S’affranchir des cadres (Mc.2, 1-12)

01 Quelques jours plus tard, Jésus revint à Capharnaüm, et l’on apprit qu’il était à la maison. 02 Tant de monde s’y rassembla qu’il n’y avait plus de place, pas même devant la porte, et il leur annonçait la Parole. 03 Arrivent des gens qui lui amènent un paralysé, porté par quatre hommes. 04 Comme ils ne peuvent l’approcher à cause de la foule, ils découvrent le toit au-dessus de lui, ils font une ouverture, et descendent le brancard sur lequel était couché le paralysé. 05 Voyant leur foi, Jésus dit au paralysé : « Mon enfant, tes péchés sont pardonnés. » 06 Or, il y avait quelques scribes, assis là, qui raisonnaient en eux-mêmes : 07 « Pourquoi celui-là parle-t-il ainsi ? Il blasphème. Qui donc peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul ? » 08 Percevant aussitôt dans son esprit les raisonnements qu’ils se faisaient, Jésus leur dit : « Pourquoi tenez-vous de tels raisonnements ? 09 Qu’est-ce qui est le plus facile ? Dire à ce paralysé : “Tes péchés sont pardonnés”, ou bien lui dire : “Lève-toi, prends ton brancard et marche” ? 10 Eh bien ! Pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a autorité pour pardonner les péchés sur la terre… – Jésus s’adressa au paralysé – 11 je te le dis, lève-toi, prends ton brancard, et rentre dans ta maison. » 12 Il se leva, prit aussitôt son brancard, et sortit devant tout le monde. Tous étaient frappés de stupeur et rendaient gloire à Dieu, en disant : « Nous n’avons jamais rien vu de pareil. »

Au terme de cette section de son œuvre, Marc a commencé de nous dresser un portrait de Jésus. Et le message qu’il nous a fait passer pour finir, c’est que l’opposition que pouvait rencontrer celui-ci n’était pas tant dans les maux dont il peut délivrer les humains, que dans les décisions de ceux-ci, dans les choix qu’ils font -ou pas- de lui obéir, ou du moins d’entrer avec lui en consonance ou pas. Dans la nouvelle section que nous commençons aujourd’hui, c’est plutôt à une réflexion sur cette opposition que Marc va nous conduire : en quoi elle consiste, comment le Maître s’y prend face à elle, sur quel terrain elle se joue, etc.

« Et rentré à nouveau dans Capharnaüm après quelques jours, il se dit qu’il était à la maison.« C’est une suite que conte Marc : Jésus est sorti de Capharnaüm pour rester fidèle à sa mission, il est allé parcourir tout le pays alentour, et maintenant il rentre. Mais c’est aussi une scène qu’il rejoue : on ne peut pas ne pas penser à l’entrée précédente à Capharnaüm, celle où le petit groupe de Jésus et des quatre va les sabbats à la synagogue, et où l’une de ces fois un homme est invité à quitter le mauvais esprit qu’il manifeste. Et donc les ressemblances et les différences avec la scène ainsi ré-évoquée vont être d’importance primordiale. Notons l’expression « à la maison« , qui montre que Simon et André ne plaisantaient pas en invitant Jésus chez eux. Ils ne lui ont pas offert une hospitalité d’un soir, ils lui ont offert une vraie « base-vie », un lieu repère. Et Jésus ne refuse pas, au contraire, d’avoir aussi des temps pour souffler, des temps de plus faible intensité. Mais le bouche à oreille est décidément une grande spécialité de Capharnaüm, et voilà que la nouvelle se répand déjà.

« Et nombreux [furent ceux qui] se rassemblèrent de sorte que nul ne trouvait plus place devant la porte… », on pourrait croire être revenu à la situation précédente, avec tous ces Capharnaümiotes massés devant la porte, mais Marc cette fois ne nous laisse deviner aucun malade. Peut-être sont-ils juste heureux d’être avec leur « grand homme », peut-être veulent-ils d’abord comprendre pourquoi il a quitté la ville, s’il était fâché ? Mais Marc enchaîne tout de suite avec la réaction de Jesus à ce rassemblement, qui n’est ni de l’ignorer, ni de le disperser, ni de le supporter avec patience, mais bien d’être tout de suite actif, dans le sens qu’il choisit cette fois : « … et il leur disait la parole. » Il re-commence, comme il avait commencé à sa première venue, mais cette fois sans attendre le sabbat, sans se rendre à la synagogue. Voilà qui éclaire rétrospectivement ces deux points : ils n’étaient pas l’essentiel pour lui, et ne représentaient sans doute qu’une opportunité. Il est allé, à plusieurs, là où il pouvait rencontrer les gens à plusieurs ; et maintenant que cela se produit plus spontanément, sans ces cadres, ces cadres ne sont plus nécessaires. Ce qui compte pour lui, simplement, c’est de « dire la parole ». Mais ces cadres vont devenir précisément la question…

Et voilà qui fait événement : « Arrivent des gens qui lui amènent un paralysé, porté par quatre hommes. Comme ils ne peuvent l’approcher à travers la foule, ils découvrent le toit au-dessus de lui, ils font une ouverture, et descendent le brancard sur lequel était couché le paralysé. » Certains n’ont pas oublié la séance de guérisons, et les voilà quatre porteurs pour un paralysé. Belle solidarité, construite : il a fallu se mettre d’accord, s’organiser, se libérer, se donner rendez-vous … pas si simple. Et l’on voit très bien leur problème devant la foule compacte, eux qui constituent un volume certain, et pas si manœuvrable ! Ils sont dans la même situation que nos véhicules de secours arrivant dans un bouchon de circulation. Et avec la même détermination sans doute, ils imaginent un moyen compliqué mais efficace : passer par le toit. On imagine que le paralysé n’en menait pas large quand on hissait le brancard sur le toit (un toit-terrasse ?), ou quand, celui-ci percé de façon suffisamment large, on l’a descendu à l’intérieur.

Si nous nous plaçons maintenant du point de vue de Jésus (et c’est ce que Marc va faire), l’expérience est extraordinaire : il est en train d’annoncer le royaume des cieux, et c’est précisément des cieux que descend maintenant un brancard portant un paralysé ! Ce n’est pourtant pas cet aspect des choses que souligne Marc, mais plutôt ce qu’une telle action suppose chez ceux qui la font : « Et Jésus voyant leur foi… » Il voit la concertation, le soin mutuel, la ténacité devant les obstacles, la persévérance, la confiance mutuelle des uns envers les autres, la conviction aussi que le jeu en vaut la chandelle. Il me semble que c’est tout cela que Marc appelle « leur foi ». C’est un ensemble bien plus construit que la démarche incertaine et spontanée du lépreux, aux fâcheuses conséquences.

« Et Jésus voyant leur foi dit au paralysé : enfant, les péchés te sont pardonnés. » Je me demande ce qu’ont pensé les intéressés ! A priori, le paralysé et ses porteurs sont venus pour une guérison. Mais ce qui leur est dit en tout premier, c’est ce qu’obtient leur attitude, que nous avons précédemment décrite. Littéralement, « enfant, tes péchés sont relâchés ». C’est un énoncé, neutre. Presque un constat. Il n’y a pas un mot qui relève de la première personne du singulier : tout est à la troisième (il s’agit donc d’un « autre », ni « moi », ni « toi »), qui plus est le verbe est au passif, autrement dit son vrai sujet n’est pas énoncé. C’est comme si cet homme, qui annonce la parole du royaume, mettait une parole sur ce qu’il voit du royaume chez ceux-là qui ont adopté une telle attitude et fait une telle action. Ils se sont libérés des péchés. Ce qui les a guidé, ce qui les a inspiré (ou peut-être celui qui), les a libéré des fausses pistes, des faux-semblants, des erreurs de visée (ce que veut dire le mot [amartia], que nous traduisons par « péchés »). Une droiture s’est dessinée pour eux, ils l’ont dessinée, qui les a libérés. Lui met des mots dessus. Ce qui m’étonne le plus, là-dedans, c’est le mot [teknon], « enfant » : pourquoi l’appeler ainsi ? Et pourquoi seulement lui, alors qu’ils étaient bien cinq, solidaires, et que cela est essentiel à leur démarche et à leur droiture ? Si quelqu’un a une idée… Peut-être une suggestion quant à l’origine de leur inspiration : en lui laissant libre cours, ils se sont laissés engendrer d’en-haut ? Peut-être aussi la suggestion qu’à cinq, unis par cette démarche, ils sont un seul enfant ? Possible…

En tous cas, il dit cela, et rien d’autre. Il dit cela d’abord, il n’avance pas la main, il ne fait aucun geste de guérison. Personne ne dit qu’il ne va pas le faire dans un second temps, mais il n’y a aucune avancée en ce sens. On voit que le Jésus de Marc n’aime pas le spectaculaire, il « dit la parole » et s’il peut, s’en tient là.

Mais d’autres personnages apparaissent ici pour la première fois : « Or il y avait quelques uns des scribes assis là et en train de calculer dans leur cœur : quel individu parle ainsi ? Il blasphème : qui peut délier les péchés sinon le dieu unique ? » C’est étrange qu’ils soient assis là : on ne les a pas vu dans les synagogues ! Il me semble que Marc nous suggère, avec sans doute un raccourci temporel, que l’affranchissement des repères (synagogue, sabbat) par Jésus a éveillé déjà un soupçon chez ces « gardiens de la lettre », et peut-être bien qu’ils sont venus se mêler à la foule pour « garder un oeil » sur cette parole qui s’énonce désormais hors-cadre. D’ailleurs, ils ne se mêlent pas vraiment : « assis là » suggère plutôt qu’ils sont à proximité, et avec l’attitude officielle de leur autorité enseignante. Ce soupçon a priori grandit en leur cœur (Marc écrit d’ailleurs au pluriel « dans leurs cœurs », comme s’ils en avaient plusieurs, ou comme s’il était chez chacun divisé), si bien qu’ils « recroisent les pensées » [dialogidzoménoï] en eux-mêmes et croient avoir entendu un « je te pardonne tes péchés », là où nous avions lu une simple énonciation à la troisième personne. 

     « Et Jésus connaissant aussitôt par son esprit qu’ils agitaient ces pensées de cette manière en eux-mêmes (ou « dans leur esprit »), leur dit : pourquoi agitez-vous ces pensées dans vos cœurs ? Qu’est-ce qui est le plus à portée, dire au paralysé tes péchés sont déliés, ou dire debout et prends ton grabat et marche ?… » La parallèle avec la première entrée à Capharnaüm est évident : ce sont les scribes, cette fois, qui sont dans un mauvais esprit. Ce n’est pas cette fois un mauvais esprit d’apeuré, de quelqu’un qui craint le dérangement provoqué par la parole de Jésus, mais un mauvais esprit de raisonneurs, et le mot revient trois fois avec insistance. Pour ceux-là il faut un raisonnement, et c’est ce qu’il fait.

     Il s’agit d’un raisonnement a fortiori, dont le but est « que vous sachiez que le Fils de l’homme a, sur la terre, le pouvoir de délier les péchés ». C’est la première fois que Jesus s’empare de ce titre, celui d’un être céleste envoyé sur la terre. Et il revendique d’être cela, de disposer dans la cour céleste de ce pouvoir effectivement divin (délier les péchés), mais d’en disposer aussi « sur la terre ». Ainsi, à la contestation intérieure des scribes, Jesus oppose une révélation, celle d’un statut céleste et d’une puissance assortie. Et l’on comprend que la guérison qu’il opère n’est pas d’abord une compassion mais ce qui invite les scribes, comme l’homme de la synagogue, à sortir de leur mauvais esprit.

     Mais à la différence de la première entrée à Capharnaüm, le dénouement reste ici en suspend. Le paralysé se lève, prend son brancard et rentre chez lui ; la foule est dans l’admiration « Nous n’avons jamais rien vu comme cela » ; mais les scribes ? On ne les voit pas quitter leur « mauvais esprit », et le lecteur attentif devine que la vraie opposition est désormais là, et que l’affrontement ne fait que commencer. 

L’enjeu du ministère de Jésus (Mc.1, 40-45)

40 Un lépreux vient auprès de lui ; il le supplie et, tombant à ses genoux, lui dit : « Si tu le veux, tu peux me purifier. » 41 Saisi de compassion, Jésus étendit la main, le toucha et lui dit : « Je le veux, sois purifié. » 42 À l’instant même, la lèpre le quitta et il fut purifié. 43 Avec fermeté, Jésus le renvoya aussitôt 44 en lui disant : « Attention, ne dis rien à personne, mais va te montrer au prêtre, et donne pour ta purification ce que Moïse a prescrit dans la Loi : cela sera pour les gens un témoignage. » 45 Une fois parti, cet homme se mit à proclamer et à répandre la nouvelle, de sorte que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais restait à l’écart, dans des endroits déserts. De partout cependant on venait à lui.

Nous voici au terme de ce premier aperçu donné par Marc de l’activité de Jésus, une fois appelé les quatre pêcheurs qui forment désormais un « nous » avec Jésus. Il nous l’a montré annonçant le royaume le sabbat dans les synagogues, avec une force et une autorité qui amène les hommes à prendre position. Il les délivre de leurs peurs et de leurs réticences à son égard, moyennant une décision de leur part. Il remet debout et rend les personnes à leur capacité de don. Il fait face aux demandes nombreuses et aux espoirs qu’il fait naître avec compassion, mais ne se laisse pas non plus dévier de sa mission première. Mais voici une dernière situation bien particulière, que nous avons eu l’occasion de commenter déjà dans Dissocier le mal et la faute et Conséquences d’un bon mouvement : la rencontre avec un lépreux.

« Et vient vers lui un lépreux…« , rencontre redoutable. Le lépreux n’est pas qu’un malade, dans la société du temps, il est un proscrit, un paria. Selon la loi, il doit vivre à part, c’est une obligation qui lui incombe ; mais les autres ont aussi l’obligation de garder leur distance, la loi religieuse y contraint chacun ! Le lépreux le sait, Jésus aussi. Du reste, Marc nous dit que le lépreux vient [pros aouton], « dans sa direction« , mais pas « jusqu’à lui« . Quand il prend la parole, Marc utilise le verbe [parakaléoo], qui veut sans doute dire ici « appeler à son secours« , mais avec l’idée d’appeler auprès de soi : l’autre est loin, et c’est lui qui doit combler la distance. Autrement dit, ce lépreux ne veut pas contrevenir à ses obligations, il les respecte et tient à le faire, mais il voudrait que Jésus résolve la situation. Car évidemment, le soin réclame la proximité, sans elle il n’est aucun espoir. Notre lépreux est un peu le symbole de toutes ces situations sans issue, dont il semble qu’elles ne pourraient être résolues qu’à condition… d’être déjà résolues !!

Mais ce lépreux est aussi l’indicateur d’autre chose, par sa seule venue. Car si lui, qui vit en proscrit, toujours à part de tous, à entendu parler de Jésus, c’est que la réputation de ce dernier est non seulement sortie de Capharnaüm dans les pays alentours, mais qu’elle a pénétré jusqu’à ceux qui sont à part de tout. Et notre homme vient plus, sans doute, à la suite des guérisons qui ont eu lieu à Capharnaüm après le coucher du soleil, qu’à la suite de la parole proclamée dans la synagogue le sabbat. Sa motivation n’est pas celle que Jésus souhaiterait provoquer…

Que lui dit notre homme ? « Si tu veux tu peux me purifier » Voilà une formule qui dit plusieurs choses. D’abord, s’il ne veut pas contrevenir à la loi, il ne demande pas non plus à Jésus de le faire. Il ne sait pas comment cela est possible, comment il peut répondre à son appel en s’approchant alors que c’est interdit, et il ne lui fait pas la moindre suggestion à cet égard. Mais il s’en remet à son invention, « tu peux » : je ne sais pas comment faire, mais toi, tu vas trouver. L’espoir qui soulève notre lépreux est aussi total qu’il est indistinct. Ensuite, il met l’accent sur le choix de Jésus, « si tu veux » : voilà qui fait un écho étonnant avec le premier épisode de ce chapitre, celui de la synagogue. Jésus avait mis l’homme dans un mauvais esprit face à un choix, celui de quitter ce mauvais esprit. Voilà maintenant que c’est Jésus lui-même qui est mis face à un choix, faire quelque chose ou non pour ce lépreux. Enfin, le lépreux ne parle pas de guérison, mais bien de purification. C’est le mot de la loi religieuse, le mot du Lévitique. Et sans doute, c’est ce que cet homme pense de lui-même, à force de se déplacer en agitant sa clochette ou sa crécelle en criant « impur ! impur ! » Il y a de ces situations ou l’on s’approprie la vision que d’autres ont de vous, et c’est en particulier le cas quand on est sous emprise. C’est le cas ici; Faire quelque chose pour cet homme, c’est s’attaquer à ce mal qui atteint sa chair, mais c’est aussi s’attaquer à sa réputation et sa proscription, à ce qui atteint son être social ; c’est enfin s’attaquer à la vision qu’il a de lui-même, le libérer, l’aider à se reconstruire. Quel programme…

Comment va réagir Jésus ? Que va-t-il « inventer » face à cela ? Comment va-t-il se positionner dans cette situation qui met autant de choses en jeu ? « et pris aux tripes, étendant la main, il le toucha et lui dit : je veux, sois en pureté. » Il n’y a pas le moindre délai. Marc, qui aime (on le constatera souvent) à nous dire les sentiments de Jésus, nous en donne la raison : il est « pris aux tripes », il est profondément ému par cet homme et sa situation. Et cette émotion joue pleinement son rôle, elle n’est pas réprimée mais, comme son nom l’indique, devient motrice : il étend la main (ou le bras, le mot est le même) et le touche. Oui, il touche le lépreux ! Ce qu’il ne devrait pas faire… Mais d’après ses paroles, il ne touche pas un lépreux, il touche quelqu’un qui ne l’est déjà plus : il lui dit « je veux« , ce qui exprime sa pleine correspondance avec le désir de cet homme. Il veut son rétablissement autant que cet homme le désire. Mais le mot qu’il dit après, la forme verbale (déjà analysée dans le premier des deux commentaires susmentionnés), dit que c’est déjà fait, et dans une forme passive qui montre que ce n’est pas lui l’acteur (et suggère peut-être, « passif divin », que c’est le dieu qui en est l’acteur). Autrement dit, Jésus ne « fait pas de miracle », mais il annonce, conformément à la mission d’annonce qui est la sienne, une action divine. Et c’est ce qu’énonce Marc : « Et aussitôt s’en va de lui la lèpre, et il est purifié. » Son statut de « pur » selon la loi est immédiat, suite à la disparition de la lèpre.

Mais là ne s’arrêt pas le récit. Si les mots de Marc sont précis quant à ce qui s’est passé, à savoir que Jésus a immédiatement annoncé à cet homme ce que le dieu faisait pour lui, le spectateur (ou le lecteur !) inattentif va immédiatement attribuer cette action à Jésus lui-même. Là encore, le parallèle avec l’annonce à la synagogue est parlant et sans doute suggéré par Marc : alors que là, c’était l’homme qui avait à l’invitation pressante de Jésus quitté le mauvais esprit dans lequel il se tenait, mais qu’on lui attribue facilement d’avoir « chassé un démon », ici c’est le dieu qui a fait disparaître la lèpre, mais on va lui attribuer cette action. Et, nouvelle émotion, Jésus le pressent, il « frémit en lui-même » avec une nuance de réticence. Et le voilà qui insiste, « va te montrer au prêtre » et fait tout ce que la loi prescrit. Tu l’as respectée jusqu’à présent, va au bout. Pourquoi cette insistance de Jésus ? Ce n’est pas un « paravent », pour faire croire que… C’est au contraire un « témoignage » qu’il demande, un témoignage rendu au dieu de son action à lui. Il attribue ainsi clairement la « purification » au dieu et demande à l’homme d’en faire autant par son action rituelle.

Et il le « renvoie » ou plutôt il « l’expulse » aussitôt. Et ce mot est très fort, parce qu’il reprend celui qui a servi pour la motion par laquelle l’esprit a poussé Jésus au désert sitôt après son baptême, mais aussi celui qui a servi pour l’action énergique par laquelle Jésus rétablit sans délai ceux que tout-un-chacun considère comme « possédés par des démons« . Et la réticence de Jésus a rester plus longtemps avec cet homme s’éclaire, car au lieu d’obéir, il se met de sa propre initiative à « proclamer » (ce qui est le rôle et la mission de Jésus : donc usurpation) et à « divulguer son opinion » (ce qui n’est pas le témoignage rendu au dieu demandé, mais son contraire : donc un contre-témoignage). L’homme a certes obtenu ce qu’il demandait, et sans délai ; mais est-il de son côté dans l’obéissance et la correspondance avec la parole ? C’est tout le problème, et c’est le nœud du ministère de Jésus. En choisissant la proclamation de la parole et du royaume, il a choisi le plus difficile, et Marc, en peignant ce dernier épisode de sa présentation de Jésus à l’action, sait ce qu’il fait : il ouvre sur la véritable difficulté du ministère de Jésus, l’enjeu de toute la suite.

Et le résultat ici est un véritable obstacle apporté à l’exercice par Jésus de sa mission, en le mettant dans la situation où était auparavant le lépreux : il ne peut plus rentrer dans les villes mais doit se tenir dans des endroits déserts. Bilan : Jésus s’est laissé émouvoir par la situation et la demande du lépreux, mais il a pris sur lui sa situation. Il me semble que Marc nous montre ici une métaphore du péché, pour lequel la lèpre est souvent employée : Jésus va en délivrer l’homme, placé à ce point de vue dans une situation sans issue. Mais il va le faire en recevant de celui-ci le contraire de ce qu’il demande, et en prenant sur lui la situation de l’homme pécheur : Marc nous montre au bout de l’action de Jésus l’ombre de la passion et de la croix, dans une parabole de la rédemption.

Pouvoir rectifiant de la prière (Mc.1, 35-39)

35 Le lendemain, Jésus se leva, bien avant l’aube. Il sortit et se rendit dans un endroit désert, et là il priait. 36 Simon et ceux qui étaient avec lui partirent à sa recherche. 37 Ils le trouvent et lui disent : « Tout le monde te cherche. » 38 Jésus leur dit : « Allons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame l’Évangile ; car c’est pour cela que je suis sorti. » 39 Et il parcourut toute la Galilée, proclamant l’Évangile dans leurs synagogues, et expulsant les démons.

Voici maintenant, après une sorte de résumé de l’action de Jésus, mais aussi un net infléchissement de celle-ci dû aux foules et à leur demande, un moment plus intime, à nouveau loin des foules, et qui pour cela fait écho au moment chez Simon. Nous avons déjà eu l’occasion de nous arrêter spécifiquement sur cet épisode, Il faut que ça bouge.

Marc situe cet épisode littéralement « dès le matin, très de nuit« , c’est-à-dire le premier jour de la semaine. A l’heure où les femmes viendront au tombeau : c’est exactement le même mot qu’il emploiera à la fin de son évangile. « très de nuit« , les lueurs de l’aube se font à peine sentir : c’est l’heure des grands calmes, celle où un lac est comme un miroir, où le vent est entièrement tombé, où la fraîcheur est la plus grande, l’heure de la paix. On n’y voit pas plus qu’en pleine nuit, mais quelque chose en soi guette l’arrivée de la lumière, et on en perçoit peu à peu les signes, imperceptiblement, puis plus franchement. C’est l’heure où le cœur humain est soulevé d’espoir et plein d’allant. Le rapport avec toute cette nouveauté renaissante est accentué par le participe appliqué à Jésus : [anastas], « s’étant levé » : c’est aussi LE mot des évangiles pour la résurrection de Jésus, et les premiers lecteurs ne peuvent pas ne pas frémir à ce mot qui fait tout le christianisme naissant, qui le distingue, qui change tout. En écho à ce premier jour de la création et à la création de la lumière, nous sommes dans une nouvelle création et une nouvelle lumière.

Et que fait Jésus à cette heure et dans ces conditions ? Soit dit en passant, si on lui a amené tous les souffrants de la ville après le coucher du soleil, qu’il a pris le temps avec nombre d’entre eux et qu’il est debout avant le lever du soleil, il n’a pas dû beaucoup dormir. Il y a une faim chez cet homme, un désir plus fort que les besoins naturels comme le sommeil. Que fait-il alors ? Il « sort« , il « quitte » pour un lieu désert et là il « prie« . Marc nous met en scène Jésus priant, dans une suite d’actions dont sa prière est le terme, et sans nous en dire plus. Il ne nous décrit pas la prière de Jésus.

Mais peut-être que si, peut-être avec cela nous dit-il l’essentiel, à savoir : que la prière ne se décrit pas (parce qu’elle est propre à chacun ? Parce qu’elle est le mystère d’une relation seul à seul ? Parce qu’il est vain de vouloir la codifier ?) ; que c’est une action (dans la ligne de se lever, sortir, s’éloigner…) ; qu’elle suppose un désert (en tous cas d’être à part, ou que cette relation-là n’est pas à ranger avec les autres, qu’elle est par essence « à part ») ; qu’elle suppose de quitter (autrement dit, c’est une question d’attention, qui n’est pas portée sur trente-six choses mais se focalise de manière unique) ; qu’elle suppose de sortir (c’est une « extase », autrement dit l’œuvre avant tout de l’amour, qui est extatique par nature : elle est une attention portée en un autre, et occupée tout entière de celui-ci) ; qu’elle est pour un chrétien une action de ressuscité ; qu’elle est favorisée par la paix et par l’accès en soi de tous ces soulèvements et attentes qui naissent si spontanément avant le jour et dans l’attente qu’il apparaisse. Peut-être que Marc nous dit tout cela sur la prière, et ce n’est déjà pas si mal, me semble-t-il…

« Et le poursuivent Simon et ceux qui sont avec lui… » Le mot est celui qui dit aussi la « persécution » : il s’agit de serrer de près, en mettant la pression. Simon, André, Jacques et Jean ne lui laissent pas beaucoup de répit, même à cette heure ! Qu’est-ce qui leur prend ? « …et il le trouvent et lui disent que ‘tous te cherchent’ « . Loin de contenir la pression populaire, qui sans doute reprend dès le matin. On peut imaginer que, Jésus ayant pris son temps et n’ayant par conséquent pas guéri tout le monde, même s’ils étaient nombreux à l’avoir été, ceux qui n’ont pas encore obtenu satisfaction reviennent bien décidés, et d’autant plus que d’autres ont été guéris ou du moins qu’ils ont été l’objet de ses soins ! Et nos quatre compères, loin d’assumer cette pression pour laisser un peu de répit à Jésus, la lui transmettent au contraire. C’est sans doute qu’eux-mêmes sont éblouis par ce dont il est capable, on voit qu’ils sont des accompagnants récents.

« Et il leur dit : ‘allons ailleurs, dans les bourgades voisines, afin que là aussi je proclame : pour cela en effet je suis sorti' ». Le verbe « sortir » est le même que celui qui vient d’être utilisé pour son départ vers un lieu désert. Il n’a pas eu beaucoup de répit, beaucoup de temps en solitude, mais cet élan a suffit pour l’emporter. Il y a comme un re-centrement qui le libère de la pression populaire et peut-être d’une déviance de son objectif ou de sa mission. Il revient à sa proclamation, c’est-à-dire à ce qu’il a fait à Capharnaüm les sabbats dans la synagogue. Il n’est pas venu pour de l’humanitaire, ni du spectaculaire, mais pour proclamer une parole, pour annoncer le royaume. Et donc, quelles que soient les attentes qu’il a fait naître, ou les succès obtenus, elles ne sont pas sa règle (au risque de décevoir), mais bien la mission à lui confiée par le dieu qu’il est venu irrépressiblement retrouver dans ce lieu désert.

« Tout le monde te cherche« , mais ce ne sont pas ceux qui le cherchent qui sont l’objet de son attention, ce sont plutôt ceux qui ne le cherchent pas encore. Si on le cherche, on est dans la bonne direction : il faut se rappeler ce qui a été dit à propos du baptême, à savoir qu’il va à la rencontre de ce peuple qui cherche à revenir d’exil ! Ici, à Capharnaüm, il a rencontré un peuple qui désormais le cherche, et ce faisant cherche à revenir vers le dieu. Maintenant, il faut partir ailleurs. Et comme dans l’intimité de ceux qui sont avec lui, dans la maison de Simon et André, il a rendu à son service et à sa capacité de donner le meilleur d’elle-même la belle-mère de Simon, voilà que dans l’intimité de ceux qui sont avec lui, c’est lui-même qui retrouve le meilleur qu’il a à donner, et se relève en quelque sorte lui-même, depuis l’intimité avec son dieu.

« Et il allait proclamant dans leurs synagogues dans toute la Galilée et expulsant les démons » : les deux notes désormais caractéristiques de l’action et de la mission de Jésus sont posées, proclamation de la parole, et expulsion de tout ce qui empêche le royaume d’être établi, quelle que soit la nature de ces obstacles. Marc nous montre à quoi Jésus s’attache avant tout, à quoi le disciple doit s’attacher aussi avant tout : proclamer, et libérer.

Réactions populaires (Mc.1, 32-34)

32 Le soir venu, après le coucher du soleil, on lui amenait tous ceux qui étaient atteints d’un mal ou possédés par des démons. 33 La ville entière se pressait à la porte. 34 Il guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies, et il expulsa beaucoup de démons ; il empêchait les démons de parler, parce qu’ils savaient, eux, qui il était.

Voici que, dans sa présentation de Jésus en action, Marc semble faire comme une pause, avec un passage plutôt généralisant. C’est un passage qui a déjà été commenté dans la deuxième partie de la notice Retrouver le pouvoir de donner, perdre le pouvoir de diviser.

La première chose qui frappe, c’est le moment où se situe maintenant l’action. Marc donne des précision qui peuvent sembler redondantes : « Le soir venu, après le coucher du soleil… » Que veut-il nous dire ? Que les gens viennent nuitamment, à l’abri des regards ? Mais si c’est « la ville entière » qui vient, c’est un peu raté. Mais examinons cela posément : le soir induit l’idée de la fin de journée, et donc qu’il y a là comme un résultat de ce qui s’est passé durant cette journée. Ce que Marc va nous décrire est en quelque sorte la conséquence de ce qui a été dépeint précédemment, à savoir la prise de parole publique dans la synagogue et l’incident avec un homme appelé à changer d’une part, l’initiative de la remise sur pied de la belle-mère de Simon dans l’intimité domestique d’autre part. Manifestement les gens ont parlé, le bouche-à-oreille à fonctionné, il ne faut pas oublier qu’après l’épisode public de la synagogue, sa renommée était aussitôt sortie « partout, [pénétrant] dans tout le pays alentour de Galilée« . A Capharnaüm, c’est une traînée de poudre, puisque dès le soir, tout le monde est là.

Mais la précision « après le coucher du soleil » n’a pas la même visée. Cela veut dire, dans le comput du temps juif, le lendemain (puisque les jours commencent pour eux après le coucher du soleil). Or quel était le jour précédent ? Un sabbat : ce sont « les sabbats » que Jésus et ses compagnons sont allés à la synagogue. Et une double idée naît ici, l’une sur la valeur du sabbat, l’autre sur son observance par la foule des citadins. Sur la valeur du sabbat : Jésus choisit d’œuvrer de manière privilégiée les sabbats. Ou du moins, Marc nous rapporte son activité comme liée au sabbat. Or le sabbat est avant tout le jour d’une autre activité du créateur (cf. Gn.2,1-4a) : pendant six jours, il a créé. Mais le septième jour, celui qui est commémoré par l’institution du sabbat, il a fait une œuvre qui va au-delà de la création, il a fait autre chose. Marc, ici, nous montre un écho de cet « autre chose », dans l’activité de Jésus exclusivement réservée au sabbat. C’est donner un sens éminemment positif à ce jour, avant que des polémiques d’un autre genre opposent notamment les pharisiens à Jésus autour du sabbat. Mais Marc dit aussi un mot sur l’observance des gens : ils attendent que le sabbat soit terminé pour se déplacer, ils ne viennent, en transportant d’autres gens, que quand c’est permis. C’est défendre d’avance Jésus contre les accusations des pharisiens : il n’a provoqué personne à enfreindre le sabbat, même si ce n’a pas été de sa part par le biais d’une prescription ou d’une interdiction. Simplement, tout se passe sans contrevenir à la loi.

Et que se passe-t-il donc concrètement à ce moment ? « on lui amenait tous ceux qui étaient atteints d’un mal ou étaient démonisés. » On lui porte, plus qu’on ne lui conduit, « tous…« . C’est un énorme changement, un basculement même. Jusqu’à présent, on a vu Jésus choisir ses moments (le sabbat) et ses publics (la synagogue, ou la maison), ainsi que son action (parler ou annoncer, mais aussi remettre sur pied une personne dans le cadre normalement discret de l’intimité familiale). Et voilà qu’on le sollicite maintenant, et de manière générale, à un moment qu’il n’a pas choisi (à la nuit tombée !), pour une œuvre qu’il n’a pas faite en public (la guérison). Et on lui apporte pas quelques malades, mais Marc écrit « tous« . C’est une ruée. La pression est énorme, incontournable : Jésus va-t-il se faire détourner de son ministère ? Son action va-t-elle changer sous la pression populaire ?

C’est qu’on lui apporte « ceux qui ont des maux« , d’une part, sans qu’il soit précisé de quelle nature sont ces maux -et je ne vois pas très bien qui n’a pas quelque chose qui ne va pas à un plan ou à un autre-, d’autre part « ceux qui sont soumis à un [daïmon]« , c’est-à-dire à la volonté d’une puissance supra-humaine. Marc rapporte ici ce qui est dans l’esprit des gens. On voit bien, dans cette manière de classifier les mots, ceux qui ont une explication (quelle que soit la valeur de celle-ci), les « maladies », et ceux qui n’en ont pas, les « démons ». Mais Marc -et le Jésus de Marc encore moins- n’endosse pas cette classification : il n’est que de se rappeler l’épisode précédent dans la synagogue, où il a attentivement choisi ses mots. Là, pas de « démons », encore moins de « possession », mais bien un homme qui devait sortir d’un état d’esprit qui l’emprisonnait !

Donc, on lui apporte tout ce qui fait peur ou tout ce qui fait souffrir : c’est tout-à-fait nouveau ! D’ailleurs, Marc note immédiatement après : « et c’était toute la ville qui était rassemblée devant la porte. Il est un fait que Jésus cherche à rassembler, mais c’est plutôt par la proclamation de la bonne nouvelle du royaume. Là, c’est l’espoir d’être instantanément délivrés de toutes sortes de maux qui fait le rassemblement. Est-ce à ce point contradictoire ? Que va-t-il faire ?

En tous cas, « il prend soin de nombreux qui ont mal du fait de nombreuses maladies,… » Je note que Marc ne parle pas expressément de guérison, même si le mot ne l’exclut pas, mais il parle de « prendre soin« , et c’est bien plus beau. Jésus ne fait pas le guérisseur automatique, il prend du temps avec chacun, on devine à travers ce mot qu’il s’approche, qu’il écoute, qu’il échange, qu’il console, et sans doute qu’il soulage. Cela prend beaucoup de temps, mais le soin des personnes exige du temps, c’est la condition pour qu’elles reprennent espoir et désir de vivre : il en va ainsi tant dans le « médical » que dans l’ « éducatif » et toutes les formes d’accompagnement des personnes. Marc ne dit pas « il les guérit tous », il parle de « nombreux« , ce qui est une nuance cohérente avec ce « prendre soin« . Peut-être n’ont-ils pas tous été guéris, mais Jésus, plutôt que de se soumettre à cette muette injonction, a préféré « prendre soin » des uns et des autres, et s’est ainsi approché de beaucoup, et a affronté leur mal avec eux. Je sens que l’illustration va être difficile à trouver : tant de représentations montrent Jésus guérissant avec un geste à distance en direction d’une foule indistincte, alors que c’est tout le contraire !!

« … et il jette dehors de nombreux [daïmon], et il ne laissait pas parler les [daïmon] parce qu’ils l’observaient. » Et puis il y a des « expulsions », le mot que prend Marc est celui qu’il a utilisé pour l’action de l’esprit « jetant » Jésus au désert. C’est la même force impérative. Que se passe-t-il vraiment ? Comment fait-il avec ses maux inexpliqués que le populaire classifie comme l’œuvre de puissances supra-humaines ? Eh bien là, il délivre les personnes par une action d’autorité qui rejette hors d’eux ce mal. Finie cette épilepsie, finie cette maladie psychiatrique : les voilà assainis et d’une manière cette fois instantanée, qui fait contraste avec le « prendre soin » précédent. Pourquoi ? Il me semble que l’explication de Marc est plutôt claire : « ils l’observaient » (et non pas « ils savaient qui il était« , qui ne peut traduire [èdéïsan aouton]). Ces personnes à l’esprit atteint sont sans doute impressionnées de son approche, et elles pourraient bien manifester spectaculairement cette peur, ce n’est que trop courant dans ce genre d’affections. Jésus préfère manifestement ne pas accréditer un peu plus dans l’esprit de tous qu’ils « ont un démon », il agit d’un coup avant qu’ils ne prennent la parole. Ils n’ont pas le temps de s’agiter et d’adopter un comportement qui est justement celui qui fait trop facilement croire qu’ils « ont un démon ». Autrement dit, il les guérit aussi dans leur « corps social », il fait en sorte qu’on ne les rejette plus. C’est magnifique !

Chasser le mal (Mc.1, 29-31)

29 Aussitôt sortis de la synagogue, ils allèrent, avec Jacques et Jean, dans la maison de Simon et d’André. 30 Or, la belle-mère de Simon était au lit, elle avait de la fièvre. Aussitôt, on parla à Jésus de la malade. 31 Jésus s’approcha, la saisit par la main et la fit lever. La fièvre la quitta, et elle les servait.

  Marc continue de nous faire voir Jésus en action, construisant en quelque sorte une « première journée ». Un changement de lieu justifie de mettre à part ce court passage : on était à la synagogue, et nous voilà dans un intérieur privé. Ce passage a déjà été commenté dans la première partie de la notice Retrouver le pouvoir de donner.

  Pour autant, notre passage s’enchaîne avec d’autres par son [éouthus], « aussitôt‘, initial : dans notre « moment 0 » initial, ce sont d’abord les disciples Pierre et André qui répondent « aussitôt » à l’appel du maître, puis c’est celui-ci qui aperçoit les fils de Zébédée au travail avec leur père et ses employés et « aussitôt » les appelle. Arrivé à Capharnaüm ils vont « aussitôt » dans les synagogues les jours de Sabbat, et c’est « aussitôt » que l’homme dans un esprit non-épuré l’interpelle dans la synagogue. « Aussitôt » ils sortent de la synagogue pour entrer chez André et Simon, et c’est « aussitôt » qu’on lui parle de la malade. Le mot établit comme un rythme, haletant, entre les épisodes, les liant comme par un même élan. Alors suivons le rythme que nous donne ce mot.

« Et aussitôt allant-au-dehors hors de la synagogue, ils allèrent à la maison de Simon et André avec Jacques et Jean. Or la belle-mère de Simon était couchée parce qu’elle avait de la fièvre, … » Dans quelle progression cette nouvelle étape s’inscrit-elle ? Marc vient de nous faire part de l’exercice par Jésus de l’essentiel de son ministère. Il proclame la parole, d’une manière qui déstabilise, et il face au « dérangement » profond provoqué, il invite chacun à faire un choix, celui de quitter l’éventuel « mauvais esprit » par la vertu duquel on se tiendrait à distance, ou on le tiendrait à distance de soi, et de se laisser atteindre et transformer par cette parole.

Marc nous a dit dès le début de l’épisode précédent qu’arrivé à Capharnaüm, « aussitôt » ils vont à la synagogue les jours de Sabbat. Non pas un jour de Sabbat, mais bien, littéralement, les sabbats, au pluriel. Ce fut une activité sur plusieurs semaines. Pendant une durée aussi longue, il a bien fallu habiter quelque part… Or, c’est seulement maintenant que Marc parle d’aller « à la maison » de Simon et André, avec Jacques et Jean, bref : tout le même petit groupe, le « nous » de Jésus. Alors on peut bien sûr faire l’hypothèse qu’ils ont logé ailleurs ou dormi à la belle-étoile, et que c’est seulement après l’épisode vif d’un sabbat avec l’homme au milieu de la synagogue qu’ils s’en sont allés chez André et Simon. Mais cela ne paraît pas très réaliste. Il me semble bien plus probable que Marc, après avoir peint une scène publique (Jésus à la synagogue), veuille maintenant peindre une scène domestique, intime (Jésus chez André et Simon). Et qu’après le volet « Jésus avec tout le monde en général », il veuille montrer Jésus dans le contact avec une personne en particulier. Notre « aussitôt » n’est pas un repère chronologique, mais bien un mot marquant une étape dans la pensée (comme quand mes élèves disent : « et après »).

Simon est un patron pêcheur, quelqu’un qui n’est pas sans ressources. Si la maison est celle « de Simon et André », c’est sans doute qu’ils en ont hérité de leur père. Simon y loge aussi sa belle-mère, signe qu’il est marié. Et voilà que celle-ci, justement, est prise de fièvre et alitée. A priori, cela ne devrait pas empêcher Simon et André de recevoir le groupe chez eux : eux sont là, mais aussi Mme Simon, et peut-être d’autres encore. Mais Marc note pourtant ce détail, parce qu’il va jouer un rôle important : dans l’intimité des relations, Jésus va révéler autre chose de lui-même et de son activité.

Mais c’est encore une nouvelle étape, et un nouvel aussitôt : « et aussitôt on lui parle à son sujet. Et s’approchant il la fit lever en la saisissant fortement par la main, et la fièvre la lâcha, et elle était à leur service. » On le met au courant. Personne ne demande rien, mais quand on fait les présentations, à la maison, on parle de ceux qu’on voit et aussi de ceux qui ne sont pas visibles, quoi de plus normal et de plus naturel ?

Mais lui fait une chose à laquelle nul ne s’attend : il s’approche de la malade, ce que ferait toute personne avec un peu de compassion, mais « il la fit lever en la saisissant fortement par la main » Il ne paraît pas lui demander son avis, et il ne s’agit pas d’une belle, forte et franche poignée de main pour dire bonjour (ce qui n’était absolument pas la coutume !!!), ni d’une forte pression d’encouragement disant silencieusement « je compatis, je suis à vos côtés ». Non, l’adverbe [kratésas] est de la même famille que notre démocratie : il s’agit du pouvoir, de la force pour l’exercer ! Ce qu’il fait, c’est qu’à la surprise de tous, il la fait lever, il la met debout, il la ressuscite, d’une main ferme et vigoureuse ! Et la fièvre la lâche, la laisse partir, n’exerce plus son emprise.

Ce qui vient de se passer, ce n’est pas du tout ce qui s’est passé à la synagogue. Là-bas, Jésus n’a exercé d’autre pouvoir que celui de la parole. Et face à l’homme qui était dans un esprit non-épuré, il l’a appelé à sortir de cet esprit. C’est l’autre qui devait agir. Mais ici, face à un mal devant lequel la femme ne peut rien, c’est lui qui agit. Il la prend et la fait lever comme si tout allait bien… et tout va bien ! Dans l’intimité du petit nombre, en petit comité, Jésus exerce une action décisive contre le mal, mais pas contre n’importe quel mal : contre celui auquel on ne peut rien, contre celui avec lequel il n’y a a priori pas de compromis.

Et Marc n’arrête pas là son récit, il ajoute encore « et elle servait pour eux ». La guérison est là : ce n’est pas seulement la fièvre qui perd son emprise, c’est la femme qui est rendue à sa place, qui peut donner à nouveau, qui peut à nouveau aimer comme elle l’entend. Dans les catégories du temps, elle « sert », il n’y a pas de révolution sociale … Mais je pense que Marc a voulu montrer que la guérison opérée par Jésus allait jusqu’à rendre la personne à elle-même. C’est une chose dont il faut toujours se souvenir, quand on veut aider quelqu’un en faiblesse ou en difficulté : se mettre en situation de recevoir de cette personne, qu’elle expérimente qu’elle a toujours la place de celle qui a quelque chose à donner. C’est le terme du processus de guérison, c’est sa dynamique.

Ainsi, l’action de Jésus est aussi une action pour chasser le mal, mais pas n’importe quel mal, et pas n’importe comment. Il agit dans notre impuissance (jamais à notre place), et pour nous porter à donner de nouveau.

Exorcisme ? (Mc.1, 21-28)

21 Ils entrèrent à Capharnaüm. Aussitôt, le jour du sabbat, Jésus se rendit à la synagogue, et là, il enseignait. 22 On était frappé par son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes. 23 Or, il y avait dans leur synagogue un homme tourmenté par un esprit impur, qui se mit à crier : 24 « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais qui tu es : tu es le Saint de Dieu. » 25 Jésus l’interpella vivement : « Tais-toi ! Sors de cet homme. » 26 L’esprit impur le fit entrer en convulsions, puis, poussant un grand cri, sortit de lui. 27 Ils furent tous frappés de stupeur et se demandaient entre eux : « Qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, donné avec autorité ! Il commande même aux esprits impurs, et ils lui obéissent. » 28 Sa renommée se répandit aussitôt partout, dans toute la région de la Galilée.

  Après « l’épisode zéro », préalable à toute son action et l’exercice de son ministère, voici maintenant Jésus en action : Marc raconte. C’est le tout premier épisode, celui qui va peindre dans notre esprit les premières impressions sur Jésus, et ces premières impressions sont toujours décisives. Pour Marc, il s’agit de bien peser ses mots et ses choix, car une première impression est durable ; si elle est mauvaise, il faut batailler pour la corriger. Mais si elle est conforme à ce qu’on veut, on construit et on affine, comme sur du velours. Nous avons déjà commenté deux fois cet épisode dans les articles Sortir et Délivrer une parole, délivrer une personne.

  Au centre de notre épisode, la présence d’un « esprit impur » ([pnéouma akatharton]) est frappante. [pnéouma], c’est un souffle, et nous en avons déjà rencontré un sous la plume de Marc : le souffle (sans autre précision) qui, sous la forme d’une colombe, est descendu en Jésus à son baptême, et qui l’a aussi « expulsé« au désert. Mais cette fois, il ne s’agit pas du même souffle, celui-ci est qualifié d’ [akatharton], c’est-à-dire qui n’a pas bénéficié d’un processus qui le rendrait propre, chimiquement pur, sans obstacle. Il me semble que qui dit souffle, dit aussi inspiration : il s’agit aussi d’une règle d’action, de la dynamique profonde qui fait la cohérence d’une vie et d’un agir. D’entrée, le Jésus de Marc, avec sa dynamique profonde, en affronte une autre.

  Cette dynamique non-épurée exerce une emprise, et l’expression de Marc est tout-à-fait étonnante : « Et aussitôt il y avait dans leur synagogue un homme dans un souffle non-épuré et il poussa un cri en disant…« . Marc nous interdit (mais, me semble-t-il hélas, sans beaucoup de succès, eu égard aux traductions communes) de nous représenter un homme qui est « possédé » par un « esprit » qui se trouve « en » lui : attention à des telles représentations plus mythologiques qu’évangéliques. C’est tout l’inverse, c’est l’homme qui est dans ce souffle ! Autrement dit, il est emporté dans un souffle et selon une inspiration qui l’enserrent. Cet homme n’est pas « habité », il n’est pas « possédé » c’est-à-dire en fait dépossédé de lui-même.

  Mais comment cela se traduit-il ? Marc dépeint cela au moyen d’expressions très imagées. D’abord il « pousse un cri« , il « vocifère« . Ce n’est pas la voix posée et paisible d’une personne qui dialogue normalement. Ses premiers mots sont littéralement : « Quoi entre toi et nous, Jésus nazaréen ?« . Il insiste sur la séparation, et la fait totale, rien de commun entre Jésus et tous les autres ici présents. Et c’est sans doute le sens qu’il met au titre qu’il lui reconnaît, « le saint du dieu » : est « saint » ce qui est séparé, à part. Comme si Jésus et ce qu’il propose était inaccessible, pas pour lui. L’homme emporté par cet élan non-épuré est totalement dans l’exagération, dans les oppositions absolues, et dans une forme de désespoir. Et son affirmation « Je sais qui tu es… » semble elle aussi exagérée : avec beaucoup de subtilité, Marc nous inspire l’idée que nous ne savons pas qui est Jésus, que nous ne pouvons pas l’affubler d’étiquettes toutes faites, qu’il doit être patiemment découvert sans a priori…

  Et puis, au milieu de ces deux paroles, se trouve celle qui est au centre de tout l’épisode : « Es-tu venu nous détruire ? » . Le verbe [apollumi] signifie bien « faire périr« , « détruire« . C’est le verbe employé dans l’Iliade pour dire le projet des Grecs face aux Troyens : détruire Ilion. Cela veut dire vaincre, mais aussi piller et raser la cité, et lui faire perdre définitivement toute influence dans le monde des hommes. Telle est la question que pose à Jésus son interlocuteur au milieu de la synagogue de Capharnaüm, en suggérant d’ailleurs une réponse positive. L’esprit non-épuré dans lequel il est, lui fait voir en Jésus un danger, et pas un petit. Il perçoit le bouleversement, la transformation totale, le renversement. Cet esprit et cette inspiration, dits non-épurés, sont donc caractérisés par l’exagération, le tout-ou-rien, la mise en opposition violente

  Cette attitude fait contraste avec l’attitude des autres dans la synagogue : ceux-ci sont plutôt marqués dès le début du passage par l’étonnement, mais aussi l’écoute, puis à la fin par la stupeur et l’admiration. Quand je dis « étonnement », le mot est à prendre en son sens originel, exact, car [ékplèssoo] signifie bien frappé, abattu par un coup, comme on est frappé par la foudre ou le tonnerre ! Le « coup » qu’ils subissent à écouter Jésus parler est ressenti par tous, cependant ils n’en viennent pas à vociférer comme cet homme. On perçoit à la fois donc, un contraste entre eux et lui, mais aussi une certaine continuité. L’homme au milieu de la synagogue traduit en fait une des réactions possibles à l’audition de Jésus : autrement dit, celle-ci remue tant de choses qu’elle met face à un choix interprétatif de ce qui se passe en soi. Le remue-ménage provoqué par sa parole qui, profondément, « dérange », bouleverse, est-il une promesse, pour un mieux, ou au contraire une menace, pour le pire ? Dans ce contexte, l’esprit ou l’influence non-épurés pourraient bien entraîner dans son sens, faire régner la peur, laisser croire que cette parole dérangeante est pour le pire, n’a pas de rapport avec nous, est trop différente et finalement ne nous concerne pas.

  Car cet homme au milieu de la synagogue, il est temps de le faire remarquer, n’est pas autrement qu’au milieu des autres : si Jésus a choisi (c’était notre épisode 0) de ne pas venir seul mais d’être lui-même « en réseau », d’intervenir comme un « nous », les hommes qu’il vient rejoindre sont à leur tour « en réseau », et s’il faut leur adresser la parole, celle-ci a des effets sur chacun individuellement mais aussi sur tous collectivement. La parole de Jésus provient de lui à travers un groupe, un réseau de relations, et elle s’étend à un autre réseau de relations dans lequel les réactions des uns et des autres sont transmissibles, communicables. Or la réaction d’un homme, apparentée en bien des points (mais pas tous) à celle de tous, peut bien s’étendre à tous à cause de cette parenté même. L’esprit non-épuré en lequel il se trouve est aussi bien une influence non-épurée.

  Comment Jésus réagit-il à cela ? Le mot sous lequel Marc place sa réaction est le verbe [épitimaoo], qui signifie d’abord accorder des honneurs, mais aussi faire renchérir (dans le sens d’augmenter la valeur) ou infliger, faire reproche. Que ce soit dans un sens positif ou négatif, nous sommes avec ce verbe dans l’ordre de l’évaluation. Autrement dit, l’action ou la réaction de Jésus vont faire ressortir la valeur à accorder à la réaction de cet homme dans un esprit non-épuré. Que se passe-t-il donc ? Il lui donne d’abord un ordre avec le verbe [phimoo], qui signifie « lier fortement la tête, museler » et, au sens figuré, « réduire au silence« . La traduction « Silence ! » est tout-à-fait juste bien sûr, mais le mot d’origine évoque une bride, un lien, quelque chose qui retienne. C’est une invitation faite à cet homme à ne pas « lâcher la bride » à tout ce qui l’agite.

  Et il ajoute : « Et sors hors de lui !« , ordre qu’il faut bien comprendre, en fonction de ce qui a été lu plus haut. C’est d’abord une parole qui distingue : un « toi » d’une part, un « lui » d’autre part. Le texte ne dit pas : « Sors de cet homme », ce qui est une interprétation, mais bien « sors de lui« , toute la question étant celle de l’antécédent du pronom « lui« . N’ayons donc pas une lecture « mythologique » de cet ordre donné, comme si un « démon » possédant cet homme devait sortir du corps qu’il avait pris pour demeure, car c’est bien à l’homme qu’il est donné ordre de sortir de cet « esprit non-épuré » dans lequel il se tient. La chose est très importante : face à la parole de Jésus et à l’impression dérangeante qu’elle produit, l’homme n’est pas le jouet d’une force sur laquelle il n’a nulle emprise. Mais il est de sa responsabilité de faire le pas de sortir, de quitter cette inspiration « brute », non dégrossie, de ne pas rester le jouet de ses impressions premières en se laissant porter aux extrêmes. Face à une parole dérangeante, qui nous secoue dans nos fondements, nous avons une responsabilité, nous avons à prendre position.

  Notons au passage que c’est la parole de Jésus qui a provoqué tout ce remue-ménage. Or, c’est encore avec sa parole qu’il intervient à ce point. Jésus est présenté par Marc comme l’homme de la parole, et uniquement comme cela. Il vient dire et déclarer, et il ne fait que cela. Il s’adresse aux autres, et ne fait que leur adresser la parole, sous différents modes certes, mais c’est ce qui unifie son ministère. Et il adresse cette parole depuis le groupe qu’il s’est constitué autour de lui, groupe qui n’a par conséquent pas non plus d’autre rôle que d’être porteur collectivement de cette parole : nous avons ici le noyau de ce que Marc pense de la « communauté chrétienne », ou de ce que nous appelons Eglise. Pas d’autre pouvoir ou puissance que ceux inhérents à la parole elle-même. Prendre d’autres moyens que ce « dire » ou ce « redire », c’est s’écarter du principe originel.

  Et quel est l’effet de cette parole de Jésus sur l’homme au milieu de la synagogue ? « Et le souffle non-épuré le déchirant et criant d’un grand cri, il sortit hors de lui« . Le verbe [sparassoo] se traduit « être agité convulsivement » quand il est intransitif (ou quand il n’a pas de complément d’objet, ce qui n’est pas le cas ici), mais il signifie bien « déchirer » ou « arracher » dans l’autre cas, qui est bien le nôtre. L’injonction de Jésus, qui a la première distingué entre l’homme et l’esprit sous l’influence duquel il se trouve, n’est pas obéie sans déchirement ni souffrance. Mais je tiens que le « il » est bien toujours l’homme, et le « lui » cet esprit. Obéissant à l’ordre de Jésus, peut-être touché et rejoint de n’être pas confondu avec l’esprit sous l’influence duquel il est, l’homme a fait ce pas requis, mais c’est un déchirement. Recevoir la parole de Jésus avec sa puissance dérangeante et transformante est un déchirement.

  Autour, on est stupéfait d’un tel effet. Et on se demande : « Qu’est-ce que cela ? Un enseignement nouveau selon l’autorité, et aux esprits non-épurés il commande et ils lui obéissent. » C’est avant tout la puissance de sa parole qui est repérée et mise en avant, même si l’interprétation des faits dont ils viennent d’être témoins se fait selon les préjugés du temps : ils pensent que le commandement a été donné à l’esprit non-épuré, quand il a été donné à l’homme.

  Au total, on voit que l’image de Jésus que donne Marc, la première en action, est celle d’un homme porteur d’une parole puissante, qui secoue tout le monde et provoque. Face à elle, chacun est appelé à être épuré, et justement, Jésus lui-même ne confond pas les personnes qu’il rencontre avec leurs réactions, il est le premier à distinguer entre la personne telle qu’elle est en profondeur et les influences mal maîtrisées qui la dominent. En même temps, il appelle à ce que chacun fasse le pas de quitter, quelque déchirement que cela suppose, ses réactions extrêmes, exagérées, son désespoir aussi, qui tend à penser que ce que Jésus propose est trop différent, trop d’ailleurs, pour s’offrir à être travaillé par cette parole.

Tableau récapitulatif des articles et références

Mt.1, 18-24Le fils de son amour, S’engager dans la nuit4° dimanche de l’Avent A
Mt.2, 1-12Une longue quête, Interview exclusive, Fixe ton étoile, L’étoile de la rencontre, L’enfant-espérance, Tous les chemins mènent à Béthléem, Quatre évangilesEpiphanie A-B-C
Mt.2, 113-15.19-23Un bel amour paternelSainte-Famille A
Mt.3, 1-12Refaire chanter sa vie, On fait du neuf2° dimanche de l’Avent A
Mt.3, 13-17Solidarité à tout vaBaptême du Seigneur A
Mt. 4, 1-11Tentation, Rester libre de la fascination, Le prix de la nouveauté, 1er dimanche de Carême A
Mt.4, 12-23Un groupe orienté et ouvert, Le laboratoire de la parole3° dimanche ordinaire A
Mt.5, 1-12a« Il est où, le bonheur, il est où ? », Un chemin de consolationToussaint
Mt.5, 13-16Révéler les saveurs, Au grand jour5° dimanche ordinaire A
Mt.5, 17-37La loi de la vie, Une parole fiable6° dimanche ordinaire A
Mt.5, 38-48A la mesure du père, Etre parfait ?7° dimanche ordinaire A
Mt.9, 36- 10, 8Béant devant les foules11° dimanche ordinaire A
Mt.10, 26-33Même pas peur, Prise de risque, Unifier sa vie12° dimanche ordinaire A
Mt.10, 37-42Famille chrétienne ?, Avoir du poids, Celui qui reçoit 13° dimanche ordinaire A
Mt.11, 2-11Douloureux passage à la nouveauté, Celui qui vient3° dimanche de l’Avent A
Mt.11, 25-30Père et fils, Solidarité et dépossession, S’émerveiller et se solidariser14° dimanche ordinaire A
Mt.13, 1-23Eux et nous, Combien de semeurs…?, La parole du royaume 15° dimanche ordinaire A
Mt.13, 24-43Tout ce qui grandit, Faut y aller !, Une leçon de discernement16° dimanche ordinaire A
Mt.13, 44-52Ton cœur est un trésor, Des acteurs, des objets et des moyens, Un seul coeur17° dimanche ordinaire A
Mt.14, 13-21A part18° dimanche ordinaire A
Mt.14, 22-33Illusions, Un vent de liberté, Danser sur les vagues19° dimanche ordinaire A
Mt.15, 21-28Que faire des limites ?, Demander, Sortir à la rencontre20° dimanche ordinaire A
Mt.16, 13-20Entre engagement et vision, Les portes d’Hadès, Le rôle de disciple21° dimanche ordinaire A
Mt.16, 21-27Aller derrière Jésus, Avec soi comme on est, et avec les autres, Je vais mourir22° dimanche ordinaire A
Mt.17,1-9Métamorphose, Eblouis ou éclairés ? , Des représentations à la réalité, La vision interdite, Les deux visions 2ème dimanche de Carême A ou fête de la Transfiguration
Mt.18, 15-20Quand il y a faute, La faute emprisonne, la parole délivre, S’accorder23° dimanche ordinaire A
Mt.18, 21-35Laisse aller !, Relancer, plutôt que nous soit rendu, Comportement d’un homme-roi24° dimanche ordinaire A
Mt.20, 1-16Premiers, derniers…, Estimer le fait d’œuvrer, non son résultat, Dimensions socio-économiques du royaume25° dimanche ordinaire A
Mt.21, 1-11Un pari fouRameaux A
Mt.21, 28-32Faire la volonté de dieu, A quand le vrai changement ?, Un délai26° dimanche ordinaire A
Mt.21, 33-43Se désapproprier, Jamais trop tard pour changer, Enjeux d’un synode27° dimanche ordinaire A
Mt.22, 1-14L’immense foule des hommes, Venez tous ! Ouvrez-vous à tous !, Invités par défaut ?28° dimanche ordinaire A
Mt.22, 15-21Vive la laïcité !, Halte au dogmatisme !, Une parole critique29° dimanche ordinaire A
Mt.22, 34-40Il s’agit d’aimer, Aimer est plein d’implications, Aimer son prochain comme soi-même30° dimanche ordinaire A
Mt.23,1-12Nous avons tous de quoi changer le monde, Tête et corps31° dimanche ordinaire A
Mt.24, 37-44Ouvrir les yeux, Passer à l’étonnement1° dimanche de l’Avent A
Mt.25, 1-13Faiblesse et intelligence, Venez comme vous êtes !, Pour qui es-tu présent ?32° dimanche ordinaire A
Mt.25, 14-30S’investir, croire qu’on a toujours quelque chose à donner, Le risque de l’autre, Rencontre par anticipation33° dimanche ordinaire A
Mt.25, 31-46Faire ou ne pas faire, telle est la question, L’unité est un consentement, Rencontre révélatriceLe Christ-Roi A
Mt.26, 30-35Nos chutes ont un sensDimanche de la Passion A
Mt.26, 57-68Procès devant CaïpheDimanche de la Passion A
Mt.28, 1-10Un nouveau dynamisme, pour un monde nouveau, Passer de la peur à la joieVigile pascale A
Mt.28, 16-20Rejoindre celui qui nous précède toujours, ImmersionTrinité B
Mc.1, 1-8Et si on commençait ?, Un grand élan de nouveauté, Commencement et changement2° dimanche de l’Avent B
Mc.1, 7-11Départ, InaugurationBaptême du Seigneur B
Mc.1, 12-15Guetter les signes d’amour, En harmonie avec le monde, Le retour du peuple, Changement d’époque 1° dimanche de Carême B
Mc.1, 14-20Changer d’attitude, se confier en l’action décisive de dieu, Un nouveau monde est là, Le risque de la fraternité3° dimanche ordinaire B
Mc.1, 21-28Sortir, Délivrer une parole, délivrer une personne, Exorcisme ?4° dimanche ordinaire B
Mc.1, 29-39Retrouver le pouvoir de donner, perdre ce qui divise, Il faut que ça bouge, chasser le mal, Réactions populaires, Pouvoir rectifiant de la prière5° dimanche ordinaire B
Mc.1, 40-45Dissocier le mal et la faute, Conséquences d’un bon mouvement, L’enjeu du ministère de Jésus6° dimanche ordinaire B
Mc.2, 1-12S’affranchir des cadres
Mc.2, 13-17Un peuple restreint et « pur », ou un peuple immense de pécheurs ?
Mc.2, 18-20Le sens de la pratique religieuse
Mc.2, 21L’esprit d’observance craque
Mc.2, 22Une parole agissante
Mc.2, 23-28Une liberté avec la loi
Mc.3, 1-6Impossible d’être passif devant le mal
Mc.3, 7-12Une situation complexe
Mc.3, 13-19Douze : une présence et une action plurielles
Mc.3, 20-35Prendre parti, Protéger (Mc.3, 20-21), Une campagne de communication (Mc.3,22-30), Le peuple de ceux qui le cherchent (Mc.3,31-35)10° dimanche ordinaire B
Mc.4, 1-3aEcouter
Mc.4, 3b-9Semailles
Mc.4,10-12Entrer en dialogue
Mc.4,13-20Comment recevoir
Mc.4,21-23Que faire de la parole reçue ?
Mc.4,24-25Précédé par la parole
Mc.4, 26-34Laisser la vie grandir, Voir le dieu à l’ouvrage, Dynamisme propre de la parole (Mc.4,26-29), La proportion et la dynamique (Mc.4, 30-32), 11° dimanche ordinaire B
Mc.4, 35-41Qui est dans la barque ?, Croire, c’est accepter la confiance12° dimanche ordinaire B
Mc.5,1-20Quand le « je » profond ré-émerge
Mc.5, 21-43Face aux enfants perdus ?, Ce qu’est une guérison, La prière d’un père (Mc.5,21-24a) Un plein rétablissement (Mc.5,24b-34), Au bout de son coeur (Mc.5,35-43)13° dimanche ordinaire B
Mc.6, 1-6aRévéler son âme, L’heure des choix, Absence de foi14° dimanche ordinaire B
Mc.6, 6b-13Témoins sans pouvoir, Entrer dans l’échange de gratuités, Les « apôtres »15° dimanche ordinaire B
Mc.6,14-16Implication politique
Mc.6,17-29Le piège du pouvoir
Mc.6, 30-34S’ouvrir à la diversité, S’arrêter un peu, Un jeu à trois pôles16° dimanche ordinaire B
Mc.6,35-44On ne peut pas les renvoyer : la logique de l’unité
Mc.6,45-52L’école du missionnaire
Mc.6,53-56chercher Jésus
Mc.7, 1-23Gare aux rites ! (Mc.7,1-8.14-15.21-23), Coopérer mais tout recevoir (Mc.7,1-8.14-15.21-23), Religion ou pouvoir ? (Mc.7,1-13, Avec le seul saint (Mc.7,14-16), Le choix du cœur (Mc.7,17-23)22° dimanche ordinaire B
Mc.7,24-30Justesse de ceux qui sont loin
Mc.7, 31-37Rester ouvert, Un chemin de liberté, Les doigts dans les oreilles23° dimanche ordinaire B
Mc.8,1-10Deuxième chance
Mc.8,11-13Question d’accréditation
Mc.8,14-21Examen de conscience du disciple
Mc.8,22-26Libérer l’expression du désir
Mc.8,27-30S’ouvrir par la foi, Deux étonnements, Ne rien dire de Jésus24° dimanche ordinaire B
Mc.8,31-33S’ouvrir par la foi, Deux étonnements, Un changement décisif24° dimanche ordinaire B
Mc.8,34-9,1Les disciples comme leur maître
Mc.9, 2-8Accepter d’être unique, Marche en montagne, Le Fils de l’Homme2° dimanche de Carême B
Mc.9,9-13Une prévision déroutante
Mc.9,14-29Ceux qui croient peuvent tout
Mc.9, 30-32Abus de pouvoir, Au nom du père, Faire face25° dimanche ordinaire B
Mc.9,33-37Abus de pouvoir, Au nom du père, Pouvoir d’un enfant25° dimanche ordinaire B
Mc.9, 38-40Communauté ouverte, Etre ou ne pas être … de la communauté26° dimanche ordinaire B
Mc.9,41-50Communauté ouverte, Etre ou ne pas être … de la communauté26° dimanche ordinaire B
Mc.10, 1-12Chercher la convergence des volontés, Dynamique de l’union, L’être humain porté ensemble27° dimanche ordinaire B
Mc.10,13-16Chercher la convergence des volontés, Dynamique de l’union, Comme un enfant27° dimanche ordinaire B
Mc.10,17-22Etre ou avoir ?, Une épreuve de vérité, Rien à faire28° dimanche ordinaire B
Mc.10,23-27Etre ou avoir ?, Une épreuve de vérité, Hors-gabarit28° dimanche ordinaire B
Mc.10,28-31Etre ou avoir ?, Une épreuve de vérité, Un nouvel ordre de priorités28° dimanche ordinaire B
Mc.10,32-34Leçon de réalisme
Mc.10, 35-40Choisir la non-puissance, Convertir le mode du pouvoir, Un désir fou29° dimanche ordinaire B
Mc.10,41-45Choisir la non-puissance, Convertir le mode du pouvoir, Que d’autres assignent à l’autorité ses tâches.29° dimanche ordinaire B
Mc.10, 46-52Affronter la vérité de son être, Accueillir le cri, Voir clair en soi30° dimanche ordinaire B
Mc.11,1-11Game over
Mc.11,12-14De saison
Mc.11,15-19Quand l’argent dévoie la relation au dieu
Mc.11,20-26Le désir boit à la source.
Mc.11,27-33Une question de légitimité
Mc.12,1-12Contrat non respecté
Mc.12,13-17L’autre, proximus et socius
Mc.12,18-27L’usage des Ecritures
Mc.12, 28-34Il s’agit d’aimer, Le plus proche, Une leçon d’interprétation31° dimanche ordinaire B
Mc.12,35-37Purifier l’espérance
Mc.12,38-40Notre échelle de valeurs, Situer l’autorité , Les mauvais scribes32° dimanche ordinaire B
Mc.12,41-44Notre échelle de valeurs, Situer l’autorité , Exercer son regard32° dimanche ordinaire B
Mc.13,1-2L’éphémère
Mc.13,3-4Une énorme ambiguïté
Mc.13,5-8Le bon but
Mc.13,9-13Les yeux fixés sur Jésus
Mc.13,14-20Le temple sera en effet détruit
Mc.13,21-23La tendance du cœur, enjeu capital
Mc.13, 24-27Dévoiler et unir, Le temple de la douceur, L’évidence du meilleur33° dimanche ordinaire B
Mc.13, 28-31Dévoiler et unir, Le temple de la douceur, Une double progression33° dimanche ordinaire B
Mc.13, 32-37Ouvrir l’œil, Disponibilité et promptitude, Une veille d’intensité, La fin rencontrée à chaque instant1° dimanche de l’Avent B
Mc.14,1-2Saisir les moments uniques, Conditions d’un procèsDimanche de la Passion B
Mc.14,3-9Saisir les moments uniques, Une femme prophèteDimanche de la Passion B
Mc.14,10-11Le procès rendu possible Dimanche de la Passion B
Mc.14, 12-16Vaincre la mort par la liberté du don, La liberté du don de soi, Préparation de la PâqueDimanche de la Passion B, Saint-Sacrement B
Mc.14,17-21Tentative d’infléchissementDimanche de la Passion B
Mc.14, 22-25Vaincre la mort par la liberté du don, La liberté du don de soi, Une anticipation transformante Dimanche de la Passion B, Saint-Sacrement B
Mc.14,26-31Que serons-nous dans l’épreuve ?Dimanche de la Passion B
Mc.14, 32-42Nuit de l’angoisse, L’égalité d’amour est un lutte.Dimanche de la Passion B
Mc.14,43-46Une opération éclairDimanche de la Passion B
Mc.14,47-50RéactionsDimanche de la Passion B
Mc.14,51-52Constance et fermeté d’un seul.Dimanche de la Passion B
Mc.14,53-54Les personnages du drame.Dimanche de la Passion B
Mc.14,55-59La nouveauté apportée par Jésus en question.Dimanche de la Passion B
Mc.14,60-65Cacophonie et silenceDimanche de la Passion B
Mc.14,66-72Le déniDimanche de la Passion B
Mc.15,1-5Le procès pénalDimanche de la Passion B
Mc.15,6-15Jeux de pouvoirDimanche de la Passion B
Mc.15,16-20dDimanche de la Passion B
Mc.15,20e-27Dimanche de la Passion B
Mc.15,29-32Dimanche de la Passion B
Mc.15,33-39Dimanche de la Passion B
Mc.15,40-41Dimanche de la Passion B
Mc.15,42-47Dimanche de la Passion B
Mc.16, 1-7Tout neuf !, Un saut dans le videVigile Pascale B
Lc.1, 1-4Pourquoi lire l’évangile ?, Une église authentique3° dimanche ordinaire C
Lc.1, 26-38Quand chacun donne sa parole, Incarnation : c’est lui qui est dans les autres, Ce qui nous fait trembler le coeur4° dimanche de l’Avent B
Lc.1, 39-45-56Vivre une rencontre, L’élan et la parole, Une quête infinie4° dimanche de l’Avent C – Assomption de Marie
Lc.1, 57-66.80S’ouvrir au don de DieuSt Jean-Baptiste B
Lc.2, 1-14Une joie simpleNoël – nuit
Lc.2, 16-21Parole de berger !Saint-Marie, Mère de Dieu
Lc.2, 22-40Se ranger avec ses enfants vers le même horizon, Expérience de parents, Un vrai père, ChoisisLa Sainte-Famille B – Présentation du Seigneur A
Lc.2, 41-52Retournement et recherche, Famille sans modèleLa Sainte-Famille C
Lc.3, 1-6Reprendre sa trace profonde, Ajuster son cœur2° dimanche de l’Avent C
Lc.3, 10-18Justice sociale urgente, A la rencontre de l’espérance3° dimanche de l’Avent C
Lc.3, 15-16.21-22Solidarité jusqu’au dernier degré, La fête de la solidaritéBaptême du Seigneur C
Lc.4, 1-13De quoi avons-nous faim ?, Sans pouvoir1° dimanche de Carême C
Lc.4, 14-21Pourquoi lire l’évangile ?, une église authentique3° dimanche ordinaire C
Lc.4, 21-30Vivre mains ouvertes, Le dieu ne parle que par un étranger4° dimanche ordinaire C
Lc.5, 1-11Le risque et la solidarité, Germe de renouvellement5° dimanche ordinaire C
Lc.6, 17.20-26Disciple, mais pas pour soi, Porteurs d’une promesse6° dimanche ordinaire C
Lc.6, 27-38Chemin de gratuité et de gratitude, Au royaume de la compassion7° dimanche ordinaire C
Lc.6, 39-45Tous disciples, pas de maître, Voir clair8° dimanche ordinaire C
Lc.9, 11b-17Remise en place, Donnez à mangerSaint-Sacrement C
Lc.9, 28b-36Perdre le goût du pouvoir, Jésus prie2° dimanche de Carême C
Lc.9, 51-62Grande résolution, A sa suite13° dimanche ordinaire C
Lc.10, 1-12.17-20Sur de nouvelles bases, Agneaux au milieu des loups14° dimanche ordinaire C
Lc.10, 25-37Révolution sociale, Pris aux tripes15° dimanche ordinaire C
Lc.10, 38-42Sourcer son agir, Hospitalité16° dimanche ordinaire C
Lc.11, 1-13Désirs de disciple, Demander17° dimanche ordinaire C
Lc.12, 13-21Croissance mortifère, Remise en place18° dimanche ordinaire C
Lc.12, 32-48Tout changer par l’espérance, L’attention de la joie19° dimanche ordinaire C
Lc.12, 49-53Une démarcation dans le cœur, Un chemin de liberté20° dimanche ordinaire C
Lc.13, 1-9Dieu ne punit pas, Changer de critères3° dimanche de Carême C
Lc.13, 22-30Choisir ce qui est petit, Par la porte de service21° dimanche ordinaire C
Lc.14, 1.7-14Vivre, c’est s’ouvrir à la gratuité, Se risquer à donner de soi-même22° dimanche ordinaire C
Lc.14, 25-33Faire le point en soi-même, Mettre à distance23° dimanche ordinaire C
Lc.15, 1-32Bouleversement social, S’ouvrir à l’inespéré24° dimanche ordinaire C
Lc.15, 1-3.11-32Manger, avec qui ?, Un père désapproprié4° dimanche de Carême C
Lc.16, 1-13Accueillir et comprendre à tout prix, L’enjeu de la gestion25° dimanche ordinaire C
Lc.16, 19-31Le bouché, et ses débouchés, Si loin, si proche26° dimanche ordinaire C
Lc.17, 5-10Quand on commande, Coup de chiffon sur le miroir27° dimanche ordinaire C
Lc.17, 11-19A la source de l’émerveillement, Sa vie dans ses mains28° dimanche ordinaire C
Lc.18, 1-8Aller puiser à l’intérieur, Faut gueuler !29° dimanche ordinaire C
Lc.18, 9-14Ouverture en mineur, Se laisser modeler30° dimanche ordinaire
Lc.19, 1-10La promptitude et la joie, Inverser le flux31° dimanche ordinaire C
Lc.20, 27-38La résurrection et l’amour, Vivants !32° dimanche ordinaire C
Lc.21, 5-19S’attacher à une vie forte et fragile, Sur le qui-vive33° dimanche ordinaire C
Lc.21, 25-28.34-36Retrouver son humanité, L’attente d’un dévoilement1° dimanche de l’Avent C
Lc.22, 14-22Décisive offrande de soidimanche de la Passion C
Lc.22, 47-53Entraîné par la fouledimanche de la Passion C
Lc.23, 35-43Dans le Royaume, Le vigilantChrist-Roi C
Lc.24, 1-12Etonnons-nous !, Pas là !Vigile Pascale C
Lc.24, 13-35Chemin d’espoir, Résurrection d’un couple ?, Dérangés3° dimanche de Pâques A
Lc.24, 35-48Voir comme un aveugle, Impossible à reconnaître3° dimanche de Pâques B
Jn.1, 6-8.19-28Faire advenir la parole, Naître dans la nuit, L’inconnu d’aujourd’hui3° dimanche de l’Avent B
Jn.1, 29-34L’inattendu, Question de regard2° dimanche ordinaire A
Jn.1, 35-42Première suite de Jésus, Un nom nouveau2° dimanche ordinaire B
Jn.2,1-11Œuvrer à la joie, Un signe étrange2° dimanche ordinaire C
Jn.2, 13-25Faisons place nette, Une maison commune3° dimanche de Carême B
Jn.3, 14-21Aimer le monde, Chercher à croire, Etre engendrés de l’Esprit, Cosmos, Pour que le monde soit sauvé4° dimanche de Carême B – Trinité A
Jn.4, 5-42Donne-moi à boire, Êtres de désir, Donner et recevoir3° dimanche de Carême A
Jn.6, 1-15Eucharistie inclusive, La gratuité, enfin17° dimanche ordinaire B
Jn.6, 24-35Révéler sa beauté, Se disposer pour la gratuité18° dimanche ordinaire B
Jn.6, 41-51Le pain de la vie, Vivre ! 19° dimanche ordinaire B
Jn.6, 51-58Du pain, Devenir nourriture, L’offrande de soi en commun, Vivre pour l’éternitéSaint-Sacrement A – 20° dimanche ordinaire B
Jn.6, 60-69La chair n’est d’aucun secours !, La vie, librement21° dimanche ordinaire
Jn.8, 1-11Se mettre à bonne hauteur, #she too5° dimanche de Carême C
Jn.9, 1-41Maintenant vous dîtes que nous voyons, votre péché demeure, Le regard et l’action, Surpris par la nouveauté4° dimanche de Carême A
Jn.10, 1-10Entrer et sortir, Appel à sortir, La porte4° dimanche de Pâques A
Jn.10, 11-18Se laisser connaître et connaître à son tour, Berger4° dimanche de Pâques B
Jn.10, 27-30Feuille de route du responsable, Tenir sa place dans le troupeau4° dimanche de Pâques C
Jn.11, 1-45Sortir, Etat de faiblesse, L’ami5° dimanche de Carême A
Jn.12, 20-33Une attraction universelle, Chercher un sens à la mort5° dimanche de Carême B
Jn.13, 31-33a.34-35Prendre sur soi la mort de l’autre, Il n’y en a plus pour longtemps5° dimanche de Pâques C
Jn.14, 1-12Aller vers le père, Murmure intérieur, Une focalisation qui libère5° dimanche de Pâques A
Jn.14, 15-21Comment demander, Jusqu’où mène l’amour mutuel, Une relation pneumatique6° dimanche de Pâques A
Jn.14, 23-29Parole donnée, De quoi être soufflé !, En temps de trouble, L’accomplissement6° dimanche de Pâques C – Pentecôte C
Jn.15, 1-8Tailler au bon endroit, Vin de la joie et de la convivialité5° dimanche de Pâques B
Jn.15, 9-17L’école de l’amour, Vive l’amitié !6° dimanche de Pâques B
Jn.15, 26-27Laisser advenir l’espritPentecôte B
Jn.16, 12-15Laisser advenir l’esprit, Un souffleur opportun, Le cœur de la conversation, Faire aboutir le messagePentecôte B – Trinité C
Jn.17, 1-11aAction de grâce, Vivre et aimer, Demander la gloire7° dimanche de Pâques A
Jn.17, 11b-19Vivre résolument dans le monde, Vivre dans le monde7° dimanche de Pâques B
Jn.17, 20-26Je demande, Croire que tu m’as envoyé7° dimanche de Pâques C
Jn.18, 33b-37Vivre en frère, Le monde va quelque part : il s’agit d’entrer dans le mouvementChrist-Roi B
Jn.20, 1-9Où est-il ?Dimanche de Pâque (jour) ABC
Jn.20, 19-31Ouverture, Se jeter en lui, Faire signe, Une issue au confinement ?, Voir et croire, Paix à vous, Marque de clous, Vivre dans l’Esprit, Paix2° dimanche de Pâques ABC – Pentecôte A
Jn.21, 1-19Faire du nouveau, Berger d’espérance3° dimanche de Pâques C
Ac.2,1-11Se laisser interromprePentecôte A

Le risque de la fraternité (Mc.1, 16-20)

16 Passant le long de la mer de Galilée, Jésus vit Simon et André, le frère de Simon, en train de jeter les filets dans la mer, car c’étaient des pêcheurs. 17 Il leur dit : « Venez à ma suite. Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes. » 18 Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent. 19 Jésus avança un peu et il vit Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qui étaient dans la barque et réparaient les filets. 20 Aussitôt, Jésus les appela. Alors, laissant dans la barque leur père Zébédée avec ses ouvriers, ils partirent à sa suite.

  Après nous avoir présenté les axes fondamentaux de son annonce et de son ministère, Marc nous montre maintenant Jésus en train de vivre et d’agir. Et cela commence en une sorte « d’instant 0 », un préalable. Ce moment a déjà été commenté en deuxième partie des notices suivantes : Changer d’attitude, se confier en l’action décisive de Dieu et Un nouveau monde est là.

  Jésus se trouve « passant-à-côté à côté de la mer de Galilée » : voilà qui est fort redondant ! Le [para] (à-côté, près de ) se trouve à la fois en préverbe, [paragoon] et en préposition ; en ce dernier cas, toutefois, la préposition est construite avec l’accusatif, ce qui désigne le lieu où l’on va. Ainsi donc, le bord de mer est bien la destination que Jésus s’est donnée, la zone qu’il compte parcourir (et l’on se souvient qu’il vient désormais « dans la Galilée » en général). C’est à l’évidence une zone d’activité, où la vie des hommes est diverse et abondante. Il va où sont les hommes, le « désert » est bien fini. Et si l’on peut être plus ou moins proche de la mer (ou du lac, mais celui-ci est grand : six fois le Lac d’Annecy, un peu plus grand que le Bassin d’Arcachon), il est cette fois au bord, il le longe, c’est sans doute le sens de cette redondance. Et c’est sans doute la zone la plus habitée, où il y a le plus de monde. Jésus n’entend pas faire dans le « confidentiel », s’adresser à quelques-uns, mais il veut au contraire rejoindre le plus de personnes possibles.

  La scène qui va se reproduire deux fois, dans ce contexte, y prend un sens conséquent assez net : Jésus, s’il va à la rencontre des hommes, veut y aller aussi avec d’autres hommes. D’emblée, il ne veut pas être un solitaire allant à la rencontre des autres. Pourquoi ? Car certes, les Maîtres (les « rabbis ») avaient souvent des disciples autour d’eux : mais en général, ce sont ceux-ci qui demandaient à être de l’entourage, alors qu’ici, c’est une initiative du « maître » lui-même. Pourquoi une telle initiative ?

  Un homme seul qui se confronte aux autres livre un message tout-à-fait différent : la relation apparaît comme « moi et les autres », « moi face aux autres ». Les relations sont alors en quelque sorte triées et captées : seules vont compter les relations de chacun à lui, isolant de fait chacun de ses interlocuteurs. Ainsi, ce choix initial de Jésus dit alors quelque chose de capital, et c’est justement qu’il ne veut pas cela. Le réseau de relations dans lequel chacun vit est au contraire assumé, parce que le « leader » du groupe est lui-même dans un réseau de relations, et que s’approcher de lui peut se faire directement mais aussi par d’autres, et encore par ces deux procédés à la fois. Jésus ne veut pas conduire à lui-même, il ne veut pas « terminer » à lui les relations qu’il va créer.

  Cela est d’autant plus flagrant que ceux que Jésus « appelle » (« convoque« ) sont eux-mêmes en réseau : Simon et André sont frères, Jacques et Jean sont frères. Il ne prélève pas l’un en laissant l’autre, brisant à chaque fois une fratrie. Il prend au contraire la fratrie tout entière : ce qu’il laisse, c’est le père Zébédée, et ce sont les salariés de celui-ci.

  Cela montre aussi un choix précis : il ne prend pas la relation d’entreprise, il ne prend pas non plus la famille entière dans sa verticalité. Il y a comme une épure. Celle-ci n’a pas le sens d’un rejet (qui viendrait contredire le choix premier de se situer dans le réseau des relations tout entier) mais bien d’un centrement privilégié : la fratrie, la relation fraternelle, est mise au cœur. Or la fratrie est quelque chose de dangereux : le premier exemple que nous en ayons, dans la Bible, c’est Caïn et Abel, et cela finit mal… La fraternité n’est pas un rêve, tant s’en faut, mais elle est un horizon.

  Ce qui me semble marquer la fraternité, c’est d’abord l’absence de choix : mon frère m’est donné, et moi à lui, tel que nous sommes l’un et l’autre, que cela nous plaise ou non. Mais ce qui la marque aussi, c’est le lien du sang : nous avons mêmes parents, même origine, et c’est ainsi aussi qu’il nous appartient de nous reconnaître, de nous soutenir. Peut-être est-ce aussi cela qui guide le choix initial de Jésus dans l’inauguration de son ministère : prendre le risque de la fraternité, et viser les hommes à travers cette relation première, modéliser à partir de là, apprendre à s’accepter comme on est, mais reconnaître en chacun une commune origine. C’est peut-être bien une disposition pratique essentielle pour annoncer l’évangile du père, car ceux qui ont un même père sont forcément frères.

  Ce choix initial dans le mode de son ministère dit aussi autre chose : les disciples vont être d’emblée à la fois des sédentaires et des itinérants. Car disciples sont ceux qui « laissent » filets, métiers, père, compagnons de travail ; mais disciples aussi, ceux à la rencontre desquels ils vont aller ensemble. Jésus pose dès l’origine deux modes pour être disciples, deux modes pour répondre à l’évangile qu’il fait résonner, l’un qui est tout simplement de se faire auditeur là où l’on est et quoi que l’on fasse, l’autre qui épouse l’itinérance de Jésus, sur l’injonction de celui-ci (et pas de sa propre initiative), de sorte que l’évangile soit annoncé dans les relations. Entre ces deux modes, une interdépendance : ceux qui sont dans l’itinérance sont avec Jésus porteurs du message ; ceux qui sont dans la sédentarité apportent par leur accueil le soutien aux premiers. Une diversité féconde, posée dès l’abord de son ministère.

Changement d’époque (Mc.1, 14-15)

14 Après l’arrestation de Jean, Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Évangile de Dieu ; 15 il disait : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. »

  Nous voilà maintenant avec le dernier moment de l’entrée en scène de Jésus chez Marc : il y a eu d’abord, après le titre de l’ouvrage, l’entrée en scène de Jean-Baptiste, puis l’arrivée de Jésus dans la scène du baptême et de la mise au désert, avec une étonnante alternance d’initiative et de docilité à d’autres, aux motions de l’esprit notamment. Maintenant, Jésus reste seul en scène. J’ai déjà eu l’occasion de commenter ce passage dans les deux commentaires Changer d’attitude, se confier en l’action décisive de dieu, et Un nouveau monde est là.

  Cette fois-ci, la distinction est nette avec le passage précédent : Marc nous dit que ce qui vient se passe « après l’arrestation de Jean« . Mais il le dit avec un mot bien particulier, [to paradothènaï], littéralement « l’avoir été livré« . Comme on l’a déjà remarqué, c’est le mot-même qui sera employé pour Jésus à la fin de ce même évangile. Autrement dit, Jean sort de scène, il n’est plus en contact avec le public, mais il n’en devient pas moins insignifiant. Au contraire, il réalise dans son corps, physiquement, sa mission de prophète, en vivant ce que Jésus va vivre. Marc multiplie les annonces de la Passion dès l’entrée en scène de Jésus, il nous fait clairement comprendre au seuil de son ouvrage qu’il l’entend comme une vaste introduction à la Passion de Jésus (qui prend, c’est un fait, un volume considérable au regard de l’ensemble de son ouvrage).

  Du point de vue du temps, on n’a pas la moindre idée de celui qui s’est écoulé entre l’expérience du désert et l’arrestation de Jean-Baptiste : Marc n’en a cure. Il veut seulement nous montrer une succession. D’autres évangiles font voir une période de cohabitation des deux ministères, avec certains aller-retours, certains échanges, entre Jean et Jésus. Mais pas chez Marc. Pour lui, il y a clairement un changement d’époque entre Jean et Jésus. Jean était encore témoin d’un avenir, d’une promesse : s’il y a changement d’époque aussi radical, c’est que nous sommes passés du côté de l’accomplissement.

  Nous allons revenir sur ce sujet de l’accomplissement dans un instant, mais notons d’abord que « Jésus vint dans la Galilée« . Quand Jean exerçait, Jésus est « venu depuis [apo] Nazareth de Galilée« , c’est le lieu d’origine de son mouvement, là d’où il sort. Maintenant que Jean n’exerce plus, il vient (exactement le même mot) « dans [éïs] la Galilée« . Il ne « revient » pas à Nazareth, mais avec la même initiative de rencontre qui l’a fait venir vers le peuple cherchant à revenir vers son dieu au baptême de Jean, il vient dans la Galilée, sous-entendue : la région tout entière. Du reste, quand il passera à Nazareth, les choses se passeront assez mal : peut-être justement parce que les gens interprèteront sn passage comme un retour, alors qu’il vient autrement, chargé d’une autre mission. Il me semble que Marc veut nous faire comprendre que le ministère de Jésus qui commence maintenant s’exerce dans le même élan, avec la même intention, que sa venue vers Jean pour être baptisé. Il est le témoin du dieu qui va à la rencontre de son peuple cherchant à revenir vers lui. Venir vers Jean et venir en Galilée sont un seul et même mouvement, l’un symbolique, figuré, l’autre concret, propre. D’une certain manière, c’est à partir de maintenant que Marc commence vraiment son « histoire » de Jésus, celle qui va le conduire vers cette fin tragique.

  Autre rupture, Jean « proclamait un baptême de conversion pour le pardon des péchés« , quand Jésus « proclame l’évangile du dieu« . Le ministère du baptiste se résumait dans une action symbolique (un rite, en quelque sorte) liée à un changement intérieur à apporter. Il ressemble beaucoup à ce qu’est devenu le ministère dans l’Eglise aujourd’hui, soit dit en passant : la place des rites y est devenue prépondérante, avec un certain moralisme prédominant. Comme quoi, le changement du Baptiste à Jésus est fort, et loin d’être évident à tenir dans le temps !! Jésus, quant à lui, « proclame l’évangile du dieu« : c’est beaucoup plus gratuit. La proclamation en question arrive comme un « exposé », comme une réalité qu’on mettrait sous le regard, ou dont on ferait voir l’évidence ou les signes, mais dont on tient compte ou non. Nous avons déjà rencontré chez Marc ce terme d’ « évangile » : dans le titre qu’il donne à son ouvrage. « Evangile » y est associé à Jésus, à Christ, à fils et à dieu. Et le titre donne l’ouvrage de Marc, où son contenu, comme le seul commencement ou origine de l’évangile : autrement dit, l’évangile déborde ce qui est relaté par Marc, il dure encore, il se prolonge indéfiniment dans le présent. Le message de Jésus proclame l’évangile du dieu, il proclame la filiation à ce dieu, il proclame que celle-ci se réalise par son « oint« , son Christ, il proclame que Jésus est la réalisation concrète de tout ceci.

  Autrement dit, pour Marc, Jésus est en personne l’initiative du dieu qui vient à la rencontre de son peuple, des hommes qui cherchent à revenir vers lui. Et cette initiative consiste dans une exposition, dans le fait de placer là, devant tous et chacun, l’aventure de la filiation, offerte par le dieu même.

Beauté offerte, présentée, que l’oeil n’a qu’à recueillir : le tout est d’y être présent.

  Si ce que je comprends est juste, cela donne beaucoup de force au contraste formé par les contenus des deux proclamations, celles de Jean et celle de Jésus. Jean proclame : « Voici venir derrière moi celui qui est plus fort que moi ; je ne suis pas digne de m’abaisser pour défaire la courroie de ses sandales. Moi, je vous ai baptisés avec de l’eau ; lui vous baptisera dans l’Esprit Saint. » Il cherche à déporter l’attention de ceux qui l’écoutent de lui-même vers un autre. Il part du fait qu’on est venu à lui et veut conduire plus loin, éveiller une nouvelle attente. Il fonctionne par comparaison, tant des personnes (« il est plus fort« , « je ne suis pas digne… ») que des pratiques (« je vous ai baptisé…« , « lui vous baptisera…« ). Jésus proclame : « Les temps sont accomplis : le règne du dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile.  » Il ne parle à aucun moment de lui-même, mais il ouvre les yeux sur l’occasion, le temps, qui s’offre désormais à tous. Ce n’est plus le futur, c’est un présent. Le fameux « accomplissement » que nous avons évoqué plus haut est là : dans ce présent désormais rempli, c’est-à-dire qu’il est moins un temps un temps pour attendre un futur qu’un double présent. Un temps où quelque chose nous est présenté, et un temps dans lequel nous pouvons nous aussi y accéder, être présents.

  Ce qui est présent (présenté), c’est le « règne de dieu« , c’est-à-dire la réalisation de la promesse messianique ( le « messie », c’est le « roi » oint, consacré, par le dieu lui-même. S’il règne, le dieu accomplit sa promesse). La question est : comment être nous aussi gouvernés par lui ? Comment entrer dans ce royaume où c’est lui qui exerce la royauté ? Il y a deux conditions, l’une qui prolonge ce que Jean-Baptiste a commencé en proclamant un baptême de conversion : « Convertissez-vous« , l’autre, totalement nouvelle, « croyez à l’évangile« . Si l’évangile est ce que nous avons dit plus haut, le fait rendu accessible d’être avec le dieu dans une relation de filiation par l’entremise de son christ, le point clé est d’y croire : croire que le dieu a offert une telle chose, croire que c’est possible, croire que c’est à portée, croire enfin que, dans l’initiative où il est à notre égard de venir à la rencontre de ceux qui cherchent à se retourner vers lui (à se « convertir« ), ce n’est pas tant de nous que dépend la réalisation d’une telle grandeur que de lui. Croire qu’il fait, lui, ce qu’il montre et déclare, sans que nous en soyons la mesure.

Le retour du peuple (Mc.1, 12-13)

12 Aussitôt l’Esprit pousse Jésus au désert 13 et, dans le désert, il resta quarante jours, tenté par Satan. Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient.

  Jésus, le personnage principal de l’évangile de Marc, vient d’entrer en scène, en venant depuis Nazareth se faire baptiser par Jean. Voilà maintenant un deuxième temps de l’entrée en scène de Jésus, avec son passage au désert. J’ai déjà eu l’occasion de commenter deux fois ce passage, Guetter les signes d’amour et En harmonie avec le monde. A vrai dire, ce deuxième temps d’entrée en scène est plutôt une sortie de scène ! Voilà notre personnage au désert, c’est-à-dire à part de tout et de tous. C’est une nouvelle surprise, quand on l’attendrait a priori effectuant une première action éclatante.

  Notre passage commence par un « aussitôt » (en grec, [éouthus]), mot que nous avons déjà rencontré il y a peu : c’est celui qui introduit ce qui se passe après le baptême de Jésus. Rappelons-nous : « Il est baptisé dans le Jourdain par Jean. Et aussitôt, remontant hors de l’eau, il voit les cieux se déchirer et l’esprit comme une colombe qui descend en lui… ». Cet « aussitôt« -là était suivi, on vient de le relire, par une mention de l’action de l’esprit : or c’est encore le cas dans cet « aussitôt« -ci. Voilà qui me fait réaliser que j’ai eu tort de penser d’abord, que l’épisode que nous abordons était réellement distinct du précédent chez Marc. Au contraire, tout semble montrer que j’aurais dû les aborder ensemble. Et l’on a sans doute pour Marc le schéma suivant : 1) Jésus remonte hors de l’eau (il redevient actif, après avoir été baptisé par Jean) ; 2) Jésus reçoit une double initiative « d’en-haut » qui consiste en 2a) une vision de l’esprit descendant en lui accompagnée de l’audition d’une déclaration paternelle, et 2b) une motion de l’esprit qui le fait changer de contexte. Ce double « aussitôt » n’en est en fait qu’un seul, il nous met aux prises avec un double déclenchement du fait de la sortie des eaux par Jésus. Je dis déclenchement, parce que nous avons il me semble mis en lumière la semaine passée qu’il n’y avait pas de relation de cause à effet entre l’action de Jésus et l’initiative céleste, mais plutôt une logique d’échange, de don et de contre-don, d’une gratuité en réponse à une autre. Gardons cela présent à notre esprit, et commençons par essayer de bien comprendre notre texte d’aujourd’hui, puis nous pourrons essayer de replacer ce que nous aurons compris dans le contexte qu’il nous semble apercevoir maintenant.

   »…l’Esprit pousse Jésus au désert… », ou plutôt comme on l’a déjà remarqué dans nos deux commentaires précédents, l’esprit l’expulse ([ékballoo]) au désert. Le verbe est très fort, et nous avons déjà noté que c’est celui que Marc va employer bien souvent pour parler de l’action de Jésus lui-même avec les « démons » ou les « esprits impurs » : lui aussi les expulse, les jette dehors. Il s’agit d’une action souveraine, irrésistible, qui s’impose à celui qui la subit sans qu’aucune résistance soit possible. Mais quel peut bien être le sens de cette motion de l’esprit qui s’impose à Jésus ?

  Du désert, il a déjà été beaucoup question en peu de temps, en ce début de l’évangile de Marc. La première mention vient avec la citation inaugurale du prophète Isaïe « Une voix ! Quelqu’un crie dans le désert : préparez le chemin du seigneur… » (Is.40,3) : il s’agit du retour des exilés. Le prophète annonce l’expiation achevée de la faute qui avait valu au peuple l’exil, il annonce désormais la consolation. A travers le désert (celui qui sépare Babylone de la Terre promise, si on coupe au plus court), une route se trace pour qu’ils reviennent au plus vite. Le désert est à l’évidence, matériellement, un lieu de désolation, un lieu austère : le peuple, pour rentrer au plus vite, doit passer par ce dépouillement qui ouvre à la joie d’une communion retrouvée avec son dieu. Et justement -deuxième mention-, Jean « baptise dans le désert« , c’est-à-dire que l’exercice de son ministère est à comprendre comme l’étape du retour vers le promesse. Dans cette austérité et ce dépouillement qui marquent le retour du peuple vers son dieu, le baptême de Jean se situe comme une étape décisive, un acte qui pose le choix de la « conversion » c’est-à-dire du retour, d’une vie désormais en marche vers la rencontre du dieu et de sa promesse.

  Or nous avons montré à l’étape précédente que Jésus « vient » à la rencontre, il prend l’initiative de la rencontre. Mais il s’agit cette fois de la rencontre avec le peuple dans ce baptême : Marc le présente comme si lui venait depuis le point d’arrivée du peuple, car la Galilée est aussi le premier point de la Terre promise atteint si l’on vient en ligne droite depuis Babylone ! Autrement dit, Marc présente Jésus comme venant jusqu’au désert à la rencontre du peuple de retour. En filigrane, c’est le dieu qui ne reste pas en attente du retour de son peuple, mais qui prend l’initiative de venir le trouver où il est. Cela éclaire-t-il cette « expulsion » ? Il me semble que oui, et deux deux manières.

  D’abord, cela montre bien l’initiative divine. L’esprit qui a l’initiative de « descendre en [Jésus]« , et la voix céleste, manifestent l’approbation divine de l’initiative de Jésus d’aller ainsi à la rencontre du peuple en recevant le baptême. Et dans le même temps, d’une façon irrésistible, ce même esprit envoie Jésus dans le désert où se trouve le peuple qui veut revenir vers son dieu. Le dieu prend à son compte l’initiative de Jésus, la fait sienne. Ensuite (mais peut-être cela vient-il plus dans l’esprit du lecteur que dans l’intention de Marc lui-même ?), cette « expulsion » évoque fortement celle du « bouc émissaire » vers le désert. On peut aller relire cela en Lv.16 : en fait, les boucs sont deux, et ils font partie de la mise en œuvre du sacrifice d’expiation (expiation qui est bien le contexte du « désert » tel qu’Isaïe 40 l’évoque, et que Marc le reprend). Ce sacrifice reprend de nombreux traits de celui, fondateur, qui instaure la première alliance (Ex.24), le sang (du premier bouc) -qui est le signe de la vie- asperge l’autel -qui est le signe du dieu-, autrement dit, c’est de nouveau la vie en communion avec le dieu qui est ré-offerte. Mais la réalité historique qui brise cette communion, les péchés, doit pour cela être effacée : les péchés sont transférés via l’imposition des mains des prêtres sur le deuxième bouc, lequel est ensuite chassé, « expulsé » au désert (où on ne sait pas ce qu’il devient, il est abandonné -puisqu’il s’agit d’abandonner ses péchés). Il me semble ainsi que Marc nous invite, dès l’abord de son évangile, à voir aussi dans « son Jésus » celui qui va être chargé des péchés du peuple, pour les faire disparaître et ôter ainsi tout obstacle à la communion du peuple avec son dieu.

  Cette fois-ci, pourtant, on sait ce que devient ce « bouc émissaire » : « Et il était dans le désert quarante jours, éprouvé par le satan, et il était avec les bêtes sauvages, et les anges le servaient. » Il y a bien rencontre avec le « Azazel » de Lv.16, appelé cette fois « le satan« , qui sans doute lui fait subir un peu ce qu’il veut (le deuxième bouc est « livré à Azazel »). Mais aussi il y a restauration de la première création, car dans ce contexte même Jésus refait la communion avec les « bêtes sauvages » comme au premier Eden, et refait la communion avec les êtres célestes, la communion de tous les vivants du ciel et de la terre. J’ai déjà montré cela dans les deux commentaires précédents. Ce par quoi Marc nous fait comprendre que, loin de devenir la « créature » du Satan, son instrument, Jésus va épuiser sur lui-même le pouvoir de celui-ci, qui ne va pas pouvoir en faire sa « chose », et il va au contraire restaurer l’harmonie de toute la créature, retrouver le fil originel de l’intention du Créateur.

  Au total, donc, le premier Jésus que nous montre Marc est celui qui a l’initiative de venir à la rencontre de son peuple en partageant avec lui, dans son désir de revenir à son dieu, le combat pour se dépouiller de ce qui le retient loin de celui-ci. Il va le faire jusqu’à subir la sépulture mais il va se relever. Or le dieu se saisit lui-même de cette initiative et la fait sienne, il s’investit totalement en Jésus et le déclare son fils, met son esprit en lui, et le charge précisément de tout ce qui retient le peuple loin de lui, afin que le pouvoir de l’adversaire s’épuise sur lui, reste sans force désormais, et que la créature soit tout entière restaurée dans la perspective première. Quel tableau inaugural !!