Donner et recevoir (dimanche 12 mars)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Magnifique épisode de la Samaritaine ! J’en ai déjà donné deux commentaires, l’un assez général, Donne-moi à boire, l’autre qui porte sur le début du texte et qui met en lumière l’importance et la force du désir, Êtres de désir. Pour bien faire, je devrais reprendre mon commentaire où je l’avais laissé, c’est à savoir après que Jésus ait dit à la femme de Samarie : « Quiconque boit de cette eau-ci aura soif de nouveau ; celui en revanche qui boit l’eau que moi je lui donnerai, n’aura plus soif de toute sa vie, au contraire : l’eau que je lui donnerai adviendra en lui source d’eau s’élançant pour la totalité de sa vie. »

Alphonse OSBERT, Le Christ et la Samaritaine (1895), Huile sur bois 56 x 38, collection particulière.

La femme réagit à cette affirmation. « La femme dit à son adresse : seigneur, donne-moi cette eau-là, afin que je n’aie plus soif ni ne passe mon temps ici-même à puiser. » J’observe pour commencer l’évolution depuis le début du dialogue : Jésus l’a entamé avec trois petits mots, [dos moï péïn], donne-moi à boire. Et maintenant, c’est la femme qui dit « donne-moi cette eau-là. » Certes elle ne demande pas à boire ; mais elle demande de l’eau (ce n’est pas tout-à-fait la même chose, je vais y revenir). Surtout, Jésus était en demande, et maintenant elle est aussi en demande. Ce n’est pas que la situation soit désormais à fronts renversés : Jésus demande toujours à boire à cette femme, qui reste en mesure de lui donner à boire. C’est plutôt que cette position initiale est désormais complétée par une autre, simultanée : la femme demande de l’eau, parce que Jésus s’est manifesté comme en mesure de lui en donner.

C’est comme si un équilibre était désormais rétabli. Mais non, en écrivant cette phrase, je me rends compte qu’elle n’est pas juste, mais qu’elle révèle une réalité (ce pourquoi, fausse, je la conserve pourtant) : il n’y a pas équilibre, mais double déséquilibre. Entre qui demande et qui peut donner, il y a un déséquilibre. Entre Jésus et la Samaritaine, ce déséquilibre est initialement en faveur de la femme. Il est maintenant complété par un autre déséquilibre, en faveur de Jésus. L’un ne compense pas l’autre : cela voudrait dire par exemple que, parce que Jésus peut donner de l’eau, une certaine eau, à la Samaritaine, il n’a désormais plus besoin de celle qu’il demandait. Or tel n’est pas le cas. Ce qui est vrai, c’est que Jésus est manifestement conscient de ce double déséquilibre, autrement dit que les deux « objets » donnés, ne sont pas les mêmes, ne se recouvrent pas ; alors que la Samaritaine n’en est pas clairement consciente. De là peut-être la légère ironie qui est la sienne, ce ton un peu moqueur qui laisse entendre qu’elle ne croit pas tout-à-fait à ce qu’elle dit, qu’elle tient pour une chimère cette eau qui couvrirait toute soif, définitivement.

Ceci, me semble-t-il fait réfléchir sur le couple donner & recevoir. On oppose facilement les deux, dans des formules un peu faciles disant par exemple qu’il est plus « fort » de donner que de recevoir. Est-ce bien vrai ? Que servirait de donner, s’il n’y avait personne pour recevoir ? En vérité, celui qui donne se pense en position de force, parce qu’il a ce que l’autre n’a pas. Mais ce constat est inapproprié : l’avoir est statique, figé, mort. Le don, lui, est dans la relation, il est en mouvement, vivant. Celui qui reçoit rend effectif le don : sans lui, il n’y a pas de don, celui-ci reste en suspens, inaccompli. Ainsi ne faut-il pas opposer donner et recevoir, ce sont deux compléments d’une même relation.

Et ceci éclaire singulièrement, et critique, et provoque à la conversion, notre manière de donner -ou de recevoir. Donner ne devrait jamais se faire avec prétention, mais avec action de grâce : grâce soit rendue à qui reçoit ce que je donne, car c’est bien ce destinataire de qui me vient la joie du don ! La relation qui s’établit grâce à cette « pente » qui va du donateur au destinataire tire sa consistance aussi bien de l’un que de l’autre : mais peut-être plus du receveur. Sans lui, le don est une « perte », pas un don. Le but du don est d’établir une relation, de consister dans l’établissement d’une relation. Et c’est pourquoi la relation n’est parfaite que si la « pente » inverse est établie aussi, si chacun des êtres en relation est à la fois et en même temps dans la situation du donateur et dans celle du destinataire. C’est là une délicatesse qui ne rend jamais « écrasant ». Quand je donne, je voudrais être toujours attentif à ce que l’autre ait aussi la possibilité de me donner. Il me semble qu’il y a quelque chose de cet ordre dans la bienheureuse Trinité : entre le Père et son Fils auquel il donne l’Esprit, mais aussi entre le Fils et son Père auquel il rend l’Esprit (ce qui se verra sur la croix).

La Samaritaine est-elle donc réellement dans cet échange et cette relation établie ? Elle dit bien : « seigneur, donne-moi cette eau-là… », ce qui va dans ce sens, mais elle y ajoute des raisons, et ce sont celles-ci qui font un peu douter qu’elle soit bien rentrée dans un tel échange. Elle dit en effet : « …afin que je n’aie plus soif ni ne passe mon temps ici-même à puiser. » La première raison pourrait s’entendre en pleine correspondance avec ce que propose l’homme qui est face à elle, « …celui en revanche qui boit l’eau que moi je lui donnerai, n’aura plus soif de toute sa vie,… ». Mais c’est la deuxième raison qui fait douter. Elle évoque une routine pénible, celle de puiser. Mais elle le fait avec une hyperbole qui sent son ironie, « passer son temps » ici-même à puiser. Evidemment qu’elle ne passe pas son temps à puiser, elle a aussi d’autres occupations dans son existence ! Qui en douterait ?

En répondant ainsi, elle montre qu’elle assimile le don potentiel de Jésus (qui deviendrait effectif si elle consentait à le recevoir) au don potentiel qu’elle pourrait lui faire (si elle accédait enfin à sa demande initiale). Or ce n’est pas la même demande : chacune des parties apporte quelque chose sur un plan différent. Et la femme confond les deux plans. Il lui est demandé l’eau qu’elle vient puiser des profondeurs du sol, H2O. Ce qui lui est proposé, ce qui deviendrait immédiatement don si elle le désirait en vérité, c’est une « eau » qui jaillirait en elle : « …l’eau que je lui donnerai adviendra en lui source d’eau s’élançant pour la totalité de sa vie. » D’autre part, l’eau qui lui est demandée est celle dont on use ponctuellement, elle nourrit une soif qu’elle éteint aussitôt. Mais « l’eau » qui lui est proposée correspond à une soif qui est l’aspiration d’une vie entière : l’accorder n’éteint pas cette soif mais y répond sans cesse, comme un amour répond à un désir d’aimer ou d’être aimé, sans l’éteindre.

Je pense que c’est pour cela que Jésus fait bifurquer la conversation sur sa situation matrimoniale, sans avoir l’air d’y toucher : « Va, appelle ton mari« . La simple évocation de cette personne évoque aussi des relations d’un autre ordre, et place la femme sur le plan de relations plus profondes et engageantes, qu’elle vit. Je ne crois pas qu’il y ait malice, de la part de Jésus, à lui parler de son mari : elle pouvait aller le chercher en effet, ils se seraient trouvés deux en face de lui, et j’imagine très bien que, sans faire la moindre allusion à l’aspect socialement « bancal » (mais peut-être affectivement très solide ?) de leur relation, il y aurait eu matière à analogie pour permettre de démêler cette confusion de son interlocutrice -confusion peut-être un peu volontairement entretenue, nous ne le saurons jamais. Elle va choisir d’objecter, ce qui va donner à la conversation un autre tour, ou plutôt permettre un détour : ce ne sera pas le dernier, mais je crois que je vais laisser la suite pour une autre fois…

La vision interdite (dimanche 5 mars)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce passage d’évangile, la transfiguration, revient lui aussi tous les ans le deuxième dimanche du carême, dans des évangiles différents il est vrai, de sorte qu’il a déjà été commenté ici bien des fois : Métamorphose (Matthieu), Accepter d’être unique (Marc), Perdre le goût du pouvoir (Luc), Des représentations à la réalité (Matthieu), Marche en montagne (Marc), Jésus prie (Luc).

Je suis arrêté cette année par l’injonction faite à la fin de « ne pas dire« . C’est tout de même une consigne inattendue, dans la mesure où les disciples sont habituellement mandatés pour dire, pour aller là où Jésus ne peut pas aller, pour proclamer la bonne nouvelle. Comment se fait-il donc que cette fois, la consigne soit à ce point contraire ?

Je remarque que cette consigne de silence en rejoint une autre, elle aussi aussi exceptionnelle que constante, et qu’on a coutume d’appeler le « secret messianique » : Jésus défend à ces disciples de dire qu’il est « le messie ». La chose a été fort étudiée, tant elle intrigue : il apparaît que Jésus se méfie immensément de ce titre de « messie », qui est un titre politico-religieux. Se dire, ou se laisser dire, « messie », c’est se proclamer ou se faire proclamer comme le descendant attendu de David, donc prétendre à une légitimité politique tout autant que religieuse, par-delà les chefs politiques et les chefs religieux en exercice, et même face à eux. Or jamais Jésus ne veut jouer ce jeu-là. Jamais il ne prétend entrer dans des questions de légitimité et de pouvoir. Ce qu’il vient faire est bien plus fondamental et novateur.

Or ici, il me semble qu’il y a une ambiguïté parallèle. Et c’et la réaction de Pierre qui m’y fait penser, « si tu veux je dresserai ici trois tentes… » Pierre est devant une vision de gloire, il est positivement ébloui par ce qu’il voit, « son » Jésus en conversation avec les deux plus grands de sa religion, Moïse et Elie. C’est la consécration. Il faut en rester là, il faut arrêter le temps. Il faut figer les choses en l’état.

Il me semble que cette tentation, c’est celle d’imposer un Jésus définitif et irréformable, celle de bloquer les choses à un moment pour ne plus jamais les changer. C’est la tentation du « dogme » au sens de la formule de foi immuable et irréformable, la tentation de l’institution qui ne changera sous aucun prétexte et dans aucune condition, la tentation du rituel immuable qui prime sur toute élaboration liturgique, la tentation des traditions immémoriales et de la « religion des pères ». Tout cela constitue un pouvoir terrible, d’autant plus terrible qu’il semble échapper à qui que ce soit : même les plus hautes autorités peuvent s’abriter derrière un « on ne peut pas toucher à ça, cela ne nous appartient pas ». Alors qu’en réalité, cette position est avant tout en faveur des autorités en place et constitue un artifice de pouvoir.

Jésus en voie tout cela voler en éclat, ou plutôt son père, puisque la voix l’appelle son fils. Tout cela vole en éclat en entrant dans la sombre nuée : plus de vision, plus de tente, plus rien qui demeure : plus qu’une obscurité qui fait peur, une absence de repère totale sinon un seul : Jésus. « Ils ne virent plus que Jésus lui-même, seul« .

Et je remarque que Jésus ne leur interdit pas de parler de ce qu’ils auraient entendu, mais bien de ce qu’ils ont vu : comme pour le titre de messie, la vision de gloire qui donne envie de tout figer leur est interdite. Ce qui appartient à leur message, ce qui ressort de cette transfiguration, c’est tout au contraire ce qui fait tout oser du moment qu’il s’agit d’écouter Jésus, lui seul. D’écouter Jésus partout où il se trouve, d’où qu’il parle, quoi qu’il dise : Jésus dans le pain et le vin consacré, oui, mais aussi Jésus dans sa parole, Jésus là où deux ou trois sont réunis en son nom, Jésus dans un seul de ces petits, « qui sont ses frères« . Toujours le même repère unique, mais dans une diversité déstabilisante qui seule peut éviter à un peuple de disciples de se scléroser en une institution immuable.

La nuit établie par cette nuée est de celle qui font apparaître les étoiles : si l’on n’y entre pas, les diversités de notre unique repère ne peuvent apparaître parce qu’elles sont des lumières aussi faibles et aussi lointaines que les étoiles. La « splendeur » d’une institution figée, aux fonctionnements irréformables, comme une faible clarté diurne, empêche de voir les étoiles. Mais que vienne la nuit, la vraie nuit de la foi, et toutes les présences de notre unique Jésus, à lumière faible, ont leur possibilité d’apparaître. Et comme quand on observe un ciel nocturne, plus l’oeil s’accoutume et plus il voit d’étoiles, et le ciel noir apparaît finalement peuplé de milliards d’étoiles. Quel vent de nouveauté que cet épisode, et cette entrée dans la nuée !

Le prix de la nouveauté (dimanche 26 février).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

L’évangile des « tentations » de Jésus revient tous les ans, au premier dimanche de carême, dans les versions différentes de chacun des évangiles dits « synoptiques ». J’ai déjà eu l’occasion de le commenter dans les articles suivants : Tentation (Matthieu), Guetter les signes d’amour (Marc), De quoi avons-nous faim ? (Luc), Rester libre de la fascination (Matthieu), En harmonie avec le monde (Marc), Sans pouvoir (Luc).

Je m’étonne cette fois-ci de la fin de ce texte : « Alors le diviseur le laisse aller, et voici : les anges s’approchent et le servent. » Il s’agit de la conclusion de notre texte, c’est-à-dire ce vers quoi il tendait tout entier. Il me semble qu’il est plus que temps, après tant de commentaires que j’ai tentés, de m’arrêter sur cette conclusion ! Elle est tout de même sensée donner rétrospectivement son sens à tout ce qui a précédé.

Premier étonnement, elle commence par le mot [toté], alors. C’est le mot par lequel a commencé ce texte des tentations, « Alors Jésus est amené-en-haut au désert… », et c’est encore celui par lequel a commencé l’épisode qui précède, celui du baptême au Jourdain : « Alors Jésus vient depuis la Galilée…« . Autrement dit, Matthieu se sert de ce mot pour signifier quelque épisode nouveau, quelque épisode qui commence, un commencement. Notre conclusion est surtout un nouveau départ, et tout cet épisode vise donc à prendre un nouveau départ, à lancer du neuf. Il faut du reste se rappeler que ces « tentations », si elles sont placées au seuil du ministère public de Jésus, ne sont pas un fait révolu et dépassé, une réalité qui n’a plus cours : elles sont la mise en récit d’une réalité permanente, d’une dimension permanente de son ministère. Jésus exerce son ministère au prix d’un combat permanent (et d’une victoire permanente) contre ce qui pourrait le faire dévier de sa trajectoire. Cela veut donc dire aussi que le bénéfice de ce combat constant est d’être toujours dans le commencement et la nouveauté, c’est le prix pour qu’elle advienne et ne cesse d’advenir.

Cette nouveauté sans cesse jaillissante a un double aspect, une libération et une nouvelle compagnie. Cette double-face d’une même réalité est soulignée ce me semble de deux manières, d’une part par la brièveté de l’énoncé, qui par sa densité traduit bien qu’on parle d’une même réalité, d’autre part par un écho, celui du préfixe [dia-] : on a d’un côté le [dia-bolos], de l’autre les « envoyés » qui le [dia-konéoo], le « servent« . Pour ce dernier mot, que le Dictionnaire Etymologique Grec de Chantraîne fait dériver du mot serviteur, [diakonos], il précise encore : « Le préverbe dia- exprime l’idée de « tous les côtés » ou « complètement ». Et on aurait donc ce double aspect pour Jésus, dans la tentation dont il est libéré et dans le service dont il bénéficie, d’une totalité ou d’une complétude. La nouveauté est aussi totale que l’a été le combat intérieur.

[Ho diabolos]. On traduit ce mot si facilement par « le diable« , évoquant immédiatement un être terrible et inquiétant, avec sa face rouge et poilue et sa queue fourchue : je l’ai de mon côté traduit de quantité de manières : diviseur, adversaire, disinspirateur… Il s’agit avant tout d’un dynamisme intérieur qui tend à fausser, à vicier, à dévier l’élan vital par lequel on apporte ou l’on donne. Il me semble que la personnification de ce dynamisme dit justement ce vers quoi il tend : à diviser. Il brise la simplicité ou l’unité de la personne et la fait double. Dans le fond, la représentation naïve du petit « Milou » avec son petit ange et son petit diable a quelque chose de très juste, pour autant que l’on ne fasse pas de ces deux des entités séparées et des êtres personnels autonomes : il s’agit précisément de se battre contre cette tendance à rechercher deux choses à la fois dont les buts sont contradictoires, et par conséquent les moyens aussi. Mais c’est aussi cette mise en évidence de la dualité qui permet un choix plus affirmé et plus entier de ce qui fait notre unité, de la simplicité dans laquelle nous nous identifions. Jésus ne se bat pas contre un autre, il affirme tout au long de son ministère son unité et sa simplicité profonde, en choisissant toujours le service de son dieu (comme il ressort de ses trois réponses).

La formule employée par Matthieu est fort étonnante, là encore : « Alors le diviseur le laisse aller,… » C’est bien le verbe [aphièmi] à la troisième personne du singulier de l’indicatif à la voix active. Le diviseur le « laisse aller« , le « laisse partir« , le « délie« , le « lâche« , le « libère« . C’est le verbe que les évangiles emploient dans le contexte du pardon accordé. Il n’y a ici rien à pardonner, puisqu’il n’y a aucune faute (or c’est justement un aspect de la tentation que de nous suggérer que nous sommes fautifs du seul fait que la tentation soit née en notre coeur !) : mais il y a des liens dont il faut se libérer, une sorte de piège dont il faut sortir. On voit que cette libération est active : dans ce combat, on est aux prises avec soi-même, avec quelque chose qui veut être un autre en soi-même et fonder un être divisé, duplice, double. Mais vaincre ce dynamisme diviseur oblige ce dernier à nous « lâcher », et c’est là qu’il y a la vraie libération. On est libre pour aimer dans la simplicité, dans un élan unifié et entier.

L’autre aspect de la nouveauté sans cesse jaillissante a un côté émerveillé : « …et voici : les anges s’approchent et le servent. » Ce « et voici » sonne comme le constat émerveillé de la réalité qui maintenant apparaît, comme un paysage splendide sur lequel un brouillard se dissipe. Maintenant, ce n’est plus une seule personnification, ce sont plusieurs acteurs, [hoï an’guélloï] : j’ai traduit paresseusement « les anges« , mais ce sont littéralement « les messagers« , ceux qui portent la nouvelle. Qui sont ceux-là ? Le plus évident est l’ensemble de ceux qui vont avec lui porter la « bonne nouvelle » : maintenant ils et elles peuvent s’approcher, peuvent trouver place. Cela me fait penser que, pour Jésus comme pour nous, laisser place à d’autres, les laisser s’approcher de nous au plus près, dans notre intimité, partager avec eux ce que nous sommes et aussi ce que nous faisons, se fait toujours au prix d’un combat. Pour ce qui est de Jésus, il faut un combat d’une drôle de nature pour partager sa mission avec des gens qui savent aussi bien la dénaturer ou la dévoyer !!! En tous cas, ils sont plusieurs : et il est beau de voir qu’admettre la pluralité est le fruit d’un combat contre sa propre duplicité et en faveur de sa propre simplicité. Jésus s’inscrit désormais dans ce pluriel où il n’est plus jamais seul.

Ces autres à présent « s’approchent » : c’est mot pour mot le verbe par lequel ont débuté les tentations, « Et le tentateur s’approcha, puis lui dit… » C’était alors qu’il éprouvait la faim. A priori il éprouve toujours la faim : rien n’a changé de ce côté-là ! Mais alors que ce qui a surgi d’abord est le dynamisme diviseur, il reste maintenant les autres, et s’ouvrir aux autres est le vrai sens de nos jeûnes. Ils peuvent s’approcher, venir au plus près, aussi intimement que là où se tient le dynamisme diviseur, et peut-être que même celui-ci leur est dévoilé, de sorte qu’ils connaissent tout de celui dont ils s’approchent. « et ils le servent« , ils s’occupent de lui entièrement, « de tous les côtés« , « complètement« . Lui se livre au meilleur d’eux-mêmes, à leurs soins, qui ne sont peut-être pas entièrement purifiés comme lui l’est, et qui vont donc peut-être mal tomber, être malhabiles, n’être pas purs de toute intention déviante : qu’importe, il l’accepte dans une paix et une simplicité souveraine, car c’est cela même qui est une nouveauté transformante, et qui peut contribuer à faire passer ceux-là aussi dans le royaume de la simplicité et de l’unité.

Ainsi donc, il me semble que la conclusion de notre passage fait apparaître que passer dans une vraie nouveauté de vie est le fruit d’un combat permanent contre ce qui, en nous, nous divise voire nous disperse, et nous conduit avant tout à accueillir les autres et toute la pluralité du monde, des opinions, des intentions et des actions.

être parfait ? (dimanche 19 février)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai déjà commenté ce passage (qui fait suite à celui de la semaine passée) en son entier ici : A la mesure du père. Je voudrais cette fois-ci m’arrêter sur la formule finale, qui est tout de même bien énigmatique, et qui est généralement traduite « vous serez donc parfaits comme votre père du ciel est parfait« .

Parfaits ? Qu’est-ce à dire ? L’adage ne veut-il pas que « la perfection ne [soit] pas de ce monde » ? Et reconnaître ses imperfections, n’est-ce pas d’une saine et juste humilité, basique même ? Alors on pourra dire que précisément, il s’agit de reconnaître ses imperfections, mais pas pour y demeurer : pour ouvrir au contraire des voies de progrès, de croissance, et tendre vers la perfection tout en sachant qu’on ne l’atteindra pas « ici-bas ». Certes. Mais on pourrait citer bien des « vies de saint » où ce propos a conduit à des errements ou des abus… peut-être parce que ce propos centre sur soi, sur sa propre « croissance » et amélioration, au lieu de décentrer de soi, ce qui est essentiel à la charité, extatique par essence ?

Le mot employé par Matthieu est celui de [téléïos], qui est formé sur [télos], la « fin« , aux sens de terme, mais aussi de réalisation, de but, mais aussi, étonnamment, au sens de ce qui est dû, de taxe, de paiement. Dès lors, [téléïos] désigne ce qui est dernier, ce qui est terminé, ce qui est achevé, ce à quoi rien en manque, ce qui est mûr. Mais le même adjectif peut aussi avoir le sens actif de ce qui termine, ce qui achève, ce qui mène à terme. On voit que notre adjectif « parfait », qui pour nous a vite un sens moral, ne coïncide pas totalement (j’hésite à dire… parfaitement !!) avec ce que nous venons de voir. L’idée est bien soit de ce qui a atteint sa destination, son but, sa réalisation, soit de ce qui fait atteindre sa destination, son achèvement, etc.

Mais Matthieu ne nous laisse pas aux prises avec le seul vocabulaire, fort heureusement, il nous donne aussi un autre repère et pas des moindres grâce à ce « comme« , [hoos]. Il y a ici un ressort particulier, et ce n’est rien de moins que l’imitation de « votre père, le céleste« . Autrement dit, tous ces nouveaux énoncés, toutes ces recommandations plus fortes et plus exigeantes que celles jusqu’alors en vigueur, ne visent pas moins qu’à une imitation de ce père ! Sera-ce une imitation réelle, sera-ce une analogie, cela n’est pas dit mais il est clair qu’un rapport de ressemblance est établi par le biais de cette « loi » évangélique. On peut donc se demander comment « votre père, le céleste » est [téléïos] pour mieux entendre comment le disciple doit être [téléïos], puisque c’est le même adjectif qui est employé.

Que dit donc Matthieu à ce sujet ? Dans les lignes qui précèdent, dans le même « discours sur la montagne », donc, il nous dit : « que votre lumière brille devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux. » Cela fait entendre que notre « père, le céleste » est ultimement celui qui est la source de tout bien, puisque tout bien accompli tourne les regards vers lui et le fait reconnaître dans une transparence incontestée comme l’origine du bien qui a été fait.

L’expression revient une deuxième fois, immédiatement avant la phrase qui nous occupe : « Eh bien ! moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. » Ici, « votre père, le céleste » est celui qui engendre ceux qui pratiquent l’amour des ennemis et la prière pour ceux qui leur font violence, c’est-à-dire (si je reprends ce que j’ai tenté d’expliquer dans mon précédent commentaire de ce passage) ceux qui cherchent, et notamment par l’usage de la parole échangée, à ne plus être toujours aux prises avec quelqu’un, mais à s’ouvrir à tous dans le don de soi. Et l’illustration de cela, c’est la gratuité totale du grand donateur : pluie comme soleil sont donnés inconditionnellement, non seulement aux « justes » ou aux « bons » d’une part, aux « injustes » ou aux « méchants d’autre part, mais à eux tous ensemble, c’est-à-dire non seulement en ne regardant pas de quel « retour » il va bénéficier, mais encore en faisant en sorte que ce soit une communauté déjà formée sous son regard qui se construise par les dons qu’il fait.

Je remarque que « votre père, le céleste » est nommé au début de tous ces préceptes renouvelés et rendus plus profonds, et à leur fin : au début comme l’origine de tous le bien qui peut être fait par l’un ou l’autre, à la fin comme l’origine même de celui qui fait ce bien ultime, presque inaccessible (et pourtant vécu par plus d’un), et non plus seulement l’origine du bien qu’il fait ! En tous cas, au total, on voit que le sens de [téléïos] pour « votre père, le céleste » est manifestement un sens actif ! Il est plutôt celui qui achève le monde et les hommes, qui les mène à leur terme, qui les accomplit : aussi bien personnellement comme humains, en leur donnant la capacité de faire le bien, que comme collectivité humaine, en leur donnant gratuitement de quoi vivre et se reconnaître les uns les autres.

J’avoue que cela conduit à un sens auquel je ne m’attendait pas en commençant : nous sommes appelés à être [téléïos] comme il est [téléïos], c’est-à-dire nous aussi dans un sens actif. C’est une mission pour le disciple, à travers sa manière d’être, à travers ses actions, à travers ses relations, que de travailler à ce que chaque homme advienne à lui-même, et aussi à ce que la communauté humaine advienne à elle-même en y favorisant les échanges et la reconnaissance. Merveilleux programme, qui est loin de centrer sur soi, bien au contraire !

Une parole fiable (dimanche 12 février)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le passage de l’évangile de Matthieu qui nous est donné cette semaine fait encore suite, c’est exceptionnel, à celui de la semaine passée : après avoir indiqué que la cité des disciples était désormais établie en pleine lumière, au vu et au su de tous, de volonté délibérée, le maître montre désormais quels sont les types de comportement attendus dans cette cité, jusqu’où doit aller la transparence, et ce que le monde doit voir chez les citoyens d’une telle cité. J’ai déjà situé ce passage et tenté d’en donner un premier commentaire partiel dans La loi de la vie. Je voudrais cette fois m’arrêter sur le dernier paragraphe de notre texte : je voudrais me demander ce qu’il veut dire, quelle évolution est demandée et pour quelles raisons, me demander quelles implications cela a dans notre vie, et finalement chercher le pourquoi de ce point particulier, pourquoi il est important dans cette nouvelle cité.

« Vous avez entendu de nouveau qu’il a été ordonné aux anciens : tu ne feras pas de faux serments, tu t’acquitteras au seigneur de tes vœux. Or moi, je vous dis de ne pas jurer du tout : ni par le ciel, parce que c’est le trône du dieu, ni par la terre, parce qu’elle est le marchepied de ses pieds, ni par Jérusalem, parce qu’elle est la cité du grand roi, ni ne jure par ta tête, parce que tu ne peux faire un seul de tes cheveux blanc ou noir. Que votre parole soit « oui » pour un oui, « non » pour un non : ce qui excède ces mots vient du mauvais.« 

Le texte part, comme dans les paragraphes précédents, de ce qui est déjà dit. Je ne trouve pas, dans les écritures, de texte qui dise mot pour mot ce que Matthieu rapporte, mais nous avons maintenant l’habitude de trouver chez Matthieu des références assez libres. On peut suggérer : »Tu n’invoqueras point le nom de l’Éternel ton Dieu à l’appui du mensonge; car l’Éternel ne laisse pas impuni celui qui invoque son nom pour le mensonge. » (Ex.20,6), et  » Quand tu auras fait un vœu à l’Éternel, ton Dieu, ne tarde point à l’accomplir; autrement, l’Éternel, ton Dieu, ne manquerait pas de t’en demander compte, et tu aurais à répondre d’un péché. » (Dt.23, 22). Dans le premier cas, il s’agit de manifester la sainteté du dieu unique en ne l’associant jamais au mensonge ou à la fausseté : le dieu est trop unique pour être associé à des combinaisons humaines, il ne saurait non plus être instrumentalisé. Par ailleurs, lorsqu’il est associé à une parole, à un engagement pris, cet engagement doit être honoré sous peine là encore de tirer le dieu vers le faux.

Tous ces commandements prennent sens dans le cadre de la mission fondamentale de l’homme telle qu’elle ressort notamment du décalogue (pris au sens large de la loi d’abord énoncée dans l’Exode) : manifester en ce monde, au milieu des hommes tels qu’ils sont, la sainteté, c’est-à-dire le caractère « à part », inconfusible, du dieu unique. Ce dieu n’est pas d’abord « numériquement » unique, mais bien plus fondamentalement il ne fait nombre avec rien, il ne se compare à rien (et c’est d’ailleurs pour cette raison que j’écris toujours « le dieu », préférant que le langage le désigne d’une manière étrange plutôt que de lui donner un nom propre… comme tant d’autres êtres). Le comportement et la vie de l’homme ont comme perspective de manifester cet aspect du dieu, et c’est le sens de ces commandements d’abord mis en avant par Matthieu dans notre paragraphe.

Mais Jésus, dans le discours fondateur de la nouvelle cité, ne se contente pas de cela, il pousse plus loin en interdisant jusqu’au serment lui-même. Qu’est-ce que cela veut dire ? Il me semble qu’à y réfléchir, les serments ne trouvent de sens que dans un contexte général où la parole n’a pas toujours la même valeur : c’est parce que la parole que les humains s’échangent est faite aussi (pas seulement, tout de même) de demi-vérités, de faux semblants, parfois de mensonges délibérés et d’omissions intentionnelles, qu’apparaît la nécessité de paroles reconnues comme éprouvées ou éminemment fiables. Faute de quoi, aucune société n’est possible, aucune cité, car celle-ci ne peut être bâtie que sur la confiance. D’où ces paroles spéciales, ces « serments », qui engagent celle ou celui qui les prononce, en lui faisant prendre un risque. Le parjure risque sa vie devant les hommes. Et, au cas où jamais les hommes ne découvriraient le parjure (le serment mensonger), il fait prendre un risque devant le dieu qui connaît les secrets des cœurs.

Les anciens Grecs juraient par le Styx, le principal fleuve des enfers : dans leur culture, le « grand serment des dieux » pouvait être prêté par tous, même par les dieux, et entraînait automatiquement pour celui qui ne le respectait pas d’être jeté au Tartare, lieu d’une torture éternelle. On voit que la cité des hommes a besoin pour se bâtir dans la confiance de se construire sur une menace, terrible, et qui engage les dieux eux-mêmes : ce sont eux, Zeus en particulier, qui précipitent au Tartare.

S’affranchir de tout serment est donc un objectif extrêmement ambitieux. Il s’agit de fonder la cité des hommes non plus sur la crainte mais purement sur la confiance. La condition en est que la parole humaine soit toujours fiable, « Que votre parole soit « oui » pour un oui, « non » pour un non« . On voit que cette parole ne veut pas dire que la négociation ou les conditions ne sont pas possibles : elle veut dire que la parole ne sert et ne vaut que pour ce qu’elle dit effectivement, qu’elle est fondamentalement fiable, qu’elle engage aussi à tout instant. C’est à une telle parole que les disciples, membres de la nouvelle cité, sont exhortés.

Mais les raisons pour lesquelles les serments sont prohibés sont tout-à-fait intéressantes : il ne faut jurer « ni par le ciel, parce que c’est le trône du dieu, ni par la terre, parce qu’elle est le marchepied de ses pieds, ni par Jérusalem, parce qu’elle est la cité du grand roi, ni ne jure par ta tête, parce que tu ne peux faire un seul de tes cheveux blanc ou noir. » Il n’est tout simplement pas question d’impliquer le dieu dans la fiabilité de la parole humaine : on savait qu’il n’était pas question de l’instrumentaliser, mais même faire référence à lui est en quelque manière présenté comme une prise de pouvoir, comme une usurpation. L’homme n’est pas à la place du dieu, il ne peut engager que ce qui est sien, ce sur quoi il a effectivement pouvoir. Donc pas la terre, pas les cieux, pas le cosmos en général. Pas non plus Jérusalem, autrement dit pas ce qui a un caractère religieux ou consacré : justement, cela échappe au pouvoir de l’homme. L’homme peut déclarer une chose « sacrée », elle n’échappe pas à son pouvoir puisque c’est lui qui décrète le sacré. Mais il ne peut déclarer une chose sainte, car dieu seul est saint, il est le seul « à part de tout », et c’est lui seul qui peut communiquer à quelque chose ce caractère qui le manifeste. Agiter le « sacré » ne manifeste aucune piété, en vérité, mais c’est tout au contraire une proclamation de puissance de la part de l’homme ! Et c’est jusqu’à sa propre tête : nous n’avons sur nous-mêmes qu’un pouvoir très relatif.

Entendons bien ce qu’implique cette absence de serment : la nouvelle cité des hommes doit être fondée sur la parole humaine, sur laquelle l’homme cette fois a plein pouvoir. Il ne tient qu’à lui de la rendre fiable avec un oui qui soit (et ne soit que) oui, et un non qui soit (et ne soit que) non. Cela signifie aussi que la nouvelle cité des hommes ne doit pas être fondée sur le dieu : elle est pleinement autonome, elle le laisse à part. C’est une extraordinaire déclaration et revendication de… laïcité !! Eh oui, l’absence de serments dévoile en réalité une ambition grandiose où le dieu soit manifesté saint d’une part par la fiabilité indéfectible de la parole des hommes entre eux, d’autre part par sa non implication par les hommes dans des affaires qui ne relèvent que d’eux-mêmes. C’est d’une modernité incroyable.

Au grand jour (dimanche 5 février)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le texte d’aujourd’hui fait directement suite à celui de la semaine dernière, chose assez rare pour être signalée ! Cela veut dire qu’il fait immédiatement suite aux « béatitudes ». J’ai déjà commenté son premier paragraphe, la métaphore du sel : Révéler les saveurs. Mais j’avais dû m’interrompre dans ce bref commentaire, et je voudrais m’attarder cette fois sur la métaphore de la lumière.

Il y a toutefois une actualité qui me retient dans cette première métaphore : « Vous, vous êtes le sel de la terre : or si le « sel » devient fou, en quoi sera-t-il rassemblé ? Il n’a encore de force en rien sinon à être jeté dehors pour être piétiné par les hommes. » Cette actualité, c’est « si le sel devient fou« , s’il perd la sagesse que donnent les Béatitudes à peine énoncées… L’heure est grave pour les disciples, pour l’Eglise. Il semble en effet qu’apparaissent tant de « dysfonctionnements » (comme on dit pudiquement), tant de déviances, tant de maux structurels…. Et c’est ce dernier mot qui est terrible : structurel. Car il signifie que dans la construction même de l’Eglise, de la maison des disciples pour le monde, apparaissent des faits, des manières, des méthodes, qui dévient de l’évangile, et cela depuis parfois fort longtemps. Tant que la « maison » était dominante, on « cachait » cela, qui ne devait pas se voir. Et puis la perte de cette situation dominante -là où elle est perdue, tout au moins- libère la parole, fait apparaître le « sel affadi », c’est-à-dire les disciples devenus fous. Et la situation est à mon avis d’autant plus terrible que, là où la « maison » est encore en position dominante, elle cherche encore à cacher : ce qui montre qu’il n’y a aucune intention sincère de changer, de se repentir, de revenir de sa « folie »…

Et l’on voit bien aussi que la parole est tellement juste, « si le sel devient fou, en quoi sera-t-il rassemblé ? » Car de fait, avoir quitté la sagesse des Béatitudes engendre la division. Nombreux sont les authentiques disciples de Jésus qui ont quitté la « maison » en n’y reconnaissant plus la maison de la sagesse ; certains autres, qui y sont encore, se prétendent les gardiens de la maison et dénient toute errance, et voilà qu’ils scandalisent bien au-delà des murs de la maison jusque dans le monde pour lequel l’évangile est pourtant proclamé, les voilà « piétinés par les hommes« … Je ne veux pas dire que TOUS les disciples sont dans l’errance, que TOUS les disciples usurpent ce nom : je suis même convaincu de l’authenticité évangélique d’une immense majorité silencieuse. Mais nul ne peut prétexter de cela pour ne pas voir, pour ne pas dénoncer. Et c’est le pire des dévoiements que d’instrumentaliser la sainteté des uns pour se dispenser de regarder en face le dévoiement des autres -et d’y porter remède. Non, en tout cela, rien de pire que de cacher, c’est la plus grande source de scandale.

Or c’est justement de lumière que nous parle le deuxième paragraphe du texte d’aujourd’hui. « Vous, vous êtes la lumière du monde. Elle ne peut, la cité, être cachée en étant située en haut d’une montagne ; nul ne fait brûler une lampe pour l’installer sous le panier mais [bien] sur le support, et elle brille pour tous ceux de la maison. Que brille ainsi votre lumière devant les hommes, pour qu’ils voient de vous les oeuvres belles et glorifient votre père, celui dans les cieux. » La métaphore de la lumière ne s’attarde pas un instant sur la beauté de la lumière : la lumière est prise sous l’angle de la fonction qu’elle remplit, éclairer. C’est la lumière du monde. Elle est là pour lui. Le but, c’est que le monde soit éclairé. Je vais y revenir pour finir.

Mais sitôt faite la première affirmation, il y a comme un hiatus : « Elle ne peut, la cité, être cachée en étant située en haut d’une montagne« . On passe de la métaphore de la lumière à celle de la cité : est-ce une maladresse ? Regardons-y de plus près. Une cité, ce n’est pas qu’une construction urbanistique, ce n’est pas qu’un complexe architectural. Une cité, ([polis], qui donne notre politique, notre politesse,…) c’est une élaboration des hommes, c’est un réseau organisé et institutionnalisé de relations, c’est un lien avec d’autres hommes ailleurs, d’autres cités. Une cité, c’est une ville augmentée de sa campagne, c’est une économie, des échanges, des responsabilités, une destinée commune et construite ensemble. Il s’agit donc, non tant d’une construction architecturale que d’une construction sociale. Or voilà une évidence : si cette cité est installée « en haut d’une montagne« , aucune chance qu’elle soit cachée ! Tous les autres hommes peuvent voir comment cette cité est construite, mais aussi quelle est sa situation et si elle est prospère ou non, si elle est puissante ou non, si semble ou non y régner l’harmonie et l’entente, l’échange et la paix.

Aucune chance qu’elle soit cachée : voilà justement ressurgir le mot dont nous avons parlé plus haut, celui dont nous avons dit qu’il était le pire, pour ce qui était des déviances de la « maison » des disciples…

Il me semble que tout cela est très cohérent : la « cité des disciples », voici qu’elle a été établie par son fondateur (ou inspirateur) « en haut d’une montagne » : pas moyen d’échapper aux regards. Il ne sert à rien de vouloir se cacher, la cacher. Si elle a un défaut, il se verra. Le mot [kruptoo] (qui donne notre crypte, mais aussi les messages cryptés, les cryptogrammes ou les crypto monnaies) signifie couvrir, cacher pour soustraire aux regards, déposer sous terre, faire mystère de : la fameuse cité est une cité de lumière, pour la lumière, dans la lumière. Qu’importe si la lumière tombe sur des choses moches, elle est toujours belle. Mais elle n’est pas faite pour soustraire quoi que ce soit aux regards, ni faire mystère de quoi que ce soit. Ce type de secret est un instrument de pouvoir, discriminant ceux qui « savent » de ceux qui « ne savent pas », jouant sur des leviers de réputation à soutenir ou détruire (ce qui est une mort, sociale mais bien réelle). Mais dans cette cité, tout est fait pour être vu : et même les maladresses ou les défauts ont leur rôle, ne serait-ce que de faire voir que bâtir la société des hommes autrement n’est pas une partie gagnée d’avance !

Et puis le texte passe de la cité à la lampe : dans cette culture, il s’agit d’une lampe à huile, ces sortes de vases bas au bec très allongés d’où émerge une petite mèche. Dans le ventre du vase, la réserve d’huile. On allume la lampe, puis on la loge sur un support prévu à cet effet, soit fixé au mur, soit sur une sorte de grand pied. La situer en hauteur, d’une part évite qu’on la renverse, d’autre part profite à tous en éclairant de plus haut. Il ne viendrait à l’idée de personne, une fois une lampe allumée, de la mettre sous un panier : à quoi servirait-elle ? C’est encore l’idée de cacher à laquelle on s’oppose ! Mais on le voit, c’est bien la fonction de la lumière qui est soulignée : il s’agit d’éclairer toute la maison.

Nous pouvons maintenant revenir à la métaphore initiale, « Vous, vous êtes la lumière du monde. » Les disciples sont établis de telle sorte qu’ils ne peuvent se cacher, ils sont connus comme disciples. Mais ils ne sont pas disciples pour eux-mêmes, ils le sont pour le monde. Il en va ainsi, car leur fonction est que leurs « oeuvres belles » soient connues de tous les hommes et que ceux-ci en « glorifient leur père, celui des cieux. » Parce qu’il est évident que des actions accomplies dans la sagesse des béatitudes, une sagesse qui semble tellement paradoxale, manifestent chez ceux qui les accomplissent une identité filiale. On ne peut pas s’engager à vivre les béatitudes sans cette confiance profonde d’être fils, d’avoir un père indéfectible à l’amour inconditionnel.

Il me semble que cette conscience d’être là pour le monde est le meilleur garant ou stimulant pour une vie authentique. Rien d’héroïque, mais un fil d’authenticité et une action de grâce. La reconnaissance pour être aimé au-delà de toute mesure, le désir que l’on voie la bonté et la fidélité du père, le désir que tous les hommes réalisent à quel point eux aussi sont aimés. Pas en faisant des discours, mais simplement en vivant sous ce jour, sans recherche de petites compromissions dont « on s’arrangera avec le bon Dieu ». Et si certains des actes des disciples n’étaient pas que beaux ? Cela arrive, bien sûr, cela arrivera encore. Mais il n’y a rien à cacher, de peur de cacher les bonnes actions et porter ombrage au père. Du reste, changer, c’est encore une belle oeuvre.

Un chemin de consolation (dimanche 29 janvier)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai essayé déjà de donner un commentaire de l’ensemble de ce passage célèbre de l’évangile de Matthieu que nous appelons les Béatitudes, Il est où, le bonheur, il est où ?, on voudra bien s’y reporter pour situer le texte (ce qui peut s’avérer nécessaire, tant on nous fait naviguer « de-ci de-là, pareil à la feuille morte » dans ce lectionnaire).

Je voudrais m’arrêter un moment cette année sur la deuxième de ces béatitudes (dans certains manuscrits, c’est la troisième), qui m’attire cette fois-ci. Il s’agit de celle-ci : « Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu’eux seront consolés« . Je prends le temps d’en approfondir les mots pour commencer.

Le premier mot, [makarioï], je l’ai traduit par bienheureux un peu par habitude, mais il signifie aussi tout simplement heureux, et même mon cher ou très cher quand on s’adresse à quelqu’un. A la réflexion, cette dernière traduction (toute traduction est toujours une interprétation…) est peut-être la meilleure : déclarer heureux quelqu’un qui pleure est tout simplement paradoxal et suivant les situations peut même se révéler indécent. A moins bien sûr que l’on pleure de joie ou de bonheur, mais alors serait inutile toute consolation : or c’est précisément ce qui suit. Bienheureux est en revanche possible, à condition d’entendre par ce renforcement l’idée d’un contraste entre une réalité actuelle, vécue, constatable, et une autre point de vue, supérieur, voilé, auquel on est invité à croire. Cela peut de fait se révéler plus cohérent avec d’autres éléments du message de Matthieu. Mais ce qui me séduit avec la traduction « très chers« , c’est le tour décidément subjectif que cela donne à la déclaration : c’est Jésus qui dit à ceux qui pleurent qu’ils lui sont chers, et même très chers. Non seulement cela ne peut pas paraître déplacé, mais c’est peut-être déjà le début de la « consolation » dont il est question quelques mots plus loin ! Faut-il choisir ? Si nous publiions une traduction, il faudrait fatalement choisir, mais si nous nous contentons de commenter et d’approfondir, rien ne nous y contraint, nous pouvons garder les deux. Ce sont comme des notes que nous pouvons faire sonner ensemble : c’est le chemin vers l’harmonie.

Ceux qui pleurent traduit [hoï pénthountés]. Il s’agit d’un participe présent employé comme substantif, le participe du verbe [pénthéoo] qui signifie pleurer, déplorer, être dans le deuil. Le mot dérive lui-même du verbe [paskhoo] qui signifie subir, endurer, et qui a donné d’abord le nom [pénthos] qui est la douleur, mais jamais au sens physique : le premier univers de ce mot est la douleur morale due à la perte d’un être cher, et s’étend à toute douleur morale qui a un caractère irrémédiable, irréparable. Ainsi donc, [hoï pénthountés] désignent ceux qui, actuellement, sont en train d’éprouver cette douleur irréparable. Il ne s’agit pas que d’une vague tristesse, d’un vague-à-l’âme, mais bien du résultat de la situation objective d’une perte irréparable et de tout ce qu’elle produit en soi.

De quel « irréparable » peut-il s’agir ? Nous pensons d’abord et immédiatement à la perte d’un être cher, c’est le premier sens. Mais bien des choses sont irréparables. Un changement de situation ou d’état peut être irrémédiable. Un accident de santé peut avoir des conséquences désormais incontournables, constituer un handicap à vie par exemple, ou apparaitre comme une étape irréversible vers la mort. Mais certains actes aussi peuvent revêtir ce caractère : on s’aperçoit après, trop tard, qu’on n’aurait pas voulu dire ou faire ceci, mais le mal est fait. C’est dans ce sens là que la spiritualité orientale parle du [pénthos], souvent traduit « don des larmes » : quand l’Esprit du dieu met au cœur de quelqu’un la prise de conscience de la profondeur du mal commis, et qu’il en naît cette fameuse douleur devant l’irréparable.

Ce qui est annoncé, ou promis, à ceux là, c’est de [paraklèthèsontai] : il s’agit du futur passif du verbe [parakaléoo] qui signifie d’abord appeler auprès de soi, mander ou s’adresser à quelqu’un pour obtenir quelque chose, ensuite, invoquer ou inviter. Mais le mot signifie encore exhorter, conseiller, et de là consoler, et exciter ou faire naître. Ici, au passif, on voit qu’il s’agit de se retrouver en proximité, d’avoir quelqu’un qui vous parle, qui vous conseille, qui vous console, et même qui fait renaître et repartir votre vie d’un autre pied. C’est finalement tout un processus, souvent un peu occulté par le seul verbe « consoler ». Car on voit qu’il ne s’agit pas que d’un seul réconfort moral, de gentilles paroles dites à peu de frais et dont on se demande d’ailleurs si leur but réel n’est pas d’arrêter chez l’autre un épanchement qu’on a du mal à supporter : celui qui console va se faire proche, il va se tenir durablement dans la proximité, donc il va écouter beaucoup, il va offrir un espace de liberté où l’autre va pouvoir être soi-même, épancher sa douleur. Mais il va aussi lui demander, il va avoir besoin de celui-là même qui est dans la douleur, et lui offrir un lieu pour donner à nouveau, car c’est le chemin de la vie. Il va lui parler à son tour : peut-être avec des conseils ? Peut-être simplement pour faire écho à ce qu’il entend et face à quoi il est lui aussi impuissant. Que peut-on face à l’irréparable ? Mais le terme de son œuvre, c’est bien que l’autre se relance, que la vie renaisse, qu’un nouveau projet s’ébauche, que la nouvelle situation crée par l’irruption de l’irréparable ne soit plus un terme mais une étape et le début de quelque chose de nouveau. Voilà ce qu’est cette fameuse « consolation » promise.

Alors que nous dit cette belle béatitude ? Maintenant que nous avons essayé d’en éclairer les termes, que nous dit-elle ? Ce qui me met la puce à l’oreille, c’est le « ceux-là » : « Très chers me sont ceux qui souffrent l’irréparable, parce que ceux-là seront consolés » Ce mot est totalement inutile pour le sens de la phrase, qui se comprend fort bien sans lui, déjà dans le grec. Alors pourquoi l’avoir ajouté ? Je le comprend comme une invitation à partir de là dans la compréhension de la béatitude : bienheureux ceux qui feront cette expérience de la « consolation » telle qu’on l’a décrite, et surtout si c’est Jésus lui-même qui tient la place du consolateur. Bienheureux ceux qui vivront avec lui une telle proximité, un tel échange, une telle communion. Mais voilà, seuls ceux-là, seuls ceux qui souffrent un mal irréparable feront cette expérience. Ce n’est pas le mal dont il faut se réjouir (même si l’on peut parfois dire après coup « il fallait que j’en passe par là »), mais il y a bien une joie nouvelle et incomparable à entrer dans cette proximité avec le maître.

Il me semble qu’il y a aussi une invitation à prendre l’une et l’autre place : une invitation à partager avec un autre (ou d’autres) nos larmes, une invitation à prendre la place de consolateur, une invitation à faire de nos vies des compagnonnages où l’on est tour à tour dans l’un et l’autre cas, et à donner ainsi de la chair à la présence du seul maître.

Le laboratoire de la parole (dimanche 22 janvier)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voilà de retour dans l’évangile de Matthieu : ce texte a déjà été commenté ici : Un groupe orienté et ouvert, avec -comme l’indique ce titre- le souci de dégager finalement des « repères d’ecclésialité », des repères pour qu’un groupe quel qu’il soit puisse juger de son authenticité évangélique, de sa qualité de « groupe selon l’évangile ». Je voudrais cette fois-ci suivre Jésus, puisque telle est son injonction, mais le suivre du regard pour commencer.

Au départ, Jésus est au désert « pour être éprouvé« , ce que nous ne savons pas étant donnée la manière dont notre texte est découpé (ou n’est pas introduit). Suite au baptême par Jean, il est parti là où était Jean avant que son activité ne le fasse se tenir au Jourdain. Mais contrairement à Jean, il ne dit rien, il n’annonce rien. C’est comme s’il se tenait en réserve, en attente. Car sitôt entendue l’arrestation de Jean, il sort du désert et tient mot-à-mot la même proclamation que Jean, « convertissez-vous : le royaume des cieux s’est en effet fait tout proche. » Il agit comme s’il reprenait le flambeau ou relevait le drapeau.

La proclamation est la même, mais différente la manière : Jean se tenait à l’embouchure du Jourdain, pas si loin de Jérusalem (plein Est, environ quatre fois la distance de Jérusalem à Bethléem). Il contraignait ceux qui étaient sensibles à son message à venir jusqu’à lui, et c’était le cas d’après Matthieu « de Jérusalem et de toute la Judée« . Jésus, lui, se tient à la plus grande distance possible de Jérusalem, tout au Nord, et même sur la rive Nord du lac de Tibériade (aujourd’hui, Mer de Kinnereth). Il n’est pas très loin de l’actuel plateau du Golan, dont on sait que les Israéliens l’occupent sur la Syrie : il est sur la frontière, loin des centres du pouvoir.

Il est également loin aussi de la « claire appartenance » à Israël : ceux qui viennent de la Judée vers Jean-Baptiste revendiquent une « pureté » d’appartenance au peuple choisi, ils revendiquent des lignées israélites endogames. Tel n’est pas le cas dans la « Galilée des Nations« , parcourue et même habitée par ceux des Nations, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas du peuple d’Israël : la Galilée, c’est le lieu des rencontres et des « mélanges », c’est le lieu où s’installent ceux qui sont revenus plus tardivement de l’exil en terre étrangère, justement parce qu’ils y avaient contracté mariage, fondé une famille. C’est le lieu de la compromission au regard des Judéens, de l’implication avec le monde à leurs propres yeux sans doute. Or c’est là que Jésus choisit de circuler.

D’autre part, s’il a un point d’ancrage à Capharnaüm, Jésus n’y demeure pas, mais c’est lui qui parcourt le pays : il circule « au bord de la Mer de Galilée« , et même « il circulait dans la Galilée entière » ! On ne vient pas le trouver, c’est lui qui vient trouver les gens. Ainsi, on sait où venir trouver Jésus si on veut se déplacer : il suffit d’aller à Capharnaüm et on finira bien par le trouver, le voir y revenir. Mais on peut très bien le rencontrer au cours de ses déplacements, vastes et fréquents : et même sans l’avoir cherché. Rencontrer Jean-Baptiste oblige à un choix préalable, il faut se décider à faire le déplacement ; mais rencontrer Jésus ne demande pas nécessairement de choix préalable, ce peut être un fait de circonstance, ce peut aussi être un choix préalable de Jésus lui-même; une initiative de sa part. Et c’est là une dimension très nouvelle, l’initiative constante d’aller au-devant des autres.

Ainsi donc, Jésus se tient en réserve du Baptiste sans rien forcer, il attend « son » temps, et il reprend le flambeau du Baptiste ; mais aussi il reprend ce flambeau à sa manière et inaugure un temps nouveau, ou une nouvelle manière, un nouveau style.

Ce style apparaît particulièrement dans le choix délibéré, très volontaire, de s’associer d’autres. Le fait est fort intéressant parce qu’il est là aussi de son initiative : des groupes se formaient à son époque autour des « maîtres » (les « rabbis »), et plus la réputation de celui-ci était élevée, plus difficile était l’accès à son groupe. Jean-Baptiste avait lui aussi des disciples. Mais ce sont les autres qui sont demandeurs, le « maître » ne demande rien. Ici, le style est exactement inverse : c’est le maître qui sollicite d’autres pour former un groupe autour de lui. C’est aussi un énorme risque pour lui : qui accueille les solliciteurs peut toujours aussi les renvoyer quand il se révèle qu’ils ne conviennent pas ; mais qui prend l’initiative de les appeler assume aussi leurs futures réactions, et jusqu’à leurs trahisons. On dit plaisamment que « Dieu, pour se venger des grands hommes, leur a donné des disciples » : deux mille ans d’histoire ont fait voir en tous cas que ceux qui se réclament de Jésus peuvent ô combien ne pas lui être fidèles…

On voit en tous cas que d’emblée, sans attendre, avant même que son ministère ait pris de l’extension, Jésus veut ne pas être seul. Pourquoi ? C’est une question qui mérite d’être posée.

Que nous est-il dit ? « Or en circulant au bord de la Mer de Galilée, il voit deux frères, Simon, appelé Pierre, et André son frère, qui jettent un épervier dans la mer : il étaient en effet pêcheurs. Et il leur dit : ici, derrière moi, et je vous ferai pêcheurs des hommes. Et eux aussitôt laissant là les filets le suivent. Et de là il avance, il voit deux autres frères, Jacques –celui de Zébédée– et Jean son frère, dans le bateau avec Zébédée leur père, qui réparent leurs filets, et il les appelle. Et eux aussitôt laissant le bateau et leur père le suivent. » C’est en circulant qu’il les voit : ce n’est pas un déplacement fait dans cette intention précise. Autrement dit, ce n’est pas la réputation ou les qualités bien connues de tous qui ont provoqué chez Jésus le déplacement : « Tiens, Simon et André feraient bien dans mon groupe ! » Non, sans être le hasard, c’est un choix « en passant »… c’est-à-dire en faisant autre chose. Le but reste et restera autre chose, l’appel de certains dans le groupe qui marche avec Jésus est tout entier orienté vers cette autre chose. Ces personnes ne sont pas « importantes », ni avant d’être choisies pour avoir provoqué le déplacement de Jésus, ni après être choisies puisqu’elles le sont en vue d’un but autre.

Les deux fois, il s’agit de frères. Je répète que ce n’est pas un choix facile : dans la bible, les premiers frères sont Caïn et Abel, on sait comment cela finit. La fraternité est un programme, un horizon, non pas une réalité « fleur bleue ». Choisir des frères, c’est prendre à la racine les dissensions de l’humanité, les assumer, avec la claire volonté de les transformer. C’est peut-être aussi pour Jésus assumer dans le groupe qui porte sa mission des tensions inévitables dans notre humanité telle qu’elle est, parce qu’elles peuvent être néanmoins porteuses pour le message « convertissez-vous : le royaume des cieux s’est en effet fait tout proche. », parce qu’elles peuvent aussi montrer comment ce message est transformant en montrant les germes de cette transformation. Choix hardi, et difficile. Ce n’est pas le seul : il choisit un groupe de pêcheurs, puis… un autre groupe de pêcheurs. donc il choisit potentiellement des concurrents ! Nouvelles sources de tension.

J’insiste là-dessus : on se fait souvent une idée du groupe des disciples qui relève du conte de fée, comme s’il était déjà un groupe parfait et accompli. Mais non, on le voit, c’est un groupe qui assume toutes les dimensions qui font les grandes tensions chez les hommes, il n’est pas différent en cela des autres groupes humains. Et vouloir aujourd’hui apparaître comme d’une humanité différente, hors-sol (c’est un des sens symbolique du célibat ecclésiastique, par exemple), est tout simplement passer à côté des choix initiaux de Jésus tels que Matthieu nous les présente ! S’ajouteront encore d’autre tensions : par exemple on peut imaginer qu’entre Matthieu le publicain (donc, pour beaucoup, le « collabo ») et Simon le Zélote (donc le membre d’un groupe armé de résistance à l’occupant), il y avait quelques tensions de nature politique…

L’aspect très volontaire du choix de Jésus s’exprime particulièrement dans le ton et la formule injonctives qu’il emploie : « Ici, derrière moi ! Et je vous ferai pêcheurs des hommes. » Le « Ici ! » demande une obéissance sans délai, une promptitude dans la réponse. Il n’y a pas de négociation : c’est toi et c’est tout de suite. Le « derrière moi ! » dit clairement qui va garder l’initiative et le leadership : pas de promotion prévue, pas de carrière. Ce n’est pas cela. Il s’agit d’une école en fait : « je vous ferai pêcheurs des hommes. » Je ne comprends pas cette phrase comme substituant les hommes au poissons : ce serait les prendre au piège puis les consommer : hélas, j’ai peur que certaines pratiques aient bien été de cet ordre. Mais je la comprends avec un génitif subjectif, « pêcheur pour les hommes » en quelque sorte. Un élargissement à tous d’une activité jusqu’à présent avant tout menée pour eux-mêmes, en vue d’eux-mêmes.

Qu’avons-nous donc appris de notre question initiale : pourquoi Jésus ne veut-il pas être seul ? Manifestement, il a en vue tous les hommes de la « Galilée des Nations » dans laquelle il circule « en enseignant dans leurs synagogues et en clamant l’évangile du royaume et en guérissant toute maladie et toute faiblesse dans le peuple. » Celui qui va se présenter devant les hommes ne va s’y présenter seul, mais au milieu d’un groupe : il n’est pas un « sauveur-discoureur » qui ne fait que passer, avec des recettes toutes-faites répandues à large bouche et sans rester assez pour assumer aussi les difficultés engendrée par celles-ci. Il vient dire non seulement par les paroles mais aussi par l’expérience pratique en cours, au milieu d’une sorte de laboratoire où chacun peut observer ce que cette parole opère. Jésus se présente à tous au risque de l’expérience d’une parole sur l’humanité telle qu’elle est. Sa parole aura la tempérance et la saveur du « vécu » : si elle est du ciel, elle sera aussi de la terre.

Disciples de Jésus, rappelons-nous nous aussi que c’est d’abord son choix de nous avoir fait signe, et que ce n’est pas pour nos hautes qualités. Rappelons-nous que nous sommes à son école, et avant tout pour nous laisser travailler par sa parole,… de sorte que le monde puisse voir comme un laboratoire ce que la parole change, opère, transforme, et aussi les résistances qu’elle suscite : on n’a pas à cacher les difficultés. Une « Eglise » qui cherche à cacher les zones d’ombres est infidèle à sa mission : ce n’est pas parce qu’il y a des zones d’ombre qu’elle est infidèle, c’est parce qu’elle cherche à les cacher. Car la pâte humaine est justement cette glèbe qui a besoin d’être travaillée et remodelée pour devenir humanité nouvelle. C’est notre « Galilée des Nations », notre zone grise et impure. Tout ce que nous sommes, dès lors, toutes nos fausse pistes, toutes nos peines, tout ce qui pèse,… : tout cela a sa place dans notre vie de disciple, dès lors que c’est traversé comme le reste par la parole et sa puissance de travail.

Question de regard (dimanche 15 janvier)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce texte, de manière fort inattendue, est tiré de l’évangile de Jean. Pourquoi ? Je n’en ai pas la moindre idée. Toujours est-il qu’il faut garder cela à l’esprit en le lisant et ne pas projeter sur lui ce que nous avons découvert de l’univers de Matthieu ! Ce texte, je l’ai déjà commenté dans son entier dans L’inattendu. Mais je voudrais m’attacher au regard de Jean-Baptiste.

Jean-Baptiste « regarde Jésus qui vient vers lui« . Jésus est celui qui fait mouvement, qui vient à l’encontre du Baptiste : celui-ci regarde. L’un dirige ses pas, l’autre ses regards. Il y a chez le Baptiste quelque chose d’immobile, quelque chose de figé : non qu’il soit « raide » (encore que…!), mais il est fasciné, il est tout en regard. Il est suspendu, et l’on sent quelque chose d’émerveillé.

Il avoue à peine plus loin : « Moi, je ne le visualisais pas« . Ce n’est pas le même verbe. A présent, dans l’aujourd’hui du texte, Jean-Baptiste fait usage de ses yeux et jouit de la vue, il accueille sensoriellement la lumière et grâce à elle exerce une attention de l’esprit. Mais dans le temps qui précède la veille du texte, il ne « visualisait » pas. Ce verbe [blépoo] porte l’idée de voir, certes, mais aussi celle de se représenter, de se figurer. Il s’agit bien de la forme a priori que notre esprit donne à une chose ou une idée. Jusque-là, Jean-Baptiste avait bien une idée, mais sans doute il « ne voyait pas » comment elle allait se concrétisait. Maintenant, il l’ « envisage », au sens de mettre un visage. Il annonçait bien quelque chose, mais il « ne voyait pas » ce qu’elle serait dans les faits. Maintenant c’est différent, il voit et même il regarde.

Un évènement s’est passé hier, le « hier » de notre texte, qui a tout changé : « J’ai contemplé l’esprit qui descendait comme une colombe du ciel, et qui demeurait sur lui. » Le verbe qu’il utilise là, c’est [théaomaï], contempler, considérer : c’est la même racine que notre « théâtre », que notre « théorie ». Et comment regardons-nous au théâtre ? Nous regardons de tous nos sens, nous écoutons, nous sentons, et en même temps nous considérons, nous réfléchissons, nous nous retrouvons dans ce qui se passe sous nos yeux, nous éprouvons les choses. Nous entrons en résonnance, nous faisons écho, nous nous identifions, nous nous assimilons. C’est un regard transformant : « contempler, c’est devenir ce que l’on regarde » dit sainte Elisabeth de la Trinité. Voilà ce qu’a vécu hier Jean-Baptiste, et qui l’a transformé. Il a vu l’esprit descendre du ciel sur Jésus, d’une part, et il l’a vu demeurer sur lui d’autre part.

Celui qui lui avait donné mission, le dieu auquel il obéit, celui qui a fait de lui Jean-le-Baptiseur, lui avait dit : « Celui sur qui tu verras l’esprit qui descend,  et sur qui il demeure, c’est lui qui baptise en esprit saint. » C’est encore le verbe que j’ai traduit par « visualiser » ici : son envoyeur a dit à Jean qu’il visualiserait, que pour lui prendrait forme celui qu’il annonçait par sa pratique baptismale. Non seulement il l’a vu, non seulement celui -là a pris forme pour lui hier, mais cette vision a été transformante. Elle l’a transformé en donnant sens à tout ce qu’il fait. Il sait désormais que c’est « afin qu’il soit manifesté à Israël » qu’il est venu, qu’il prêche, qu’il baptise, qu’il invite à changer. Il sait maintenant en vue de qui il demande et exige tout cela du peuple d’Israël.

Réaliser que Jésus, c’est cet homme-là ; réaliser que l’esprit descend du ciel sur cet homme-là, que le dieu lui donne son propre esprit, est avec lui en communion totale d’esprit, qu’ils n’ont qu’un esprit ; réaliser que sur cet homme l’esprit non seulement descend mais demeure, que c’est à jamais, que c’est en tout, que c’est dans toute situation, que l’esprit ne repartira jamais de lui, qu’il a trouvé en lui sa maison : la colombe partie de l’arche était revenue d’abord sans trouver où se poser, elle n’avait pas trouvé de maison. Mais cette fois ça y est, elle a trouvé sa maison et c’est Jésus. Et par lui, l’esprit du dieu habite chez les hommes, la communion est établie avec toute l’humanité du fait qu’un de celle-ci abrite comme une demeure l’esprit du dieu. Voilà ce qu’a considéré le Baptiste, voilà ce que nous pouvons nous aussi considérer et qui peut transformer notre existence aussi, lui donner sens. Nous savons pour le service de qui nous sommes envoyés, pour le service de qui nous faisons ce que nous faisons : à la fois du dieu, très concrètement de Jésus, et de l’humanité (« c’est afin qu’il soit manifesté à Israël » que je fais ce que je fais).

Et maintenant, Jean est dans l’attention. c’est ce que l’on devine dès le début du passage, et c’est ce que dit le dernier « verbe de la vue » du texte, « Et moi j’ai vu et j’ai témoigné que c’est lui le fils de Dieu. » Le verbe [horaoo] est celui de ce regard attentif, de l’observation, de la veille, du soin même.

La philosophe Simone Weil, décédée en 1943 à Ashford, au sud de Londres, a écrit : « L’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible et pénétrable à l’objet, à maintenir en soi-même à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu’on est forcé d’utiliser. La pensée doit être, à toutes les pensées particulières et déjà formées, comme un homme sur une montagne qui, regardant devant lui, aperçoit en même temps sous lui, mais sans les regarder, beaucoup de forêts et de plaines. Et surtout, sa pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l’objet qui va y pénétrer. »(Simon WEIL, Réflexions sur le bon usage des études scolaires…, 92-93). Cela décrit très bien l’attitude présente de Jean, et ce qui pourrait être aussi notre attitude. Sa pensée, ses préjugés, ce qu’il s’imaginait auparavant, tout cela est suspendu, ou l laissé comme « en-dessous » pour ne pas interférer. Il est tout en disponibilité à ce que Jésus va faire, ce Jésus qui maintenant s’approche (et pour dire quoi ? pour faire quoi ? « Ce que tu voudras… »). Il le regarde s’approcher d’un regard qui domine les envies, les préjugés, les désirs qui l’habitent.

Que fera-t-il une fois arrivé ? Il vient à ma rencontre : que fera-t-il, que dira-t-il ? Il va entrer et demeurer chez moi : qu’il s’y établisse, qu’il fasse tout comme il veut. L’esprit a trouvé en lui sa maison, qu’il trouve en moi la sienne. C’est tout ce qui compte.

Tous les chemins mènent à Bethléem (dimanche 8 janvier)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Revoilà nos mages ! Dans les précédents commentaires de ce passage de l’évangile de Matthieu, toujours le même chaque année, j’ai essayé d’adopter le point de vue des mages, Une longue quête, de Joseph, Interview exclusive, puis d’Hérode, Fixe ton étoile ; je me suis ensuite concentré sur l’étoile, L’étoile de la rencontre, et l’an passé sur l’enfant, L’enfant espérance. Je voudrais cette fois-ci, comme j’ai commencé de le faire durant les dimanches qui ont précédé Noël, m’intéresser à l’Ecriture.

Nos mages, en effet, viennent d’Orient, littéralement de là-où-le-soleil-se lève, ils ne connaissent pas les Ecritures des Juifs. Leurs études, leur pratique, c’est de chercher en observant les étoiles, et ils ont vu justement un astre se lever, qu’ils ont interprété comme l’astre du « roi des Juifs tout juste né« . Ils se sont mis en route. Et comme ils ont vu dans l’astre celui d’un roi, ils se sont rendus dans sa capitale, à Jérusalem. En fait, ils ont quitté l’étoile du regard pour suivre leur présomption : un roi doit être dans la capitale. Et quand ils demandent au palais où se trouve ce roi, c’est une commotion générale !

Ce ne sont donc pas les mages qui ont recours à l’Ecriture, ce sont Hérode et les siens. Hérode qui a fait massacrer tous ceux de sa famille qui pouvaient menacer son pouvoir ; Hérode qui a fait massacrer aussi tous les prêtres légitimes de Jérusalem pour les remplacer par d’autres ramenés d’Egypte ou de Babylone, afin d’être sûr de bien contrôler leur pouvoir. Cet Hérode convoque « tous les grands-prêtres et les scribes du peuple« , c’est-à-dire tout ce qui constitue l’autorité religieuse d’alors, et leur demande « où doit naître le christ« . La question des mages « où est le roi des Juifs tout juste né ? » devient dans la bouche d’Hérode « où doit naître le christ ? »

La « traduction » de la question est fort intéressante ! Les mages ne savent pas dans quoi ils mettent les pieds, ils pensent peut-être qu’ils vont au palais du roi légitime, lequel a dû voir naître à sa grande joie un descendant assurant la pérennité de sa dynastie. A la question qu’il posent, ils attendent sans doute une réponse comme : « venez, il est avec la reine dans ses appartements », ou « il est en nourrice pour l’instant, mon chambellan va vous conduire ». Mais rien de tout cela, une immense émotion au contraire : ils ont appris quelque chose à ceux qu’ils interrogeaient. La question d’Hérode est un aveu autant qu’une confession : un aveu, parce qu’il reconnaît n’être pas lui-même le « christ », c’est-à-dire le légitime et attendu descendant de David. On sait pourtant qu’il a suscité un parti prétendant qu’il l’était, mais ce parti a suscité peu d’adhésion… Donc il avoue, et dans le même temps il confesse, qu’un roi est attendu, un roi porteur de l’onction davidique, un roi héritier des promesses antiques portées par la foi d’Israël. Et c’est dans les Ecritures, fondatrices de cette foi, que ceux convoqués par Hérode vont chercher la réponse à sa question.

Notons tout de même, au passage, que les motivations qui poussent à ouvrir les Ecritures ne sont pas des meilleures : Hérode veut identifier et éliminer un rival, les Ecritures tiennent plus, pour lui, du « livre codé » qui contient des renseignements mystérieux dont il faut néanmoins tenir compte pour arriver à ses fins, elles ne guident pas sa vie, mais elles conditionnent son action. Quant à l’entourage, « les grands-prêtres et les scribes du peuple« , ils plongent dans les Ecritures pour donner une réponse au roi, en montrant au passage leur science, donc leur légitimité : dans le fond, ils partagent la motivation d’Hérode tout en étant dépendants de son terrible pouvoir.

Leur réponse est fondée sur un passage du prophète Michée, « cité librement » comme il est souvent souligné. C’est Matthieu qui, fidèle à son habitude, reprend un passage de manière à le faire concorder avec son propos. Mais voyons le passage tel qu’en lui-même : « Attroupe-toi donc maintenant, bande de pillards ! Qu’ils fassent des travaux de siège contre nous ! Qu’ils frappent de la verge les joues du Juge d’Israël ! Or, c’est de toi Bethléem-Efrata, si peu importante parmi les groupes de Juda, c’est de toi que je veux que sorte celui qui est destiné à dominer sur Israël et dont l’origine remonte aux temps lointains, aux jours antiques. C’est pourquoi il les abandonnera [à eux-mêmes] jusqu’au jour où enfantera celle qui doit enfanter, et où le reste de ses frères viendra retrouver les enfants d’Israël. Lui se lèvera et conduira [son troupeau], grâce à la puissance du Seigneur et du nom glorieux de l’Eternel, son Dieu ; ils demeureront en paix, car dès lors sa grandeur éclatera jusqu’aux confins de la terre. » (Mi.4,14 – 5,3)

Le contexte de la prophétie est celui d’une défaite prévisible du royaume d’Israël, le royaume du Nord, face aux armées assyriennes (« ils« ). La montée de celles-ci est vue comme un châtiment, une punition infligée au peuple infidèle (« bande de pillards« ), qui sera réduit à rien (« qu’ils frappent… »). Mais de ce rien va surgir quelque chose : le prophète annonce que du lieu le plus faible, dans la part de peuple restant la plus faible, naîtra le descendant attendu de David : raison pour laquelle est nommée Béthléem (ville d’origine de David), et raison pour laquelle aussi son origine « remonte aux temps lointains et aux jours antiques » (il s’agit d’un passé maintenant pluri-centenaire). Mais Bethléem est aussi le lieu du tombeau de Rachel, deuxième femme de Jacob et mère notamment de Benjamin, le « petit dernier », né précisément à Bethléem : la mention du « reste de ses frères » peut aussi être une allusion à ce personnage.

Chose tout-à-fait étonnante, c’est en raison même de l’assurance du prophète quant au salut attendu (nommément : la naissance d’un descendant de la lignée de David) qu’il annonce que le peuple va être abandonné à son sort ! (« C’est pourquoi il les abandonnera à eux-mêmes…« ) Autrement dit, le dieu est assez puissant et assez fidèle pour faire renaître de rien (ou presque rien) son peuple. C’est comme le dira Bossuet : « Quand Dieu veut faire voir qu’une œuvre est tout de sa main, il fait perdre tout jusqu’à l’espérance, et puis il agit. » Ainsi donc, cet oracle du prophète Michée vise, dans le contexte d’une attaque assyrienne massive, premièrement à annoncer la défaite totale d’Israël, deuxièmement à en dénoncer la cause comme étant l’infidélité du peuple, et troisièmement à dire encore que le dieu qui permet cela le fait parce qu’il fera surgir du peu qui restera le descendant de David, qui sera le leader d’un peuple renouvelé et fidèle, invincible cette fois et témoin de la grandeur de son dieu devant la terre entière.

L’usage que fait Matthieu de cet oracle, une fois de plus, est assez opportuniste : il le met dans la bouche de l’entourage d’Hérode pour répondre à la question « où le messie doit-il naître ? », là où nous avons vu que la mention de Bethléem n’avait de sens dans l’oracle que pour appeler les noms de David, et peut-être de Benjamin. Ce changement de visée du texte se fait même au prix d’un contre-sens : Bethléem était ce qu’il y a de plus petit, de plus insignifiant, ce qui reste après la destruction par l’Assyrie -car qui s’intéresserait à un petit village dix kilomètres au sud de la capitale ?-, et voilà qu’il est maintenant affirmé au contraire qu’elle n’est pas le plus insignifiant ! Quant à toute la dimension de la défaite totale devant l’adversaire, elle est totalement effacée…

Pourquoi Matthieu en vient-il au contresens ? Est-ce une intention polémique ? Est-ce pour suggérer que ceux qui sont normalement les gardiens des Ecritures en ont un usage et une lecture biaisés ? Ce n’est pas impossible. Pour ceux qui connaissent leur bible, et qui ne sont pas abusés par la citation plutôt arrangée de Matthieu, cela peut suggérer aussi que la « bande de pillards » est constituée par Hérode et son entourage. Autrement dit, que la naissance de l’authentique descendant de David, Jésus, coïncide avec la fin de toutes ces autorités classées infidèles. En tous cas, Hérode envoie les mages à Bethléem.

Ces derniers quittent le roi, mais on ne dit à aucun moment qu’ils lui obéissent. Plutôt troublés, sans doute, par l’atmosphère qu’ils ont rencontrée (n’oublions pas que, de par leurs fonctions, ils sont des habitués des cours royales), ils reviennent plutôt à ce qui les a guidé auparavant : et ils retrouvent l’astre ! Guidés plutôt par leurs idées toutes faites que par l’astre, ils s’étaient rendus à Jérusalem. Voilà maintenant qu’en revenant à cet astre, en le scrutant à nouveau et mieux, ils s’aperçoivent que l’astre leur indique aussi un lieu, ils s’aperçoivent qu’ils trouvent là la réponse à leur questionnement. Et pleins de joie, ils suivent à nouveau l’étoile.

Elle les conduit à Bethléem, mieux : elle les conduit à « l’enfant et sa mère« , ils n’ont plus besoin d’interroger qui que ce soit. Ce n’est pas l’Ecriture qui leur indique le lieu, mais bien l’observation de l’étoile : ils n’avaient pas perçu d’abord qu’elle donnait aussi le lieu. Mais les deux concordent et disent la même chose : l’Ecriture pour les Juifs, l’étoile pour les non-Juifs. Il y a là une audace très étonnante de Matthieu, si l’on suit le texte de près : il nous dit que les Ecritures conduisent à Jésus -même mal lues, même mal comprises- ; mais il nous dit aussi que ceux qui le cherchent sans elles, vont trouver le même Jésus. Il nous dit avec beaucoup d’optimisme que tous les hommes, s’ils suivent le chemin de leur recherche, s’ils approfondissent leur quête sans se laisser prendre par leurs préjugés (et nous en avons tous !), que ce soit par la science, que ce soit par l’étude, que ce soit par la contemplation de la nature, que sais-je ?,… vont aboutir et trouver Jésus. N’est-ce pas là un merveilleux message, le plus universel que l’on puisse imaginer ? La fête de l’Epiphanie nous invite à célébrer celui qui se laisse trouver de tant de manières, et aussi à nous ouvrir à tous les chemins des femmes et des hommes qui cherchent, avec respect et admiration, et à en accueillir la valeur et le résultat.