qui dit ! » Il ne s’agit nullement d’un acquiescement, bien plutôt d’un renvoi de responsabilité du tac au tac. Celui qui pose la question doit assumer ses paroles. Et il enchaîne sur son propre message : « sauf que moi, je vous dis :… » L’exception est bien marquée, elle distingue clairement le message faux de son accusateur et juge de son propre message. Et son message à lui n’assume aucun des deux titres énoncés par le grand-prêtre, il se centre sur le titre qui caractérise sa prédication, difficile pour nous à comprendre, et qui lui a été laissé par la prédication ultérieure de ses propres disciples, qui ne l’ont pas repris : celui de « fils de l’homme ».
« Désormais vous verrez le Fils de l’homme assis à la droite de la Puissance et venant sur les nuées du ciel. » Ce titre, qui appartient au courant de l’apocalyptique, que l’on trouve dans le Livre de Daniel, désigne un être venant avec pleine puissance des sphères célestes pour accomplir le salut promis. Assumé ici, dans les conditions que l’on sait, par un homme réduit à l’impuissance, il sonne de manière dérisoire. Et c’est sans doute précisément pourquoi Jésus l’assume en cet instant. Il n’est pas l’annonce d’un futur : il invite à un regard porté sur le présent, ici-même, avec une autre profondeur. Cet homme debout, c’est « le Fils de l’homme assis« , cet homme jugé devant une assemblée et à la merci de son pouvoir, c’est celui qui est »à la droite de la Puissance« , c’est-à-dire qui exerce la puissance même du dieu unique et agit en son nom, cet homme que l’on accuse faussement de toutes manières de nuit à l’intérieur d’une salle obscure du palais du grand-prêtre, cet homme qui descend au plus bas de l’échelle de la société et maintenant traité en paria, c’est sa manière de venir « sur les nuées du ciel« . Dans cette profession totalement décalée eu égard au spectacle et à la situation, il y a une révélation. C’est maintenant et de cette manière que le dieu unique réalise la promesse attendue et effectue le salut du monde.
La réaction n’a rien à voir avec ce qui vient d’être dit. Elle n’est pas une plaidoirie qui démontre et prouve, elle n’est tirée en rien de ce qui vient d’être dit. Elle est le rugissement trop longtemps réprimé de celui qui n’attendait qu’une parole, quelle qu’elle soit, du prévenu pour en faire un accusé. « Alors le grand prêtre déchire ses vêtements, en disant : « Il a blasphémé ! Quel besoin avons-nous encore des témoins ? Voilà, à l’instant, vous avez entendu le blasphème ! Quel est votre avis ? » Ils répondent et disent : « Il est passible de mort. » Alors ils crachent sur sa face et le giflent ; d’autres le rouent de coups en disant : « Prophétise pour nous, messie ! Qui c’est, celui qui t’a atteint ? » » Un blasphème, c’est une parole qui s’oppose à la divinité, ou qui la tourne en dérision. Jésus, lui n’a fait que donner une interprétation de ce qui est en train de se passer, il a dit que la divinité avait choisi d’accomplir le salut promis à l’instant et à travers la situation qui se déroulait. Mais le consensus de l’assemblée est formé sans avoir jamais reposé sur rien. Les cris passionnés et l’accord spontané tiendront lieu de preuve, les slogans l’emportent sur la recherche de la vérité. Les apparences seront sauves et sauveront les institutions. Mais la réalité est autre, et plus que jamais s’effondrent les institutions : la réalité c’est le salut en train de se réaliser à travers un défi aux apparences, quand la réalité à voir est totalement contraire aux apparences sous lesquelles elle se joue. Le pouvoir des prêtres vient se briser sur celui qu’il condamne, dans une sorte d’aveu d’impuissance à trouver chez lui le moindre reproche méritant sa sentence. Ce pouvoir, qui se fonde sur une parole révélée, est impuissant à révéler quoi que ce soit. C’est la comédie du pouvoir.
Et comment les disciples de Jésus ont-ils pu peu à peu tourner eux-mêmes en une institution ?
Nous voici devant ce récit riche et étonnant de la résurrection de Lazare. J’en ai fait il y a six ans un commentaire général Sortir, et il y a trois ans j’ai commenté la première partie de ce récit, celle où l’on annonce à Jésus la situation de Lazare, Etat de faiblesse. Il conviendrait que je continue avec le deuxième temps de ce récit, celui de la réaction de Jésus une fois reçue cette annonce. L’angle que j’avais choisi était celui de l’aide : comment aider quelqu’un en état de faiblesse ? Je voudrais néanmoins cette fois modifier cet angle, et adopter s’il est possible le point de vue de Lazare lui-même.
« Comme donc il entendit que [Lazare] était en état de faiblesse, alors il demeura au lieu où il était deux jours, ensuite après cela il dit aux disciples : allons en Judée de nouveau. » J’ai déjà indiqué ailleurs que Jean n’utilise pas le mot « malade » à propos de Lazare, mais un mot qui signifie un état de faiblesse, en même temps qu’il suggère une décroissance. Autrement dit, Lazare s’éteint doucement, il s’affaiblit progressivement. Nous savons déjà aussi que Jésus aime Lazare, que celui-ci est le frère de Marthe et de Marie. Jean nous a déjà dit aussi que ce sont ses deux sœurs qui ont envoyé un message à Jésus, d’une justesse parfaite : « Seigneur, vois celui que tu aimes [qui]s’affaiblit« . On ne sait pas si Lazare est au courant de la démarche, ni s’il l’approuve ou la désapprouve : à ce point, c’est comme s’il était déjà hors course.
Sait-il en revanche, après coup, la démarche qui a été faite ? Les deux sœurs ont-elles rapporté à leur frère la démarche qu’elles ont faite, et la réponse de Jésus : « Cette faiblesse n’est pas vers la mort, mais elle est pour la gloire du dieu, afin que le fils du dieu soit glorifié par elle » ? Si non, il n’y a pas de question. Mais si oui, comment a-t-il ressenti et compris une telle réponse ? Car, comme nous l’avons déjà analysé il y a trois ans, cette réponse ne dit pas que Lazare ne va pas mourir : elle dit que cette mort n’est pas le terme ultime de tout. On peut bien sûr, si c’est ce qu’on voudrait entendre, entendre qu’il ne mourra pas, mais ce n’est pas ce qui est dit. Il me semble que cette réponse énigmatique, si elle est parvenue jusqu’à lui, a dû laisser Lazare dans l’incertitude : que va-t-il se passer ? Et puis surtout, qu’est-ce que Jésus va faire ? Car quand on s’adresse à lui, étant donné toutes les choses qu’il accomplit, c’est parce qu’on attend, qu’on espère, qu’il fasse quelque chose.
Mais là, il y a de quoi être totalement déconcerté : « Comme donc il entendit que [Lazare] était en état de faiblesse, alors il demeura au lieu où il était deux jours… » L’insistance un peu lourde de Jean (comme donc… alors…) ne laisse aucun doute sur l’aspect conséquentiel de l’attitude de Jésus. Et c’est bien cela qui est totalement déconcertant : il me semble que quand quelqu’un va mal, la réaction immédiate est au minimum d’aller le, ou la, voir ! Et ici, « il demeura au lieu où il était deux jours« . C’est incompréhensible. Est-ce de la faiblesse ? Car Jésus, il est vrai, est poursuivi par les autorités religieuses, et cette fois-ci d’une façon vraiment efficace et construite. Craint-il pour sa vie ?
En tous cas, notre Lazare ne voit pas venir son ami, il reste seul, il continue de s’affaiblir…. Peut-il ne pas se sentir abandonné ? Sans doute peut-il comprendre que son ami soit retenu ou empêché, le comprendre vraiment, comme quelqu’un qui sait que tout n’est pas possible, et comme un vrai ami qui ne perd pas confiance en son ami. Néanmoins il reste seul avec ses sœurs et sans grand espoir. Il connaît, lui, la dynamique de sa maladie ; il sait, comme le savent tous les « malades », par une intuition profonde que savent écouter les vrais médecins, il sait ce qui lui arrive. Il n’a peut-être personne à qui le dire, et son ami aurait pu être là au moins pour ça. Mais il n’est pas là.
Au bout de deux jours, Jésus « dit aux disciples : allons en Judée de nouveau. » A la bonne heure ! On ne sait toujours pas pourquoi il est resté, car aucune activité ne nous est décrite ni même suggérée, l’incompréhension reste totale. Mais au moins, cette situation a une fin. « Les disciples lui dirent : rabbi, maintenant les Juifs cherchent à te lapider, et tu veux y retourner ? » Eux s’étonnent de ce changement de pied : le risque n’a pas changé. « Jésus répondit : n’y a-t-il pas douze heures dans une journée ? Si quelqu’un circule dans le jour, il ne fait pas de faux pas, parce qu’il voit la lumière de ce monde ; celui en revanche qui circule dans la nuit fait des faux pas, parce que la lumière n’est pas en lui. » Le rapport entre cette observation générale et l’objection des disciples n’est pas évident. Quand on voit suffisamment clair, on marche correctement, mais quand il fait noir on butte et on risque de tomber : voilà bien une remarque dont, pour juste qu’elle soit, on ne voit pas ici l’utilité.
Et pourtant, à bien considérer cette phrase, il y a un rapport avec l’objection des disciples. Car ceux-ci se sont étonnés du changement de pied de Jésus, de sa décision de retourner en Judée qui vient à l’inverse de sa première attitude qui était de rester là et de n’en pas bouger. Et Jésus parle du passage du jour à la nuit, ou inversement. On pourrait comprendre que s’il ne bougeait pas, c’est qu’il considérait qu’il « faisait nuit » ; et s’il bouge maintenant, s’il marche, c’est qu’il considère qu’il « fait jour » désormais. Quelque chose s’est donc produit qui a fait passer de la nuit au jour, qui autorise désormais de marcher sans faire de faux pas. Quelque chose, mais quoi ?
« Il dit cela, et après cela leur dit : Lazare, notre ami, s’est endormi : mais je me mets en marche afin de le réveiller. » C’est la situation de Lazare qui a changé. C’est bien lui qui est au centre de la préoccupation de son ami. Lazare était dans une situation qui faisait « nuit » pour Jésus, il ne pouvait pas marcher sans risquer le faux pas. Mais maintenant ce n’est plus le cas. Il y a là quelque chose qui nous échappe totalement, c’est ce qui constituait un empêchement pour Jésus. Mais nous avons une certitude, celle que jamais Jésus n’a cessé de penser à Lazare, ni de construire son attitude ou ses choix par rapport à lui. Lazare sait-il que Jésus ne cesse de se positionner par rapport à lui ? J’en doute. Et pourtant c’est le cas. Au Lazare d’aujourd’hui, ce texte vient le dire : même si tu ne le sais pas, même quand tu éprouves surtout son absence, ton Ami désire être avec toi et il est dépendant d’un « jour » ou d’une « nuit » qui lui imposent de se manifester ou pas.
« Les disciples lui dirent donc : seigneur, s’il s’est endormi il sera rétabli ! » Peut-il y avoir meilleur remède au malade que le sommeil réparateur ? « Jésus avait parlé de sa mort, eux croyaient qu’il parlait du repos du sommeil. » Quiproquo complet. « Alors donc il leur dit avec autorité : Lazare est mort, et je me réjouis à cause de vous pour que vous croyiez, si je n’étais pas là ; mais allons à lui ». Lazare est mort, sans son ami, sans l’Ami auprès de lui qui aurait tout changé. Jésus n’a pas fait exprès de ne pas être là, quelque chose l’en a empêché, c’était « la nuit ». Je pense qu’il en est profondément peiné, et ses larmes bientôt le feront voir. Mais « à quelque chose malheur est bon », il trouve tout de même un motif de joie dans cette situation profondément affligeante, c’est que les disciples vont se voir offrir une occasion de renforcer encore leur foi. Mais Jésus veut aller trouver Lazare, même mort.
Pouvons-nous dire que ça ne lui fera ni chaud ni froid ? Une fois mort, on doit être assez indifférent à pas mal de choses… Mais après tout je n’en sais rien, n’ayant jamais été mort. « Thomas appelé Didyme à son tour dit à ses condisciples : allons-y nous aussi pour mourir avec lui. » La perspective de Thomas est assez désespérée : la mort a pour lui un effet diffusif, absorbant. Aller trouver Lazare mort, c’est une folie que Jésus fait et où il va laisser sa propre vie (puisqu’il est recherché dans le but de le faire mourir), la mort de l’un va entraîner la mort de l’autre… alors qu’elle entraîne aussi celle des disciples, et ainsi tout le monde sera mort. Il ne lui vient pas à l’idée que c’est la vie qui pourrait se diffuser à partir de Jésus.
Peut-être est-ce révélateur de la manière dont nous envisageons la mort, comme une puissance ultime et souveraine, que rien ne peut arrêter ni contester. Lazare, lui, est mort dans la confiance envers son Ami, même si c’est dans l’ignorance des raisons qui l’empêchaient d’être là et ne faisaient pas obstacle à sa mort. Mais il faut que la puissance de Jésus soit bien autre, pour que même cela ne l’arrête pas dans son élan. Ce « mais allons à lui » final de Jésus est tout sauf banal. Il va aller à Lazare, jusqu’à Lazare. Pas jusqu’au tombeau de Lazare, ni jusqu’au corps de Lazare, mais jusqu’à Lazare. Son élan va à lui, et le rejoint. Et c’est ce qui va être la vie de Lazare.
Nous parlions il y a peu, mon ami et moi, de guérisons. Je disais que dans les évangiles, il y a toujours quelqu’un pour demander la guérison : soit l’intéressé, soit quelqu’un de son entourage ; et que si ce n’est pas clair, Jésus faisait dire à l’intéressé ce qu’il voulait. Je m’étais trompé : voilà un épisode dans l’évangile de Jean où quelqu’un est guéri sans avoir rien demandé ! J’ai eu l’occasion de commenter deux fois déjà ce texte magnifique, une fois en examinant la notion de « péché » qui s’y trouve présente, « Maintenant vous dites que nous voyons, votre péché demeure », et une fois en m’attachant à la première partie du texte, celle qui conduit à ce nouvel état où l’homme voit, Le regard et l’action.
Faisons une remarque tout de suite : la guérison physique de cet homme aveugle-né intervient au verset sept d’un texte qui en compte quarante et un ! C’est dire si notre texte n’est pas tout-à-fait un récit de guérison, l’intention de Jean est ailleurs, manifestement. Reste pourtant que cet homme n’a rien demandé, à aucun moment. Et à aucun moment ne s’adresse-t-on à lui pour lui demander ce qu’il veut, ce qu’il désire, ce qu’il souhaite. Voilà qui est tout de même bien étrange…Si l’on pense à la guérison de l’aveugle de Jéricho, (par exemple Mc.10,46-52), Bartimée l’aveugle crie haut et fort quand il entend que c’est Jésus qui passe, et même quand on essaye de le faire taire. Son cri est assez général, « Aie pitié de moi fils de David !« . Et c’est Jésus qui, lui demandant d’être plus précis, « Que veux-tu que je fasse pour toi ?« , le pousse à oser dire « Rabbouni, fais en sorte que je re-voie ! -Va, ta foi t’a sauvé.«
Mais mettons-nous maintenant à la place de cet homme aveugle-né : il est né comme cela, il n’a jamais connu la lumière, il ne sait pas ce qu’est une couleur, son esprit ne se représente pas une forme par le biais de contours aperçus à distance, seulement de contours « ressentis » au toucher, de près. Il reconnaît les autres à leur voix, l’univers est pour lui un monde de sons, d’odeurs, de sensations. Pour cet homme, cette perception du monde est la normalité, il n’a pas d’expérience autre. Bartimée demande de voir à nouveau, il se souvient de ce qu’il a perdu, il est depuis le déclenchement de sa cécité en état de manque. Rien de tel pour notre homme aveugle-né. Alors je pose la question : que pourrait-il bien demander ?
On peut même se demander ce qu’il peut bien penser en entendant la discussion qui se déclenche autour de lui à son propre sujet : pourquoi l’évocation d’un péché de lui-même ou de ses parents ? Pour quelqu’un qui vit « normalement » depuis tout petit, la question doit paraître particulièrement obscure et cruelle. Certes il a forcément perçu que bien des personnes autour de lui ont des facultés supplémentaires ; il a forcément perçu que le monde et la société ne sont par organisés pour lui mais plutôt pour ceux qui disposent d’une faculté dont lui ne dispose pas. Mais le monde lui apparaît plutôt alors comme fautif à son égard ! Imaginons un instant que notre univers soit fait pour des gens qui savent voler, combien nous serions à la peine pour la moindre chose ! Et quel serait notre ressentiment d’entendre d’autres se demander si c’est notre faute ou celle des nos parents que nous ne puissions pas voler !…
Au -delà de ce point du « ressenti », nous comprenons que Jésus ne rend pas la vue à cet homme, mais qu’il la lui donne. Cet homme accède à quelque chose qui est pour lui totalement nouveau, à quelque chose qu’il n’a même jamais conçu : et comment aurait-il pu ? Alors il ne s’agit pas tout-à-fait d’un processus de guérison, si guérir veut dire rétablir. Il ne s’agit pas ici de rétablir, mais d’établir. Cet homme peut être considéré par des voyants comme « pas fini », donc marqué avant tout par un déficit. Mais pour lui-même, dans l’expérience de l’aveugle-né, il se vit comme tout-à-fait « fini », et grâce à ses quatre sens, il fait son chemin dans le monde. Accéder à la vue est pour lui un véritable avènement. Il s’agit d’accéder à une nouveauté inconcevable. Et en cela, on comprend qu’il puisse y avoir là une analogie avec la résurrection.
Je ne sais pas ce que cet homme aurait demandé si Jésus lui avait dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » Il me semble qu’il ne pouvait pas demander de voir. Cela veut dire que Jésus choisit de lui donner ce qu’il n’a pas demandé, il choisit de le transporter dans un monde entièrement nouveau et à lui inconcevable. Va-t-il l’accepter ? Ce nouvel état fera-t-il sa joie, ou au contraire sa peine et son malheur ? Ceci nous met, me semble-t-il dans un nouveau rapport avec Jésus : il y a ce que nous lui demandons, à quoi il peut répondre oui ou non, et puis il y a ce qu’il veut faire, ou fait. Sommes-nous prêts à accueillir cela ? Sommes-nous prêts au moins à l’expérimenter ? Car la nouveauté dérange toujours….
C’est cette confrontation de points de vue qui constitue me semble-t-il le cœur du paragraphe suivant de notre récit, le point de vue des anciens voyants et le point de vue de ce néo-voyant. « Les voisins donc, et ceux qui l’avaient auparavant observé parce qu’il était mendiant, dirent : n’est-ce pas celui qui était assis et mendiait ? Certains disaient que c’était lui, d’autres disaient : pas du tout, mais il lui ressemble. Lui disait : c’est moi. » Ceux qui voyaient déjà sont ébranlés. Certains, les voisins, ont côtoyé cet homme. Il fait partie de leur univers. Ils sont habitués à sa présence prostrée et suppliante. Ils ont l’habitude de le voir, oui… mais l’ont-ils regardé ? Il y a ainsi des gens que l’on identifie à certains repères : les retire-t-on, nous voilà tout perdus ! Mais d’autres l’avaient vraiment regardé : c’est le verbe [théooréoo] qu’emploie Jean, observer, examiner, contempler. Ils l’avaient observé « parce qu’il était mendiant« . Voyeurisme vis-à-vis du malheur des autres ? Observation soupçonneuse parce qu’il faut toujours se méfier des gens qui mendient ? En tous cas, ils ne l’avaient pas vraiment regardé, lui. Leur attention était tout entière captée par son activité, ou son état. Mais là encore, que l’on change cette donnée, et ils ne sont plus sûrs de le reconnaître : certains oui, mais certains non.
En voilà donc un qui découvre ce que c’est de voir et ceux qui l’entourent… découvrent qu’ils se servent bien mal de la vision qu’ils avaient déjà. Elle ne leur est pas très utile, en tous cas elle ne leur permet pas d’avoir les certitudes qu’ils imaginaient. tout le monde apprend à voir dans cette histoire. Le néo-voyant, lui, assure « C’est moi ». Il sait bien que c’est encore de lui qu’on parle, il en a l’habitude, et il reconnaît les voix : ses oreilles sont toujours aussi fiables. Mais en confirmant qu’il est à présent celui qui était auparavant comme ils ont décrit, il confirme le changement et la nouveauté pour lui. Il confirme que ses rapports avec les autres sont désormais bouleversés, que son modèle économique est désormais fichu, que ses habitudes sont désormais révolues. Il vivait dans la dépendance des autres, certes. Mais il vivait.
« Ils lui dirent : comment donc tes yeux ont-ils été ouverts ? Lui répond : l’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue et m’a enduit les yeux et m’a dit : va à la Siloé et lave-toi ! Je suis donc parti et en me lavant j’ai vu. » De manière assez naturelle, pour faire le lien entre celui qu’ils ont à présent devant eux et celui qu’ils connaissaient, leurs yeux étant défaillants, ils lui demandent de raconter. C’est son récit qui va pouvoir assurer l’unité du personnage. Et c’est ce qu’il fait. Il retient deux gestes, celui fait par Jésus et celui fait par lui-même. Il a fallu les deux. Il retient aussi l’injonction. Il n’a rien demandé, et l’on remarque ici que Jésus ne lui a rien dit. Il n’y a aucune promesse. Il a obéi, pardonnez-moi, complètement à l’aveugle !! Il ne sait à aucun moment quel va être l’aboutissement du geste qu’il fait. Mais son obéissance complète débouche sur une réalité totalement inattendue.
Vient pour finir (du moins cet épisode) une question étonnante : « et ils lui disent : où est celui-là ? Il répond : je ne sais pas… » La question semble être assez naturelle : l’homme a raconté une histoire qui fait bien le lien entre ce qu’il est à présent et celui que eux connaissaient avant, et il a mis en cause un tiers. Sans doute, interroger ce tiers permettra de s’assurer qu’ils n’ont pas affaire à un imposteur se faisant passer pour un ex-aveugle-né. Mais voilà, il l’a quitté et… il ne pourrait le reconnaître qu’à la voix. Et là, bien sûr, il ne sait pas ce que Jésus est devenu. Jésus l’a introduit dans une nouvelle dimension, totalement inconnue, mais il le laisse seul. Il était dans la dépendance, le voilà maintenant à devoir apprendre la liberté ; or même Jésus le laisse.
Cette attitude est admirable. Bien sûr, elle est sans doute difficile à vivre pour l’intéressé, le changement est brutal. Il ne va plus pouvoir compter sur personne pour lui donner la pièce, alors qu’il a toujours fonctionné ainsi. Son tour d’esprit aurait sans doute reporté sur Jésus cette habitude de dépendance, il aurait sans doute spontanément voulu dépendre de lui. Mais loin d’en tirer parti, Jésus au contraire, dans une chasteté parfaite, rend impossible cette dépendance. Il ne l’a pas conduit à la vue pour en faire sa chose : il le conduit à la liberté. La nouveauté, c’est aussi qu’il mette en oeuvre tout ce qu’il faut pour vivre dans son nouvel état, et c’est seulement en le faisant qu’il pourra découvrir qu’il a cela en lui.
Mais je disais que la question était étonnante : oui, car on pourrait la traduire tout autrement. Dans la question posée, ont demande où est « celui-là« , qui traduit le pronom grec [ékéïnos]. C’est un pronom à caractère emphatique. Spontanément, par le sens aussi, on pense à Jésus. Mais on s’aperçoit dans le grec que Jean a semé d’autres indices : il a employé dans ce paragraphe le pronom [ékéïnos] deux autres fois. Et à chaque fois, il a désigné le néo-voyant lui-même ! Une autre lecture de cette fin de dialogue est donc possible et je pense qu’il faut faire les deux en même temps : les gens lui demandent où il est, lui ! Où il en est… Et il répond « je ne sais pas » : il ne sait pas, il ne sait plus où il en est. Il est perdu. Il a perdu pied dans cette nouveauté totale et subite (et subie). Il ne sais pas encore s’il va l’accepter comme quelque chose de bien, ou pas. Il me semble que si on l’amène aux Pharisiens, c’est pour chercher des repères, surtout pour lui, car les voisins et gens de son entourage précédent vont disparaître du récit. C’est son aventure qui commence, car la vie est une aventure.
Magnifique épisode de la Samaritaine ! J’en ai déjà donné deux commentaires, l’un assez général, Donne-moi à boire, l’autre qui porte sur le début du texte et qui met en lumière l’importance et la force du désir, Êtres de désir. Pour bien faire, je devrais reprendre mon commentaire où je l’avais laissé, c’est à savoir après que Jésus ait dit à la femme de Samarie : « Quiconque boit de cette eau-ci aura soif de nouveau ; celui en revanche qui boit l’eau que moi je lui donnerai, n’aura plus soif de toute sa vie, au contraire : l’eau que je lui donnerai adviendra en lui source d’eau s’élançant pour la totalité de sa vie. »
Alphonse OSBERT, Le Christ et la Samaritaine (1895), Huile sur bois 56 x 38, collection particulière.
La femme réagit à cette affirmation. « La femme dit à son adresse : seigneur, donne-moi cette eau-là, afin que je n’aie plus soif ni ne passe mon temps ici-même à puiser. » J’observe pour commencer l’évolution depuis le début du dialogue : Jésus l’a entamé avec trois petits mots, [dos moï péïn], donne-moi à boire. Et maintenant, c’est la femme qui dit « donne-moi cette eau-là. » Certes elle ne demande pas à boire ; mais elle demande de l’eau (ce n’est pas tout-à-fait la même chose, je vais y revenir). Surtout, Jésus était en demande, et maintenant elle est aussi en demande. Ce n’est pas que la situation soit désormais à fronts renversés : Jésus demande toujours à boire à cette femme, qui reste en mesure de lui donner à boire. C’est plutôt que cette position initiale est désormais complétée par une autre, simultanée : la femme demande de l’eau, parce que Jésus s’est manifesté comme en mesure de lui en donner.
C’est comme si un équilibre était désormais rétabli. Mais non, en écrivant cette phrase, je me rends compte qu’elle n’est pas juste, mais qu’elle révèle une réalité (ce pourquoi, fausse, je la conserve pourtant) : il n’y a pas équilibre, mais double déséquilibre. Entre qui demande et qui peut donner, il y a un déséquilibre. Entre Jésus et la Samaritaine, ce déséquilibre est initialement en faveur de la femme. Il est maintenant complété par un autre déséquilibre, en faveur de Jésus. L’un ne compense pas l’autre : cela voudrait dire par exemple que, parce que Jésus peut donner de l’eau, une certaine eau, à la Samaritaine, il n’a désormais plus besoin de celle qu’il demandait. Or tel n’est pas le cas. Ce qui est vrai, c’est que Jésus est manifestement conscient de ce double déséquilibre, autrement dit que les deux « objets » donnés, ne sont pas les mêmes, ne se recouvrent pas ; alors que la Samaritaine n’en est pas clairement consciente. De là peut-être la légère ironie qui est la sienne, ce ton un peu moqueur qui laisse entendre qu’elle ne croit pas tout-à-fait à ce qu’elle dit, qu’elle tient pour une chimère cette eau qui couvrirait toute soif, définitivement.
Ceci, me semble-t-il fait réfléchir sur le couple donner & recevoir. On oppose facilement les deux, dans des formules un peu faciles disant par exemple qu’il est plus « fort » de donner que de recevoir. Est-ce bien vrai ? Que servirait de donner, s’il n’y avait personne pour recevoir ? En vérité, celui qui donne se pense en position de force, parce qu’il a ce que l’autre n’a pas. Mais ce constat est inapproprié : l’avoir est statique, figé, mort. Le don, lui, est dans la relation, il est en mouvement, vivant. Celui qui reçoit rend effectif le don : sans lui, il n’y a pas de don, celui-ci reste en suspens, inaccompli. Ainsi ne faut-il pas opposer donner et recevoir, ce sont deux compléments d’une même relation.
Et ceci éclaire singulièrement, et critique, et provoque à la conversion, notre manière de donner -ou de recevoir. Donner ne devrait jamais se faire avec prétention, mais avec action de grâce : grâce soit rendue à qui reçoit ce que je donne, car c’est bien ce destinataire de qui me vient la joie du don ! La relation qui s’établit grâce à cette « pente » qui va du donateur au destinataire tire sa consistance aussi bien de l’un que de l’autre : mais peut-être plus du receveur. Sans lui, le don est une « perte », pas un don. Le but du don est d’établir une relation, de consister dans l’établissement d’une relation. Et c’est pourquoi la relation n’est parfaite que si la « pente » inverse est établie aussi, si chacun des êtres en relation est à la fois et en même temps dans la situation du donateur et dans celle du destinataire. C’est là une délicatesse qui ne rend jamais « écrasant ». Quand je donne, je voudrais être toujours attentif à ce que l’autre ait aussi la possibilité de me donner. Il me semble qu’il y a quelque chose de cet ordre dans la bienheureuse Trinité : entre le Père et son Fils auquel il donne l’Esprit, mais aussi entre le Fils et son Père auquel il rend l’Esprit (ce qui se verra sur la croix).
La Samaritaine est-elle donc réellement dans cet échange et cette relation établie ? Elle dit bien : « seigneur, donne-moi cette eau-là… », ce qui va dans ce sens, mais elle y ajoute des raisons, et ce sont celles-ci qui font un peu douter qu’elle soit bien rentrée dans un tel échange. Elle dit en effet : « …afin que je n’aie plus soif ni ne passe mon temps ici-même à puiser. » La première raison pourrait s’entendre en pleine correspondance avec ce que propose l’homme qui est face à elle, « …celui en revanche qui boit l’eau que moi je lui donnerai, n’aura plus soif de toute sa vie,… ». Mais c’est la deuxième raison qui fait douter. Elle évoque une routine pénible, celle de puiser. Mais elle le fait avec une hyperbole qui sent son ironie, « passer son temps » ici-même à puiser. Evidemment qu’elle ne passe pas son temps à puiser, elle a aussi d’autres occupations dans son existence ! Qui en douterait ?
En répondant ainsi, elle montre qu’elle assimile le don potentiel de Jésus (qui deviendrait effectif si elle consentait à le recevoir) au don potentiel qu’elle pourrait lui faire (si elle accédait enfin à sa demande initiale). Or ce n’est pas la même demande : chacune des parties apporte quelque chose sur un plan différent. Et la femme confond les deux plans. Il lui est demandé l’eau qu’elle vient puiser des profondeurs du sol, H2O. Ce qui lui est proposé, ce qui deviendrait immédiatement don si elle le désirait en vérité, c’est une « eau » qui jaillirait en elle : « …l’eau que je lui donnerai adviendra en lui source d’eau s’élançant pour la totalité de sa vie. » D’autre part, l’eau qui lui est demandée est celle dont on use ponctuellement, elle nourrit une soif qu’elle éteint aussitôt. Mais « l’eau » qui lui est proposée correspond à une soif qui est l’aspiration d’une vie entière : l’accorder n’éteint pas cette soif mais y répond sans cesse, comme un amour répond à un désir d’aimer ou d’être aimé, sans l’éteindre.
Je pense que c’est pour cela que Jésus fait bifurquer la conversation sur sa situation matrimoniale, sans avoir l’air d’y toucher : « Va, appelle ton mari« . La simple évocation de cette personne évoque aussi des relations d’un autre ordre, et place la femme sur le plan de relations plus profondes et engageantes, qu’elle vit. Je ne crois pas qu’il y ait malice, de la part de Jésus, à lui parler de son mari : elle pouvait aller le chercher en effet, ils se seraient trouvés deux en face de lui, et j’imagine très bien que, sans faire la moindre allusion à l’aspect socialement « bancal » (mais peut-être affectivement très solide ?) de leur relation, il y aurait eu matière à analogie pour permettre de démêler cette confusion de son interlocutrice -confusion peut-être un peu volontairement entretenue, nous ne le saurons jamais. Elle va choisir d’objecter, ce qui va donner à la conversation un autre tour, ou plutôt permettre un détour : ce ne sera pas le dernier, mais je crois que je vais laisser la suite pour une autre fois…
Je suis arrêté cette année par l’injonction faite à la fin de « ne pas dire« . C’est tout de même une consigne inattendue, dans la mesure où les disciples sont habituellement mandatés pour dire, pour aller là où Jésus ne peut pas aller, pour proclamer la bonne nouvelle. Comment se fait-il donc que cette fois, la consigne soit à ce point contraire ?
Je remarque que cette consigne de silence en rejoint une autre, elle aussi aussi exceptionnelle que constante, et qu’on a coutume d’appeler le « secret messianique » : Jésus défend à ces disciples de dire qu’il est « le messie ». La chose a été fort étudiée, tant elle intrigue : il apparaît que Jésus se méfie immensément de ce titre de « messie », qui est un titre politico-religieux. Se dire, ou se laisser dire, « messie », c’est se proclamer ou se faire proclamer comme le descendant attendu de David, donc prétendre à une légitimité politique tout autant que religieuse, par-delà les chefs politiques et les chefs religieux en exercice, et même face à eux. Or jamais Jésus ne veut jouer ce jeu-là. Jamais il ne prétend entrer dans des questions de légitimité et de pouvoir. Ce qu’il vient faire est bien plus fondamental et novateur.
Or ici, il me semble qu’il y a une ambiguïté parallèle. Et c’et la réaction de Pierre qui m’y fait penser, « si tu veux je dresserai ici trois tentes… » Pierre est devant une vision de gloire, il est positivement ébloui par ce qu’il voit, « son » Jésus en conversation avec les deux plus grands de sa religion, Moïse et Elie. C’est la consécration. Il faut en rester là, il faut arrêter le temps. Il faut figer les choses en l’état.
Il me semble que cette tentation, c’est celle d’imposer un Jésus définitif et irréformable, celle de bloquer les choses à un moment pour ne plus jamais les changer. C’est la tentation du « dogme » au sens de la formule de foi immuable et irréformable, la tentation de l’institution qui ne changera sous aucun prétexte et dans aucune condition, la tentation du rituel immuable qui prime sur toute élaboration liturgique, la tentation des traditions immémoriales et de la « religion des pères ». Tout cela constitue un pouvoir terrible, d’autant plus terrible qu’il semble échapper à qui que ce soit : même les plus hautes autorités peuvent s’abriter derrière un « on ne peut pas toucher à ça, cela ne nous appartient pas ». Alors qu’en réalité, cette position est avant tout en faveur des autorités en place et constitue un artifice de pouvoir.
Jésus en voie tout cela voler en éclat, ou plutôt son père, puisque la voix l’appelle son fils. Tout cela vole en éclat en entrant dans la sombre nuée : plus de vision, plus de tente, plus rien qui demeure : plus qu’une obscurité qui fait peur, une absence de repère totale sinon un seul : Jésus. « Ils ne virent plus que Jésus lui-même, seul« .
Et je remarque que Jésus ne leur interdit pas de parler de ce qu’ils auraient entendu, mais bien de ce qu’ils ont vu : comme pour le titre de messie, la vision de gloire qui donne envie de tout figer leur est interdite. Ce qui appartient à leur message, ce qui ressort de cette transfiguration, c’est tout au contraire ce qui fait tout oser du moment qu’il s’agit d’écouter Jésus, lui seul. D’écouter Jésus partout où il se trouve, d’où qu’il parle, quoi qu’il dise : Jésus dans le pain et le vin consacré, oui, mais aussi Jésus dans sa parole, Jésus là où deux ou trois sont réunis en son nom, Jésus dans un seul de ces petits, « qui sont ses frères« . Toujours le même repère unique, mais dans une diversité déstabilisante qui seule peut éviter à un peuple de disciples de se scléroser en une institution immuable.
La nuit établie par cette nuée est de celle qui font apparaître les étoiles : si l’on n’y entre pas, les diversités de notre unique repère ne peuvent apparaître parce qu’elles sont des lumières aussi faibles et aussi lointaines que les étoiles. La « splendeur » d’une institution figée, aux fonctionnements irréformables, comme une faible clarté diurne, empêche de voir les étoiles. Mais que vienne la nuit, la vraie nuit de la foi, et toutes les présences de notre unique Jésus, à lumière faible, ont leur possibilité d’apparaître. Et comme quand on observe un ciel nocturne, plus l’oeil s’accoutume et plus il voit d’étoiles, et le ciel noir apparaît finalement peuplé de milliards d’étoiles. Quel vent de nouveauté que cet épisode, et cette entrée dans la nuée !
Je m’étonne cette fois-ci de la fin de ce texte : « Alors le diviseur le laisse aller, et voici : les anges s’approchent et le servent. » Il s’agit de la conclusion de notre texte, c’est-à-dire ce vers quoi il tendait tout entier. Il me semble qu’il est plus que temps, après tant de commentaires que j’ai tentés, de m’arrêter sur cette conclusion ! Elle est tout de même sensée donner rétrospectivement son sens à tout ce qui a précédé.
Premier étonnement, elle commence par le mot [toté], alors. C’est le mot par lequel a commencé ce texte des tentations, « Alors Jésus est amené-en-haut au désert… », et c’est encore celui par lequel a commencé l’épisode qui précède, celui du baptême au Jourdain : « Alors Jésus vient depuis la Galilée…« . Autrement dit, Matthieu se sert de ce mot pour signifier quelque épisode nouveau, quelque épisode qui commence, un commencement. Notre conclusion est surtout un nouveau départ, et tout cet épisode vise donc à prendre un nouveau départ, à lancer du neuf. Il faut du reste se rappeler que ces « tentations », si elles sont placées au seuil du ministère public de Jésus, ne sont pas un fait révolu et dépassé, une réalité qui n’a plus cours : elles sont la mise en récit d’une réalité permanente, d’une dimension permanente de son ministère. Jésus exerce son ministère au prix d’un combat permanent (et d’une victoire permanente) contre ce qui pourrait le faire dévier de sa trajectoire. Cela veut donc dire aussi que le bénéfice de ce combat constant est d’être toujours dans le commencement et la nouveauté, c’est le prix pour qu’elle advienne et ne cesse d’advenir.
Cette nouveauté sans cesse jaillissante a un double aspect, une libération et une nouvelle compagnie. Cette double-face d’une même réalité est soulignée ce me semble de deux manières, d’une part par la brièveté de l’énoncé, qui par sa densité traduit bien qu’on parle d’une même réalité, d’autre part par un écho, celui du préfixe [dia-] : on a d’un côté le [dia-bolos], de l’autre les « envoyés » qui le [dia-konéoo], le « servent« . Pour ce dernier mot, que le Dictionnaire Etymologique Grec de Chantraîne fait dériver du mot serviteur, [diakonos], il précise encore : « Le préverbe dia- exprime l’idée de « tous les côtés » ou « complètement ». Et on aurait donc ce double aspect pour Jésus, dans la tentation dont il est libéré et dans le service dont il bénéficie, d’une totalité ou d’une complétude. La nouveauté est aussi totale que l’a été le combat intérieur.
[Ho diabolos]. On traduit ce mot si facilement par « le diable« , évoquant immédiatement un être terrible et inquiétant, avec sa face rouge et poilue et sa queue fourchue : je l’ai de mon côté traduit de quantité de manières : diviseur, adversaire, disinspirateur… Il s’agit avant tout d’un dynamisme intérieur qui tend à fausser, à vicier, à dévier l’élan vital par lequel on apporte ou l’on donne. Il me semble que la personnification de ce dynamisme dit justement ce vers quoi il tend : à diviser. Il brise la simplicité ou l’unité de la personne et la fait double. Dans le fond, la représentation naïve du petit « Milou » avec son petit ange et son petit diable a quelque chose de très juste, pour autant que l’on ne fasse pas de ces deux des entités séparées et des êtres personnels autonomes : il s’agit précisément de se battre contre cette tendance à rechercher deux choses à la fois dont les buts sont contradictoires, et par conséquent les moyens aussi. Mais c’est aussi cette mise en évidence de la dualité qui permet un choix plus affirmé et plus entier de ce qui fait notre unité, de la simplicité dans laquelle nous nous identifions. Jésus ne se bat pas contre un autre, il affirme tout au long de son ministère son unité et sa simplicité profonde, en choisissant toujours le service de son dieu (comme il ressort de ses trois réponses).
La formule employée par Matthieu est fort étonnante, là encore : « Alors le diviseur le laisse aller,… » C’est bien le verbe [aphièmi] à la troisième personne du singulier de l’indicatif à la voix active. Le diviseur le « laisse aller« , le « laisse partir« , le « délie« , le « lâche« , le « libère« . C’est le verbe que les évangiles emploient dans le contexte du pardon accordé. Il n’y a ici rien à pardonner, puisqu’il n’y a aucune faute (or c’est justement un aspect de la tentation que de nous suggérer que nous sommes fautifs du seul fait que la tentation soit née en notre coeur !) : mais il y a des liens dont il faut se libérer, une sorte de piège dont il faut sortir. On voit que cette libération est active : dans ce combat, on est aux prises avec soi-même, avec quelque chose qui veut être un autre en soi-même et fonder un être divisé, duplice, double. Mais vaincre ce dynamisme diviseur oblige ce dernier à nous « lâcher », et c’est là qu’il y a la vraie libération. On est libre pour aimer dans la simplicité, dans un élan unifié et entier.
L’autre aspect de la nouveauté sans cesse jaillissante a un côté émerveillé : « …et voici : les anges s’approchent et le servent. » Ce « et voici » sonne comme le constat émerveillé de la réalité qui maintenant apparaît, comme un paysage splendide sur lequel un brouillard se dissipe. Maintenant, ce n’est plus une seule personnification, ce sont plusieurs acteurs, [hoï an’guélloï] : j’ai traduit paresseusement « les anges« , mais ce sont littéralement « les messagers« , ceux qui portent la nouvelle. Qui sont ceux-là ? Le plus évident est l’ensemble de ceux qui vont avec lui porter la « bonne nouvelle » : maintenant ils et elles peuvent s’approcher, peuvent trouver place. Cela me fait penser que, pour Jésus comme pour nous, laisser place à d’autres, les laisser s’approcher de nous au plus près, dans notre intimité, partager avec eux ce que nous sommes et aussi ce que nous faisons, se fait toujours au prix d’un combat. Pour ce qui est de Jésus, il faut un combat d’une drôle de nature pour partager sa mission avec des gens qui savent aussi bien la dénaturer ou la dévoyer !!! En tous cas, ils sont plusieurs : et il est beau de voir qu’admettre la pluralité est le fruit d’un combat contre sa propre duplicité et en faveur de sa propre simplicité. Jésus s’inscrit désormais dans ce pluriel où il n’est plus jamais seul.
Ces autres à présent « s’approchent » : c’est mot pour mot le verbe par lequel ont débuté les tentations, « Et le tentateur s’approcha, puis lui dit… » C’était alors qu’il éprouvait la faim. A priori il éprouve toujours la faim : rien n’a changé de ce côté-là ! Mais alors que ce qui a surgi d’abord est le dynamisme diviseur, il reste maintenant les autres, et s’ouvrir aux autres est le vrai sens de nos jeûnes. Ils peuvent s’approcher, venir au plus près, aussi intimement que là où se tient le dynamisme diviseur, et peut-être que même celui-ci leur est dévoilé, de sorte qu’ils connaissent tout de celui dont ils s’approchent. « et ils le servent« , ils s’occupent de lui entièrement, « de tous les côtés« , « complètement« . Lui se livre au meilleur d’eux-mêmes, à leurs soins, qui ne sont peut-être pas entièrement purifiés comme lui l’est, et qui vont donc peut-être mal tomber, être malhabiles, n’être pas purs de toute intention déviante : qu’importe, il l’accepte dans une paix et une simplicité souveraine, car c’est cela même qui est une nouveauté transformante, et qui peut contribuer à faire passer ceux-là aussi dans le royaume de la simplicité et de l’unité.
Ainsi donc, il me semble que la conclusion de notre passage fait apparaître que passer dans une vraie nouveauté de vie est le fruit d’un combat permanent contre ce qui, en nous, nous divise voire nous disperse, et nous conduit avant tout à accueillir les autres et toute la pluralité du monde, des opinions, des intentions et des actions.
J’ai déjà commenté ce passage (qui fait suite à celui de la semaine passée) en son entier ici : A la mesure du père. Je voudrais cette fois-ci m’arrêter sur la formule finale, qui est tout de même bien énigmatique, et qui est généralement traduite « vous serez donc parfaits comme votre père du ciel est parfait« .
Parfaits ? Qu’est-ce à dire ? L’adage ne veut-il pas que « la perfection ne [soit] pas de ce monde » ? Et reconnaître ses imperfections, n’est-ce pas d’une saine et juste humilité, basique même ? Alors on pourra dire que précisément, il s’agit de reconnaître ses imperfections, mais pas pour y demeurer : pour ouvrir au contraire des voies de progrès, de croissance, et tendre vers la perfection tout en sachant qu’on ne l’atteindra pas « ici-bas ». Certes. Mais on pourrait citer bien des « vies de saint » où ce propos a conduit à des errements ou des abus… peut-être parce que ce propos centre sur soi, sur sa propre « croissance » et amélioration, au lieu de décentrer de soi, ce qui est essentiel à la charité, extatique par essence ?
Le mot employé par Matthieu est celui de [téléïos], qui est formé sur [télos], la « fin« , aux sens de terme, mais aussi de réalisation, de but, mais aussi, étonnamment, au sens de ce qui est dû, de taxe, de paiement. Dès lors, [téléïos] désigne ce qui est dernier, ce qui est terminé, ce qui est achevé, ce à quoi rien en manque, ce qui est mûr. Mais le même adjectif peut aussi avoir le sens actif de ce qui termine, ce qui achève, ce qui mène à terme. On voit que notre adjectif « parfait », qui pour nous a vite un sens moral, ne coïncide pas totalement (j’hésite à dire… parfaitement !!) avec ce que nous venons de voir. L’idée est bien soit de ce qui a atteint sa destination, son but, sa réalisation, soit de ce qui fait atteindre sa destination, son achèvement, etc.
Mais Matthieu ne nous laisse pas aux prises avec le seul vocabulaire, fort heureusement, il nous donne aussi un autre repère et pas des moindres grâce à ce « comme« , [hoos]. Il y a ici un ressort particulier, et ce n’est rien de moins que l’imitation de « votre père, le céleste« . Autrement dit, tous ces nouveaux énoncés, toutes ces recommandations plus fortes et plus exigeantes que celles jusqu’alors en vigueur, ne visent pas moins qu’à une imitation de ce père ! Sera-ce une imitation réelle, sera-ce une analogie, cela n’est pas dit mais il est clair qu’un rapport de ressemblance est établi par le biais de cette « loi » évangélique. On peut donc se demander comment « votre père, le céleste » est [téléïos] pour mieux entendre comment le disciple doit être [téléïos], puisque c’est le même adjectif qui est employé.
Que dit donc Matthieu à ce sujet ? Dans les lignes qui précèdent, dans le même « discours sur la montagne », donc, il nous dit : « que votre lumière brille devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux. » Cela fait entendre que notre « père, le céleste » est ultimement celui qui est la source de tout bien, puisque tout bien accompli tourne les regards vers lui et le fait reconnaître dans une transparence incontestée comme l’origine du bien qui a été fait.
L’expression revient une deuxième fois, immédiatement avant la phrase qui nous occupe : « Eh bien ! moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. » Ici, « votre père, le céleste » est celui qui engendre ceux qui pratiquent l’amour des ennemis et la prière pour ceux qui leur font violence, c’est-à-dire (si je reprends ce que j’ai tenté d’expliquer dans mon précédent commentaire de ce passage) ceux qui cherchent, et notamment par l’usage de la parole échangée, à ne plus être toujours aux prises avec quelqu’un, mais à s’ouvrir à tous dans le don de soi. Et l’illustration de cela, c’est la gratuité totale du grand donateur : pluie comme soleil sont donnés inconditionnellement, non seulement aux « justes » ou aux « bons » d’une part, aux « injustes » ou aux « méchants d’autre part, mais à eux tous ensemble, c’est-à-dire non seulement en ne regardant pas de quel « retour » il va bénéficier, mais encore en faisant en sorte que ce soit une communauté déjà formée sous son regard qui se construise par les dons qu’il fait.
Je remarque que « votre père, le céleste » est nommé au début de tous ces préceptes renouvelés et rendus plus profonds, et à leur fin : au début comme l’origine de tous le bien qui peut être fait par l’un ou l’autre, à la fin comme l’origine même de celui qui fait ce bien ultime, presque inaccessible (et pourtant vécu par plus d’un), et non plus seulement l’origine du bien qu’il fait ! En tous cas, au total, on voit que le sens de [téléïos] pour « votre père, le céleste » est manifestement un sens actif ! Il est plutôt celui qui achève le monde et les hommes, qui les mène à leur terme, qui les accomplit : aussi bien personnellement comme humains, en leur donnant la capacité de faire le bien, que comme collectivité humaine, en leur donnant gratuitement de quoi vivre et se reconnaître les uns les autres.
J’avoue que cela conduit à un sens auquel je ne m’attendait pas en commençant : nous sommes appelés à être [téléïos] comme il est [téléïos], c’est-à-dire nous aussi dans un sens actif. C’est une mission pour le disciple, à travers sa manière d’être, à travers ses actions, à travers ses relations, que de travailler à ce que chaque homme advienne à lui-même, et aussi à ce que la communauté humaine advienne à elle-même en y favorisant les échanges et la reconnaissance. Merveilleux programme, qui est loin de centrer sur soi, bien au contraire !
Le passage de l’évangile de Matthieu qui nous est donné cette semaine fait encore suite, c’est exceptionnel, à celui de la semaine passée : après avoir indiqué que la cité des disciples était désormais établie en pleine lumière, au vu et au su de tous, de volonté délibérée, le maître montre désormais quels sont les types de comportement attendus dans cette cité, jusqu’où doit aller la transparence, et ce que le monde doit voir chez les citoyens d’une telle cité. J’ai déjà situé ce passage et tenté d’en donner un premier commentaire partiel dans La loi de la vie. Je voudrais cette fois m’arrêter sur le dernier paragraphe de notre texte : je voudrais me demander ce qu’il veut dire, quelle évolution est demandée et pour quelles raisons, me demander quelles implications cela a dans notre vie, et finalement chercher le pourquoi de ce point particulier, pourquoi il est important dans cette nouvelle cité.
« Vous avez entendu de nouveau qu’il a été ordonné aux anciens : tu ne feras pas de faux serments, tu t’acquitteras au seigneur de tes vœux. Or moi, je vous dis de ne pas jurer du tout : ni par le ciel, parce que c’est le trône du dieu, ni par la terre, parce qu’elle est le marchepied de ses pieds, ni par Jérusalem, parce qu’elle est la cité du grand roi, ni ne jure par ta tête, parce que tu ne peux faire un seul de tes cheveux blanc ou noir. Que votre parole soit « oui » pour un oui, « non » pour un non : ce qui excède ces mots vient du mauvais.«
Le texte part, comme dans les paragraphes précédents, de ce qui est déjà dit. Je ne trouve pas, dans les écritures, de texte qui dise mot pour mot ce que Matthieu rapporte, mais nous avons maintenant l’habitude de trouver chez Matthieu des références assez libres. On peut suggérer : »Tu n’invoqueras point le nom de l’Éternel ton Dieu à l’appui du mensonge; car l’Éternel ne laisse pas impuni celui qui invoque son nom pour le mensonge. » (Ex.20,6), et » Quand tu auras fait un vœu à l’Éternel, ton Dieu, ne tarde point à l’accomplir; autrement, l’Éternel, ton Dieu, ne manquerait pas de t’en demander compte, et tu aurais à répondre d’un péché. » (Dt.23, 22). Dans le premier cas, il s’agit de manifester la sainteté du dieu unique en ne l’associant jamais au mensonge ou à la fausseté : le dieu est trop unique pour être associé à des combinaisons humaines, il ne saurait non plus être instrumentalisé. Par ailleurs, lorsqu’il est associé à une parole, à un engagement pris, cet engagement doit être honoré sous peine là encore de tirer le dieu vers le faux.
Tous ces commandements prennent sens dans le cadre de la mission fondamentale de l’homme telle qu’elle ressort notamment du décalogue (pris au sens large de la loi d’abord énoncée dans l’Exode) : manifester en ce monde, au milieu des hommes tels qu’ils sont, la sainteté, c’est-à-dire le caractère « à part », inconfusible, du dieu unique. Ce dieu n’est pas d’abord « numériquement » unique, mais bien plus fondamentalement il ne fait nombre avec rien, il ne se compare à rien (et c’est d’ailleurs pour cette raison que j’écris toujours « le dieu », préférant que le langage le désigne d’une manière étrange plutôt que de lui donner un nom propre… comme tant d’autres êtres). Le comportement et la vie de l’homme ont comme perspective de manifester cet aspect du dieu, et c’est le sens de ces commandements d’abord mis en avant par Matthieu dans notre paragraphe.
Mais Jésus, dans le discours fondateur de la nouvelle cité, ne se contente pas de cela, il pousse plus loin en interdisant jusqu’au serment lui-même. Qu’est-ce que cela veut dire ? Il me semble qu’à y réfléchir, les serments ne trouvent de sens que dans un contexte général où la parole n’a pas toujours la même valeur : c’est parce que la parole que les humains s’échangent est faite aussi (pas seulement, tout de même) de demi-vérités, de faux semblants, parfois de mensonges délibérés et d’omissions intentionnelles, qu’apparaît la nécessité de paroles reconnues comme éprouvées ou éminemment fiables. Faute de quoi, aucune société n’est possible, aucune cité, car celle-ci ne peut être bâtie que sur la confiance. D’où ces paroles spéciales, ces « serments », qui engagent celle ou celui qui les prononce, en lui faisant prendre un risque. Le parjure risque sa vie devant les hommes. Et, au cas où jamais les hommes ne découvriraient le parjure (le serment mensonger), il fait prendre un risque devant le dieu qui connaît les secrets des cœurs.
Les anciens Grecs juraient par le Styx, le principal fleuve des enfers : dans leur culture, le « grand serment des dieux » pouvait être prêté par tous, même par les dieux, et entraînait automatiquement pour celui qui ne le respectait pas d’être jeté au Tartare, lieu d’une torture éternelle. On voit que la cité des hommes a besoin pour se bâtir dans la confiance de se construire sur une menace, terrible, et qui engage les dieux eux-mêmes : ce sont eux, Zeus en particulier, qui précipitent au Tartare.
S’affranchir de tout serment est donc un objectif extrêmement ambitieux. Il s’agit de fonder la cité des hommes non plus sur la crainte mais purement sur la confiance. La condition en est que la parole humaine soit toujours fiable, « Que votre parole soit « oui » pour un oui, « non » pour un non« . On voit que cette parole ne veut pas dire que la négociation ou les conditions ne sont pas possibles : elle veut dire que la parole ne sert et ne vaut que pour ce qu’elle dit effectivement, qu’elle est fondamentalement fiable, qu’elle engage aussi à tout instant. C’est à une telle parole que les disciples, membres de la nouvelle cité, sont exhortés.
Mais les raisons pour lesquelles les serments sont prohibés sont tout-à-fait intéressantes : il ne faut jurer « ni par le ciel, parce que c’est le trône du dieu, ni par la terre, parce qu’elle est le marchepied de ses pieds, ni par Jérusalem, parce qu’elle est la cité du grand roi, ni ne jure par ta tête, parce que tu ne peux faire un seul de tes cheveux blanc ou noir. » Il n’est tout simplement pas question d’impliquer le dieu dans la fiabilité de la parole humaine : on savait qu’il n’était pas question de l’instrumentaliser, mais même faire référence à lui est en quelque manière présenté comme une prise de pouvoir, comme une usurpation. L’homme n’est pas à la place du dieu, il ne peut engager que ce qui est sien, ce sur quoi il a effectivement pouvoir. Donc pas la terre, pas les cieux, pas le cosmos en général. Pas non plus Jérusalem, autrement dit pas ce qui a un caractère religieux ou consacré : justement, cela échappe au pouvoir de l’homme. L’homme peut déclarer une chose « sacrée », elle n’échappe pas à son pouvoir puisque c’est lui qui décrète le sacré. Mais il ne peut déclarer une chose sainte, car dieu seul est saint, il est le seul « à part de tout », et c’est lui seul qui peut communiquer à quelque chose ce caractère qui le manifeste. Agiter le « sacré » ne manifeste aucune piété, en vérité, mais c’est tout au contraire une proclamation de puissance de la part de l’homme ! Et c’est jusqu’à sa propre tête : nous n’avons sur nous-mêmes qu’un pouvoir très relatif.
Entendons bien ce qu’implique cette absence de serment : la nouvelle cité des hommes doit être fondée sur la parole humaine, sur laquelle l’homme cette fois a plein pouvoir. Il ne tient qu’à lui de la rendre fiable avec un oui qui soit (et ne soit que) oui, et un non qui soit (et ne soit que) non. Cela signifie aussi que la nouvelle cité des hommes ne doit pas être fondée sur le dieu : elle est pleinement autonome, elle le laisse à part. C’est une extraordinaire déclaration et revendication de… laïcité !! Eh oui, l’absence de serments dévoile en réalité une ambition grandiose où le dieu soit manifesté saint d’une part par la fiabilité indéfectible de la parole des hommes entre eux, d’autre part par sa non implication par les hommes dans des affaires qui ne relèvent que d’eux-mêmes. C’est d’une modernité incroyable.
Le texte d’aujourd’hui fait directement suite à celui de la semaine dernière, chose assez rare pour être signalée ! Cela veut dire qu’il fait immédiatement suite aux « béatitudes ». J’ai déjà commenté son premier paragraphe, la métaphore du sel : Révéler les saveurs. Mais j’avais dû m’interrompre dans ce bref commentaire, et je voudrais m’attarder cette fois sur la métaphore de la lumière.
Il y a toutefois une actualité qui me retient dans cette première métaphore : « Vous, vous êtes le sel de la terre : or si le « sel » devient fou, en quoi sera-t-il rassemblé ? Il n’a encore de force en rien sinon à être jeté dehors pour être piétiné par les hommes. » Cette actualité, c’est « si le sel devient fou« , s’il perd la sagesse que donnent les Béatitudes à peine énoncées… L’heure est grave pour les disciples, pour l’Eglise. Il semble en effet qu’apparaissent tant de « dysfonctionnements » (comme on dit pudiquement), tant de déviances, tant de maux structurels…. Et c’est ce dernier mot qui est terrible : structurel. Car il signifie que dans la construction même de l’Eglise, de la maison des disciples pour le monde, apparaissent des faits, des manières, des méthodes, qui dévient de l’évangile, et cela depuis parfois fort longtemps. Tant que la « maison » était dominante, on « cachait » cela, qui ne devait pas se voir. Et puis la perte de cette situation dominante -là où elle est perdue, tout au moins- libère la parole, fait apparaître le « sel affadi », c’est-à-dire les disciples devenus fous. Et la situation est à mon avis d’autant plus terrible que, là où la « maison » est encore en position dominante, elle cherche encore à cacher : ce qui montre qu’il n’y a aucune intention sincère de changer, de se repentir, de revenir de sa « folie »…
Et l’on voit bien aussi que la parole est tellement juste, « si le sel devient fou, en quoi sera-t-il rassemblé ? » Car de fait, avoir quitté la sagesse des Béatitudes engendre la division. Nombreux sont les authentiques disciples de Jésus qui ont quitté la « maison » en n’y reconnaissant plus la maison de la sagesse ; certains autres, qui y sont encore, se prétendent les gardiens de la maison et dénient toute errance, et voilà qu’ils scandalisent bien au-delà des murs de la maison jusque dans le monde pour lequel l’évangile est pourtant proclamé, les voilà « piétinés par les hommes« … Je ne veux pas dire que TOUS les disciples sont dans l’errance, que TOUS les disciples usurpent ce nom : je suis même convaincu de l’authenticité évangélique d’une immense majorité silencieuse. Mais nul ne peut prétexter de cela pour ne pas voir, pour ne pas dénoncer. Et c’est le pire des dévoiements que d’instrumentaliser la sainteté des uns pour se dispenser de regarder en face le dévoiement des autres -et d’y porter remède. Non, en tout cela, rien de pire que de cacher, c’est la plus grande source de scandale.
Or c’est justement de lumière que nous parle le deuxième paragraphe du texte d’aujourd’hui. « Vous, vous êtes la lumière du monde. Elle ne peut, la cité, être cachée en étant située en haut d’une montagne ; nul ne fait brûler une lampe pour l’installer sous le panier mais [bien] sur le support, et elle brille pour tous ceux de la maison. Que brille ainsi votre lumière devant les hommes, pour qu’ils voient de vous les oeuvres belles et glorifient votre père, celui dans les cieux. » La métaphore de la lumière ne s’attarde pas un instant sur la beauté de la lumière : la lumière est prise sous l’angle de la fonction qu’elle remplit, éclairer. C’est la lumière du monde. Elle est là pour lui. Le but, c’est que le monde soit éclairé. Je vais y revenir pour finir.
Mais sitôt faite la première affirmation, il y a comme un hiatus : « Elle ne peut, la cité, être cachée en étant située en haut d’une montagne« . On passe de la métaphore de la lumière à celle de la cité : est-ce une maladresse ? Regardons-y de plus près. Une cité, ce n’est pas qu’une construction urbanistique, ce n’est pas qu’un complexe architectural. Une cité, ([polis], qui donne notre politique, notre politesse,…) c’est une élaboration des hommes, c’est un réseau organisé et institutionnalisé de relations, c’est un lien avec d’autres hommes ailleurs, d’autres cités. Une cité, c’est une ville augmentée de sa campagne, c’est une économie, des échanges, des responsabilités, une destinée commune et construite ensemble. Il s’agit donc, non tant d’une construction architecturale que d’une construction sociale. Or voilà une évidence : si cette cité est installée « en haut d’une montagne« , aucune chance qu’elle soit cachée ! Tous les autres hommes peuvent voir comment cette cité est construite, mais aussi quelle est sa situation et si elle est prospère ou non, si elle est puissante ou non, si semble ou non y régner l’harmonie et l’entente, l’échange et la paix.
Aucune chance qu’elle soit cachée : voilà justement ressurgir le mot dont nous avons parlé plus haut, celui dont nous avons dit qu’il était le pire, pour ce qui était des déviances de la « maison » des disciples…
Il me semble que tout cela est très cohérent : la « cité des disciples », voici qu’elle a été établie par son fondateur (ou inspirateur) « en haut d’une montagne » : pas moyen d’échapper aux regards. Il ne sert à rien de vouloir se cacher, la cacher. Si elle a un défaut, il se verra. Le mot [kruptoo] (qui donne notre crypte, mais aussi les messages cryptés, les cryptogrammes ou les crypto monnaies) signifie couvrir, cacher pour soustraire aux regards, déposer sous terre, faire mystère de : la fameuse cité est une cité de lumière, pour la lumière, dans la lumière. Qu’importe si la lumière tombe sur des choses moches, elle est toujours belle. Mais elle n’est pas faite pour soustraire quoi que ce soit aux regards, ni faire mystère de quoi que ce soit. Ce type de secret est un instrument de pouvoir, discriminant ceux qui « savent » de ceux qui « ne savent pas », jouant sur des leviers de réputation à soutenir ou détruire (ce qui est une mort, sociale mais bien réelle). Mais dans cette cité, tout est fait pour être vu : et même les maladresses ou les défauts ont leur rôle, ne serait-ce que de faire voir que bâtir la société des hommes autrement n’est pas une partie gagnée d’avance !
Et puis le texte passe de la cité à la lampe : dans cette culture, il s’agit d’une lampe à huile, ces sortes de vases bas au bec très allongés d’où émerge une petite mèche. Dans le ventre du vase, la réserve d’huile. On allume la lampe, puis on la loge sur un support prévu à cet effet, soit fixé au mur, soit sur une sorte de grand pied. La situer en hauteur, d’une part évite qu’on la renverse, d’autre part profite à tous en éclairant de plus haut. Il ne viendrait à l’idée de personne, une fois une lampe allumée, de la mettre sous un panier : à quoi servirait-elle ? C’est encore l’idée de cacher à laquelle on s’oppose ! Mais on le voit, c’est bien la fonction de la lumière qui est soulignée : il s’agit d’éclairer toute la maison.
Nous pouvons maintenant revenir à la métaphore initiale, « Vous, vous êtes la lumière du monde. » Les disciples sont établis de telle sorte qu’ils ne peuvent se cacher, ils sont connus comme disciples. Mais ils ne sont pas disciples pour eux-mêmes, ils le sont pour le monde. Il en va ainsi, car leur fonction est que leurs « oeuvres belles » soient connues de tous les hommes et que ceux-ci en « glorifient leur père, celui des cieux. » Parce qu’il est évident que des actions accomplies dans la sagesse des béatitudes, une sagesse qui semble tellement paradoxale, manifestent chez ceux qui les accomplissent une identité filiale. On ne peut pas s’engager à vivre les béatitudes sans cette confiance profonde d’être fils, d’avoir un père indéfectible à l’amour inconditionnel.
Il me semble que cette conscience d’être là pour le monde est le meilleur garant ou stimulant pour une vie authentique. Rien d’héroïque, mais un fil d’authenticité et une action de grâce. La reconnaissance pour être aimé au-delà de toute mesure, le désir que l’on voie la bonté et la fidélité du père, le désir que tous les hommes réalisent à quel point eux aussi sont aimés. Pas en faisant des discours, mais simplement en vivant sous ce jour, sans recherche de petites compromissions dont « on s’arrangera avec le bon Dieu ». Et si certains des actes des disciples n’étaient pas que beaux ? Cela arrive, bien sûr, cela arrivera encore. Mais il n’y a rien à cacher, de peur de cacher les bonnes actions et porter ombrage au père. Du reste, changer, c’est encore une belle oeuvre.